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Lettre de Lord Boni, ton sur le Suicide
Saint Preux a dé< idé 1 I'.k 1 ose de l& beté cl 6< ril o : par-
tageait l'admiratioD de beaucoup de ntemporaini l'abbé
Prévost, Diderot, Montesquieu, Voltaire, et pour l'Angleterre; 5 et non seulement pour Les homme Voir plus bas l'extrait L'ÉlysA IV. K) OÙ il donne tout préférence aux jardins dits 1 anglais 1 par opposition aux jardins «à la française», et l'extrait Matinée à Van&a&Si A. III .
Voici d'abord les pa donnant les argumenta de Saint-
10 Freux en faveur du suicide. (IIIme Partie. Lettre 21.)
«...J'ai longtemps médité sur ce grave sujet; VOUS devez. le savoir, car vous connaissez mon sort, et je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette pn tion fondamentale: Chercher son bien et fuir son mal en ce qui
15 n'offense point autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour nous, et n'est un bien pour personne, il est donc permis de s'en délivrer. S'il y a dans ce monde une maxime évidente et certaine, je pense que c'est celle-là; et, si l'on venait à bout de la renverser, il n'y a point d'action humaine dont on
20 ne pût faire un crime ...»
«... Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu'on ne peut éviter; mais il n'y a qu'un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s'exempter sans mal faire, et c'est souvent un très grand mal d'endurer un mal sans
25 nécessité ...»
«... Dieu a donné la liberté à l'homme pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir; il l'a constitué seul juge de ses propres actions, il a écrit dans son cœur: Fais ce qui t'est salutaire et n'est nuisible à personne. Si je sens
30 qu'il m'est bon de mourir, je résiste à son ordre en m'opiniâtrant à vivre; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de ia chercher ...»
Lord Bomston avait approuvé l'amour de Saint-Preux et de Julie; il avait même offert de favoriser leur fuite de Yevey. et
35 de les établir en Angleterre sur ses terres si Julie voulait y consentir. Maintenant cependant que Julie est mariée, il veut
accepter le fait accompli; et il reproche à Saint-Preux sa lâcheté de vouloir renoncer à la vie simplement parce que le malheur l'a frappé. Du reste, il lui reproche de faillir aux devoirs de l'amitié, car lui, Bomston, l'aimait et avait besoin de lui.
LETTRE XXU. — REPONSE
Jeune homme, un aveugle transport t'égare: sois plus 5 discret, ne conseille point en demandant conseil: j'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai l'âme ferme; je suis Anglais. Je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu la mort de près,1 et la regarde avec trop d'indifférence pour l'aller chercher. Parlons de toi. 10
Il est vrai, tu m'étais nécessaire: mon âme avait besoin de la tienne; tes soins pouvaient m'être utiles; ta raison pouvait m'éclairer dans la plus importante affaire de ma vie;2 si je ne m'en sers point, à qui t'en prends- tu? Où est-elle? Qu 'est-elle devenue? Que peux- tu faire? à quoi 15 es-tu bon dans l'état où te voila? quels services puis-je espérer de toi? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable: tu n'es pas un homme, tu n'es rien; et, si je ne regardais à ce que tu peux être, tel que tu es, je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi. 20
Je n'en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvais en toi du sens, de la vérité; tes sentiments étaient droits, tu pensais juste, et je ne t'aimais pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu'ai-je trouvé maintenant dans les 25 raisonnements de cette lettre dont tu parais si content? Un misérable et perpétuel sophisme, qui, dans l'égarement de ta raison, marque celui de ton cœur, et que je ne daignerais pas même relever si je n'avais pitié de ton délire.
1 Lord Bomston était, comme tout noble, de l'armée; il avait vu la guerre, et il s'était battu en duel.
2 Son mariage. Voir l'appendice au roman de La Nouvelle Héloïse, Les Amours de Milord Edouard Bomston.
vu. i i ŒUVR1
Pour renverser tout cela 'l'un mot, je ne demande]
qu'une seule chose, 'loi qui croia i> tant, L'âme im
mortelle, el la liberté de L'homme, tu ne p doute, qu'un être intelligent reçoive un corp i >i1 placé 5 sur la terreau hasard seulement pour vivre, souffrir et mourir? il y a bien peut-être à la vie humaine un but . une fin, un objet
moral? Je te prie 'le me répondre clairement BUT Ce point;
après quoi nous reprendrons pied à pied ta lettre, et tu rougiras
de l'avoir écrite.
io Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune; car il se trouve toujours dans l'application quelque condition particulière qui change tellement L'état des choses, que chacun se croit dispensé d'obéir à la règle qu'il prescrit aux autres;
15 et l'on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.
Il est donc permis, selon toi, de cesser de vivre? La preuve en est singulière, c'est que tu as envie de mourir. Voilà
20 certes un argument fort commode pour les scélérats: ils doivent t'être bien obligés des armes que tu leur fournis; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre; et dès que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du crime, dans le désir de mal faire ils
25 en trouveront aussi le droit.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant
30 le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras- tu? J'ai séduit une fille honnête; j'abandonne un ami dans ses chagrins. Malheureux! trouve-moi ce juste qui
35 se vante d'avoir assez vécu; que j'apprenne de lui com-
ment il faut avoir porté la vie, pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et tu dis: La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des 5 choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers? et peux- tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident? Tu l'as dit toi-même, la vie passive de l'homme n'est rien, et ne 10 regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré; mais sa vie active et morale, qui doit influer sur tout son être, consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l'honnête homme infortuné; car ce n'est pas une modification passagère, mais 15 son rapport avec son objet, qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter? Penses- tu que je n'aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans le dénombrement des maux de cette vie la honte de parler des tiens? Crois-moi, n'abandonne pas 20 à la fois toutes tes vertus; garde au moins ton ancienne franchise, et dis ouvertement à ton ami: J'ai perdu l'espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d'être homme de bien; j'aime mieux mourir.
Tu t'ennuies de vivre, et tu dis: La vie est un mal. Tôt 25 ou tard tu sera consolé, et tu diras: La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourdhui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est tout le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour 30 n'avoir pas la peine de la ranger.
Je souffre, me dis- tu; dépend-il de moi de ne pas souffrir? D'abord c'est changer l'état de la question; car il ne s'agit pas de savoir si tu souffres, mais si c'est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher 35
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à ne plus souffrir. VoyOE il - -in de mourir
pour cela.
Considère un momenl le pro iturel dei matu de L'âme
directemenl opposé au progrès des maux du corps, comme 5 Les deux substances sont opposées par Leur nature. ( s'invétèrent, s'empirent en vieillissant, et détruisent enfin
cettr machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes et passagères d'un être immortel et simple,
s'effacent insensiblement et le laissent dans sa l'orme origi-
10 nelle que rien ne saurait changer. La tristesse, l'ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s'enracinent jamais dans l'âme; et l'expérience dément toujours ce sentiment d'amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai plus: je ne puis croire
15 que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérents que nos chagrins; non-seulement je pense qu'ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu'une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu'il n'y a
20 rien de meilleur que la vertu.
Quoi qu'il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu'augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui; car toutes ses facultés étant alié-
25 nées par la douleur, et le mal étant sans remède, il n'a plus l'usage ni de sa volonté ni de sa raison: il cesse d'être homme avant de mourir, et ne fait, en s'ôtant la vie, qu'achever de quitter un corps qui l'embarrasse et où son âme n'est déjà plus.
30 Mais il n'en est pas ainsi des douleurs de l'âme, qui, pour vives qu'elles soient, portent toujours leur remède avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal quelconque intolérable? c'est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu'elles
g5 guérissent: mais la douleur du mal est permanente, celle de
l'opération passagère, et l'on préfère celle-ci. Qu'est-il donc besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée, qui seule les rendrait insupportables? Est-il raisonnable d'appliquer d'aussi violents remèdes aux maux qui s'effacent d'eux-mêmes? Pour qui fait cas de la constance 5 et n'estime les ans que le peu qu'ils valent, de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré de la mort ou du temps? Attends, et tu seras guéri. Que demandes- tu davantage?
Ah! c'est ce qui redouble mes peines de songer qu'elles ra finiront? Vain sophisme de la douleur: bon mot sans raison, sans justesse, et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l'espoir de terminer sa misère ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimerait mieux aigrir un moment la douleur présente par l'assurance de la 15 voir finir, comme on sacrifie une plaie pour la faire cicatriser? et quand la douleur aurait un charme qui nous ferait aimer à souffrir, s'en priver en s'ôtant la vie, n'est-ce pas faire à l'instant même tout ce qu'on craint de l'avenir?
Penses-y bien, jeune homme; que sont dix, vingt, trente 20 ans pour un être immortel? La peine et le plaisir passent comme une ombre; la vie s'écoule en un instant; elle n'est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose. 25
Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir; car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, 3a qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?
Ta mort ne fait de mal à personne! J'entends; mourir à 35
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no- dépen ii<- t'importe ptei pour rien no- re-
grets. Je ne te parle pin- des droits de L'amitié qm prises: n'en est il point fie plu- chen encore1 qui t'obl à h- conserver? s'il est une personne au monde qui t'ait 5 assez aimé pour ne vouloir pas te survivre h à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la
paix d'une âme rendue aver tant de peine a -a première innocence? \e crains-tu point de rouvrir dai
10 trop tendre des blessures mal refermées? Ne crains-tu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde et à la vertu leur plus dijme ornement? et si elle te survit, ne crains-tu point d'exciter dan- -on sein le remords, plus pesant à supporter que la vie? Ingrat
15 ami, amant sans délicatesse, seras- tu toujours occupé de toimême? Ne songeras- tu jamais qu'à tes peines? X 'es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher? et ne saurais-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi !
Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille;
20 et, parce qu'ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi de tout: et la société à qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumières; la patrie à qui tu appartiens; les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? Oh! l'exact dénombrement que tu fais ! parmi les devoirs que tu comptes,
25 tu n'oublies que ceux d'homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger parce qu'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme!
30 le sage les méprise-t-il? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison: tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, et tu demandes: Quel mal fais-je?
1 « Des droits plus chers que ceux de l'amitié ! et c'est un sage qui le dit. Mais ce prétendu sage était amoureux lui-même.» {Note de Rousseau.)
Tu veux t'autoriser par des exemples; tu m'oses nommer des Romains! Toi des Romains! il t'appartient bien d'oser prononcer ces noms illustres! Dis-moi, Brutus l mourut-il en amant désespéré? et Caton 2 déchira- t-il ses entrailles pour sa maîtresse? Homme petit et faible, qu'y a-t-il entre 5 Caton et toi? Montre-moi la mesure commune de cette âme sublime et de la tienne. Téméraire, ah! tais-toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. A ce nom saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussière, et honorer en silence la mémoire du plus grand 10 des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis! et que tu juges bassement des Romains, si tu penses qu'ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitôt qu'elle leur était à charge ! Regarde les beaux temps de la république, et cherche si tu y verras 15 un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus 3 retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourments qui l'attendaient? Que n'eût point donné Posthumius 4 pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches Cau- 20
1 Brutus, l'un des meurtriers de César, commandant avec Cassius les troupes des républicains contre les césariens, commandés par Octave et Antoine, il fut battu à la bataille de Philippe; lorsqu'il vit que la cause de la liberté de sa patrie était perdue, il se précipita sur son épée (42 av. J-C).
2 Caton, le Censeur, mourut en 45 av. J.-C. Luttant contre César, il se trouva dans une situation désespérée à Utique, et se perça de son épée.
3 Régulus, consul, 265 av. J.-C, battit les Carthaginois; puis fut battu par eux et fait prisonnier. Envoyé à Rome pour traiter, il déconseilla au sénat d'accepter les conditions qu'il apportait, et malgré les supplications de ses amis, il rentra à Carthage comme il avait juré de le faire, et mourut dans d'affreux supplices.
4 Posthumius, consul romain, quand, en 321 il se laissa enfermer avec son armée dans le défilé des Fourches Caudines, par les Samnites. Il dut passer sous le joug. Il proposa au sénat, qui l'accepta, de répudier le traité conclu par lui après la bataille, et il alla se livrer à ses ennemis.
i 5<v> VIE ET 0
dines? Quel effort de courage le Vadmir
pa dans le consul Varron ' pour avoir pu Btirvivi : défaite! Par quelle raison tant de ai ils volontairement livrer aui ennemi à qui L'ignominie 5 était si cruelle, et à qui il en coûtait si peu de mourir? ( qu'ils devaient à la patrie leur leur vie et leur- derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvaient
détourner de ce devoir sacré. Maifl quand les lois furent
anéanties, et que L'État fut en proie à (k-> tyrans, les i itoyens
10 reprirent leur liberté naturelle et leurs droit- sur eux-mém*-. Quand Rome ne fut plus, il fut permis à des Romains d'être: ils avaient rempli leurs fonctions sur la terre; ils n'avaient plus de patrie; ils étaient en droit de disposer d'eux, et de se rendre à eux-mêmes la liberté qu'ils ne pouvaient plus
15 rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie à servir Rome expirante et à combattre pour les lois, ils moururent vertueux et grands comme ils avaient vécu; et leur mort fut encore un tribut à la gloire du nom romain, afin qu'on ne vît dans aucun d'eux le spectacle indigne de vrais citoyens
20 servant un usurpateur.
Mais toi, qui es- tu? qu'as- tu fait? Crois-tu t'excuser sur ton obscurité? Ta faiblesse t'exempte-t-elle de tes devoirs? et pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois? Il te sied bien d'oser parler de mourir
25 tandis que tu dois l'usage de ta vie à tes semblables! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien ... je suis inutile au monde . . . Philosophe d'un jour !
30 ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?
1 Varron, consul romain, au 3me siècle, qui avec Paul-Émile. perdit la terrible bataille de Cannes contre Annibal. Paul-Émile fut tué. Varron avait refusé la mort pour sauver les débris de son armée.
Écoute-moi, jeune insensé: tu m'es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même: « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. » 5 Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide: ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient 10 aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs: tu n'es qu'un méchant.