‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 7 sur 68 · L'ENFANT DE GENÈVE · texte numérisé non relu

L'ENFANT DE GENÈVE

Les extraits des Confessions sont choisis, ou bien simplement pour le charme du récit, ou bien — surtout — parce qu'ils nous 5 découvrent les traits qui expliquent Rousseau, le grand écrivain philosophique.

Les Parents de Jean- Jacques

Jean- Jacques Rousseau est né à Genève le '28 juin 171 2, de descendants de Français, émigrés à l'époque des persécutions des Protestants. Ses parents, dit-il, étaient « tous deux nés tendres 10 et sensibles » et il pense avoir hérité d'eux cette disposition qui devait faire de lui le « père du Romantisme ».

Je naquis infirme et malade. Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.

Je n'ai pas su comment mon père supporta cette perte, 15 mais je sais qu'il ne sé'en consola jamais. Il croyait la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée; jamais il ne m'embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu'un regret amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres. Quand il me disait: 20 « Jean- Jacques, parlons de ta mère, je lui disais: — Eh bien! mon père, nous allons donc pleurer; » et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. « Ah! disait-il en gémissant, rendsla-moi, console-moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme. T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? » 25 Quarante ans après l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur.

Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que le ciel leur avait départis, un cœur sensible est le seul qu'ils 30

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.1 avait Lut leur boni fit ton

malheurs de ma v ie.

I mourant ; on espérait peu d

. . . l ne oeur de mon père, bile aimable i grand loin de moi, qu'elle i /a.1 Au d

où j <'•( ris ( » i. elle est i quatre-vingts ans, un mari plus jeune qu'elle, d la boisson. Chère tante, je vous pardonne de m'avoir tait vi\ re.

Les Premières Lectures

ro Je sentis avant de penser: le sort commun de l'hu-

manité. Je L'éprouvai plus qu'un autre. J 'ignore ce que je lis jusqu'à cinq OU BU an-. Je ne sais comment j'ajjpri^ à lire; je ne me souviens que de mes premi et de

leur effet sur moi: c'est le temps d'où je date sans interrupiS tion la conscience de moi-même. Ma mère avait la: romans,- nous nous mîmes à les lire après souper, mon et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour -ans relâche, et passion^ 20 les nuits à cette occupation. Xous ne pouvions jamaiquitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux: « Allons nous coucher; je suis plus enfant que toi. »

1 C'est la Tante Suson, dont il parlera plus loin encore. Mme Gonceru, et à laquelle de ses maigres ressources il servit une pension de 176S jusqu'à ce qu'elle mourût en 1774.

2 L'éducation de sa mère, Suzanne Bernard, avait été faite par un oncle fort cultivé, le ministre Samuel Bernard (1631-1701 . Les romans dont il s'agit étaient les romans précieux du XVIIme siècle, par Gomberville. Gombault, Desmarets. La Calprenède, et Mlle de Scudérv. Il est fait allusion plus bas, spécialement à Artamène, le héros du roman du même nom (10 vol.. 1649-53) par Mlle de Scudérv, à Orondate, de la Cassandre de La Calprenède (10 vol., 1642-45) et à Juba, de la Cléopâtre du même auteur (12 vol., 1647).

En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non-seulement une extrême facilité à lire et à m 'entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout 5 senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvai coup sur coup, n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore; mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien 10 pu me guérir.

Les romans finirent avec l'été de 17 19. L'hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut recours à la portion de celle de son père qui nous était échue. Heureusement il s'y trouva de bons livres; et cela 15 ne pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été formée par un ministre,1 à la vérité, et savant même, car c'était la mode alors, mais homme de goût et d'esprit. L'Histoire de l'Église et de l'Empire, par Lesueur; le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle; les Hommes illustres 20 de Plutarque; l'Histoire de Venise, par Nani; les Métamorphoses d'Ovide; La Bruyère; les Mondes de Fontenelle; ses Dialogues des morts,2 et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours durant son travail. J'y pris un goût rare et 25 peut-être unique à cet âge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans; et je préférai bientôt

1 Ce ministre était l'oncle, et non le père de Suzanne B. (Cf. Ritter, Famille et Jeunesse de Rousseau, 102.)

2 L'ouvrage de Lesueur est de 1672; celui de Bossuet, de 1681; la traduction des Vies des Hommes illustres, de Plutarque, par Amyot, est de 1559; le livre de Nani, de 1662; Les Caractères de La Bruyère sont de 1680, 8me éd., 1694; les Entretiens sur la Pluralité des Mondes, de Fontenelle, sont de 1686, et les Dialogues des Morts, de 1683.

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. Bi ut us, \i. ' .'I- , à 0 • ■ • Juba.

De o !<•« i un entretien* qu'eue! i

onaient entre mon père et moi, i 'rit libre

(i républii ain, i e » anu tère indomptab i nt de

5 joug el de servitude, qui m'a tourmenté tout .■ vie dans les situations les moins propre- à lui donner le— or. San occupé de Rome el d'Athènes, vivant pour ainsi

dire avec leur- grands hommes, né moi n l'une

république, et fils d'un père dont L'amour de la pati

10 la plus forte passion, je m'en entlammai- ,':

me croyais Gro ou Romain: je devenais le dont je lisais la vie: le réi ii des traits de d'in-

trépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. In jour que je racontais à table l'a 15 turc de Scœvola, on fut effrayé de me voir aval loutenir

la main sur un réchaud pour représenter son action.

Le Foyer

L'une des théories les plus connues de Rousseau est son refus de croire à la corruption naturelle de l'homme — au dogme du péché originel; l'homme n'est mauvais que si la société et le 2c milieu le rendent tel. Rousseau en trouve une confirmation dans ses souvenirs d'enfance. Il avait un frère aîné qu'on négligeait à cause de lui, Jean-Jacques, maladif et réclamant des soins; ce frère finit par tourner mal et disparut. Lui au contraire, soigné et aimé de tous ne pouvait avoir même l'idée d'être méchant.

1 La légende raconte que lorsqu'en 507 le roi des Étrusques. Porsenna, assiégeait Rome, Mucius Scœvola résolut de délivrer sa patrie en tuant le roi. Par erreur il tua un secrétaire. Amené devant Porsenna et menacé de la torture et de la mort, il montra qu'il ne craignait ni l'une ni l'autre en plaçant sa main étendue sur un brasier allumé et la laissant se consumer sans exprimer une plainte. Porsenna, en témoignage de son admiration pour cet acte d'héroïsme, lui rendit la liberté; et effrayé de la déclaration de Mucius. que 300 jeunes Romains avaient juré sa mort, conclut la paix avec Rome. Mucius reçut le surnom de Scœvola (c. à. d. main gauche) à cause de la perte de la main droite.

J'avais les défauts de mon âge; j'étais babillard, gourmand, quelquefois menteur. J'aurais volé des fruits, des bonbons, de la mangeaille; mais jamais je n'ai pris plaisir à faire du mal, du dégât, à charger les autres, à tourmenter de pauvres animaux. 5

Comment serais-je devenu méchant, quand je n'avais sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures gens du monde ? Mon père, ma tante, ma mie,1 mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m'environnait ne m'obéissait pas à la vérité, mais m'aimait; et 10 moi je les aimais de même. Mes volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées, qu'il ne me venait pas dans l'esprit d'en avoir. Je puis jurer que 2 jusqu'à mon asservissement sous un maître je n'ai pas su ce que c'était qu'une fantaisie. Hors le temps que je passais à lire ou écrire auprès 15 de mon père, et, celui où ma mie me menait promener, j'étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle; et j'étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m'ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son 20 attitude: je me souviens de ses petits propos caressants; je dirais comment elle était vêtue et coiffée, sans oublier les deux crochets 3 que ses cheveux noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là.

Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion 25 pour la musique 4 qui ne s'est bien développé en moi que

1 Terme d'affection que les enfants emploient pour leurs bonnes.

2 II s'agit du « maître » Ducommun, le graveur. Cet « asservissement )) est décrit plus bas sous le titre: Années d' Apprentissage.

3 Boucles de cheveux collés sur les tempes.

4 On verra dans la suite que Rousseau a longtemps pensé que sa carrière serait dans la musique, et que les circonstances seules l'ont engagé dans la voie des lettres. Lors de son séjour à Turin, en 1728, il apprit à goûter la musique italienne en allant à la messe tous les matins. Lorsqu'il fut rentré chez Mme de Warens, en 1729, il se mit à étudier la mu-

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Lonj l . i

voix fille éloignait d'elle el de tout «»• qui l'environnait la i s tristesse. L'attrait q tel

que, non-seulement p jours

restées dans la mémoire, mais qu'il m jourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oui mon enfani e, se retnu ent à d je vieil!

io charnu' que je ne puis exprimer. Dirait-on que moi, -. radoteur,1 rongé de de peines, je me surprends

quelquefois à pleurer comme u marmottant

petits airs (Tune voix déjà mblante? Il

a un surtout qui m'est bien revenu tout entier quant à l'air;

15 mais la seconde moitié mment refi

à tous mes efforts pour me la rappeler, quoiqu'il m'en revienne confusément les rimes. Voici le commencement ce que j'ai pu me rappeler du reste:

sique. De 1730 à [731 il L'enseigna à Lausanne et à Xeuchâtel; et en 1 733 à Chambéry. Ses premières démarches en arrivant à Paris, en eurent pour but d'obtenir l'autorisation de lire à l'Académie des Sciences un projet sur une nouvelle méthode pour noter la musique. A Venise, en 1743, il reprit l'étude de la musique italienne et s'en j>énétra profondément. Lorsqu 'éclata la querelle sur la supériorité de la musique française ou de la musique italienne, en 1753, Rousseau lança en novembre sa fameuse Lettre sur la Musique Française, qui fit date dans cette polémique passionnée. De ses œuvres musicales originales, la plus connue est du Village, représenté avec un grand succès, à Fontainebleau, devant leurs Majestés, les 18 et 25 oct. 1752. et à Paris, par l'Académie R de musique, le ier mars 1753. On a souvent contesté qu'il eût écrit la musique de Pygmalion; qui fut représenté à Lyon en 176g. L'œuvre critique la plus considérable est son Dictionnaire de Musique, qui parut à Genève en 1767. Jusque dans ses derniers jours Rousseau copiait de la musique pour gagner sa vie. et sa passion dura jusqu'à la mort.

1 Rousseau avait, quand il écrivit cela (en Angleterre) environ 55 ans.

Tircis, je n'ose Écouter ton chalumeau Sous l'ormeau;

Car on en cause Déjà dans notre hameau.

un berger

s'engager

sans danger;

Et toujours l'épine est sous la rose.1

Je cherche où est le charme attendrissant que mon cœur trouve à cette chanson: c'est un caprice, auquel je ne comprends rien; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à la fin sans être arrêté par mes larmes. J'ai cent fois projeté d'écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, 5 si tant est que quelqu'un les connaisse encore. Mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma pauvre tante Suson l'ont chanté.

Telles furent les premières affections de mon entrée dans la ia vie: ainsi commençait à se former ou à se montrer en moi ce cœur à la fois si fier et si tendre, ce caractère efféminé v mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, m'a

1 Voici cette chanson, avec la musique. Elle était très connue à Paris, et se chante encore dans la classe ouvrière :

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• té

iuM—4-

Tir-cis, je n'o - se é - cou-ter ton cha-lu-meau sous l'or-meau,car

on en eau - se dé - jà dans no-tre ha - meau. Un cœur s'ex - po - se à

W-Sh-

j/Tir.

trop s'en-ga-ger a - vec un ber-ger,et tou-jours l'é-pine est sous la ro - s».

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ni au bout mis en < ontradû Lion a un que l'abatineni e et la y m'ont également échappé.

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