‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 8 sur 68 · A BOSSEY · texte numérisé non relu

A BOSSEY

A la suite d'une querelle. OÙ la police dut intervenir, le ; • 5 Rousseau quitta (.< 1 tu avait al et il fut

placé bous la tutelle <l'un onde. M. Bernard Celui-ci avait un fils du même âge que J< ] ques. Les deux enfanta rureni

en pension chez un ministre protestant M. Lambert ier qui \

avec sa sceui à Bossey, un pittoresque village pr<

10 pied du Mont Salève. C'était, dit Rousseau, « fxmr y ap;

avec le latin, tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation ».

Tout alla bien pendant deux ans. Rousseau y goûta la simplicité de la vie champêtre qu'il célébra toute sa vie pour la faire

15 comprendre et aimer aux hommes.

Mais un jour une punition injuste lui fut infligée. Cet incident assuma, dans son âme d'enfant, la proportion d'un drame laissa une trace ineffaçable. Il dit que ce fut la première semence dont sortirent plus tard ses protestations éloquentes contre les

20 injustices sociales.

La Première Injustice

J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre continué à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque * les peignes de mademoiselle Lambercier. Quand elle revii prendre, il s'en trouva un dont tout un côté de dents était 25 brisé. A qui s'en prendre de ce dégât? personne autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge: je

1 A Genève et en Savoie, niche pratiquée dans le mur des anciennes cheminées de cuisine et ouvrant sur la chambre contiguë. On y met en dé^ôt, sur des rayons, les objets qu'on veut maintenir dans une atmosphère tiède. La plaque est encore visible à la cure de Bossey. (Cf. AuMoles J.-J. Rousseau, III, p. 54.)

nie d'avoir touché le peigne. M. et mademoiselle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent, me menacent: je persiste avec opiniâtreté; mais la conviction était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût pour la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace s à mentir. La chose fut prise au sérieux; elle méritait de l'être. La méchanceté, le mensonge, l'obstination, parurent également dignes de punition Elle fut terrible

On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable. 10 J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant, car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.

Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, 15 et je n'ai pas peur d'être puni de rechef pour le même fait; eh bien, je déclare à la face du ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n'avais pas approché de la plaque, et que je n'y avais pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit; 20 je l'ignore, et ne puis le comprendre; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.

Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions, un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, tou- 25 jours traité avec douceur, équité, complaisance, qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus: quel renversement d'idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement 30 dans son cœur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car, pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi. 35

ondamnaient, I la

J* i que

un la rigueur d'un < bâtiment i 5 un crime que je n L dflulfw du corps,

quoique vive, m'était p ible; y que l'in-

dignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans ui à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à 10 mon exemple, et se montait, pour ainsi din m unis

TOUS deux dans le menu- lit, non- i.

transports convulsifs, u< iffions; et quand nos jeunes

cœurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur < nous

nous Levions sur notri nous mettions tous i

15 à crier cent fois de toute notre for t\ l .<• ' ■ / cami ùi ni if ex! ■

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encormoments me seront toujours présents, quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de

20 l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion; et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon cour 'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder

30 misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursui\Te à la course ou à coups de pierre un coq, une x-ache, un chien, un animal que j'en voyais tour menter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus

1 C. à. d. bourreau.

fort. Ce mouvement peut m'être naturel, et je crois qu'il l'est, mais le souvenir profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.

Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès 5 ce moment, je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois

Voici un joli épisode des jours heureux de Bossey: 1 10

Un Aqueduc

0 vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse, écoutez l'horrible tragédie, et vous abstenez de frémir, si vous pouvez!

Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse à gauche en entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir l'après- 15 midi, mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité: les deux pensionnaires en furent les parrains; et tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. 20 On fit pour l'arroser une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer 25 cette gloire sans la partager avec qui que ce fût.

Pour cela, nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix

1 On en trouvera un autre au Livre II, d'Emile. Rousseau y raconte une grande frayeur qu'il eut un soir qu'il alla seul, dans l'obscurité, chercher la bible dans l'église de Bossey. Il indique comment on peut dissiper cette peur des ténèbres chez les enfants.

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de quoi 'r remplir; «.ni* m/, loin, cl on n< nous

laissait pas courir pour en aller prendre. ( ependanl il en s fallait absolument pour d< de. N-

tout pour lui en fournir durant quelques

jours; et cela no it si bien, que nous le khit-

>nner et pousser de petites feuilles dont non rions

l'accroissement d'heure en heure, persuadés, quoiqu'il n<

10 pas a un pied de terre, qu'il ne tarderait ;

Comme notre arbre, non- occupant tout entiers, n rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire, et que, ne sachant à qui noua en avions, on nous tenait plus court qu'auparavant, nous

15 vîmes l'instant fatal où l'eau nous allait manquer, et n> non- désolions dans l'attente de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la nécessité, mère de l'industrie, nou> suggéra une invention pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine; ce fut de faire par dessou- terre une riLr<>k-

20 qui conduisit secrètement au saule une partie de l'eau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point; la terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout

25 allait de travers. Rien ne nous rebuta: Labor otntiia vincit improbus. Xous creusâmes davantage la terre et notre ba pour donner à l'eau son écoulement; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises à plat à la file, et d'autres posées en angles des deux

30 côtés sur celles-là, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Xous plantâmes à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage à l'eau. Xous recouvrîmes soi-

35 gneusement notre ouvrage de terre bien foulée; et le joui

où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes d'espérance et de crainte l'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin; M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, 5 auquel très heureusement il tournait le dos.

A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna; nous nous mîmes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier: 10 et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer était bonne et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois 15 de nos planches, en criant à pleine tête: Un aqueduc! un aqueduc! il frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos coeurs. En un moment, les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition 20 terrible, nul autre mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il répétait sans cesse. Un aqueduc! s'écriait-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc!

On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes. On se trompera: tout fut fini. M. Lambercier ne 25 nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage, et ne nous en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après rire auprès de sa sœur à gorge déployée, car le rire de M. Lambercier s'entendait de loin; et ce qu'il y eut de plus étonnant encore, c'est que, passé le premier saisis- 30 sèment, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous, avec emphase: Un aqueduc! un aqueduc! Jusque-là, j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles quand j'étais Aristide 35

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