A SON FRÈRE, CURÉ DU BOIS-SAINTE-MARIE
Vive -j- Jésus !
Ce li avril 1687.
Je n'ai garde, mon très cher frère, de perdre cette occasion sûre, puisque vous le souhaitez, me faisant un plaisir de ce qui peut vous donner quelque satisfaction. Vous me dites que vous appuyez votre salut sur ce faible roseau. Hélas ! que je m'affligerais si cela était, pour le danger où vous [vous] exposeriez de vous perdre, vu que je pense que personne n'a plus sujet de craindre pour le sien que moi, tant je me vois méchante et infidèle à mon Dieu. Mais il nous y faut travailler tous deux sans nous lasser, puisque, comme vous le savez, la couronne de gloire ne sera donnée qu'au vainqueur qui aura persévéré jusqu'à la fin. Je prie notre divin Maître que nous soyons de ce nombre.
Vous ne me marquez rien de la fondation dont mon frère m'avait parlé. Vous ne sauriez croire le plaisir que vous me faites d'avoir du zèle pour la gloire du sacré Cœur de notre divin Sauveur. C'est là, comme je pense, un des plus courts moyens pour obtenir notre sanctification. Je
pouvais comprendre comment l'on me pouvait souffrir, tant je me trouvais destituée de tout. J'avais une si grande crainte que les dons de Dieu me lissent estimer des créatures qui louent souvent ce qui est digne de reproche, que j'aurais mieux aimé en être privée, et je craindrais moins toutes les fureurs de l'enfer que les langues venimeuses armées de louanges, qui jettent un poison secret dans l'âme, qui la tue imperceptiblement, si Dieu* par sa bonté ne lui applique le divin épilhème de l'humiliation. »
désire la vôtre comme la mienne propre, vous n'en devez pas douter. Mais, hélas! mon cher frère, il nous faut faire violence pour arriver à la perfection que Dieu i demande ; de nous, qui n'est pas petite, puisqu'il veut faire de vous un saint. Oui, il en veut faire un saint, si vous voulez correspondre à ses desseins, suivant les lumières qu'il vous en donne ; etj'espère qu'il ne vous refusera pas les grâces nécessaires pour cela. Et ne croyez pas que pour travailler au salut des âmes qu'il a confiées à votre soin, ce soit un empêchement au vôtre ; au contraire, c'est par ce moyen que vous obligerez sa bonté à vous donner de plus grand secours pour l'opérer avec moins de dangers. Veillez donc soigneusement sur votre petit troupeau, et leur soyez un charitable père qui pourvoit à tous leurs besoins spirituels : et surtout, faites que votre vie leur soit un exemple de vertu et de bonne odeur, et le Seigneur vous comblera de ses saintes bénédictions. Ne soyez point intéressé, ni attaché aux choses de la terre, mais tenez-en votre cœur libre autant que vous le pourrez. Point de respect humain lorsqu'il s'agira de la gloire de Dieu. Soyez doux et patient envers tous, afin de donner la confiance à un chacun, et surtout aux pauvres, de s'adresser à vous dans leurs besoins. Ayez tout le monde pour ami, et nul pour ennemi, tant qu'il se pourra selon Dieu.
Mais sur toute chose, mon cher frère, tenez toujours votre âme nette de tout péché, fuyant toutes les conversations dangereuses. Excusez la liberté que je prends de vous parler ainsi ; vous devez être persuadé que cela ne vient que d'un cœur qui vous chérit tendrement dans celui de Notre-Seigneur, qui me fait ressentir autant de joie de votre avancement en son saint amour comme du mien propre. Et ma consolation sera entière lorsque j'apprendrai que vous n oubliez rien de tout ce qui est propre à contribuer à votre avancement dans la perfection. C'est ce que je souhaite, etc.