LETTRE LXXI
Vive -j- Jésus !
[Commencement d'avril] 1687.
Hé bien ! ma chère Mère, que dirons-nous de notre tout aimable Jésus? Jamais je n'y ai tant découvert de bontés miséricordieuses et me suis moins sentie capable de les exprimer, non plus que ma joie à la vue de a ces chers livres qui, comme je l'espère, ne contribueront pas peu à l'augmentation de son règne '. Je vous félicite de vos heureux succès aux entreprises que vous faites pour sa gloire. Il vous fait connaître par là le plaisir qu'il y prend et le désir qu'il a que vous continuiez de travailler à une si bonne œuvre jusqu'à sa perfection. Ne vous lassez donc pas, car il me semble que c'est par cela qu'il veut retirer beaucoup d'âmes de la perdition éternelle, car ce divin Cœur est une
a) Ms. 8 : « à la vue de ce cher livre, qui, comme je l'espère, ne contribuera pas peu à l'amplification de son règne »
1. Le livret composé par la sœur Joly, avec l'aide de M. Charollais, confesseur du monastère de Dijon, fut d'abord imprimé secrètement en 1686 et envoyé à la supérieure de la Visitation de Rome pour qu'elle fît les démarches nécessaires à l'effet d'obtenir l'approbation de la messe du sacré Cœur. On répondit de Rome qu'on n'approuvait les dévotions que lorsqu'elles avaient été autorisées pendant quelque temps par les Ordinaires des lieux. On envoya alors le livret à l'Evêché de Langres qui l'examina, l'approuva et permit « qu'on le fît imprimer et débiter ».
(Note sur l'établissement de la dévotion au sacré Cœur dans la communauté de Dijon, tirée des archives de la Visitation de Nevers. D'autre part, on litdans les Annales de la Visitation de Dijon, p. 145: « Ce livre fut imprimé en 1686 et envoyé dans presque tous les monastères de l'Ordre. » On peut bien croire que Marguerite-Marie fut la première à le recevoir.
forteresse et un asile assuré à ceux qui s'y voudront réfugier pour éviter la divine justice, dont le juste courroux inonderait les pécheurs avec leurs péchés, à cause du grand nombre qu'ils en commettent à présent, qui irritent la divine colère de ce sacré Cœur qui est un abîme de toutes sortes de biens où il nous faut perdre pour ne plus rien goûter des choses de la terre.
Je ne puis m'empêcher de vous dire, ma chère Mère, la grâce que je reçus le jour du vendredi saint [28 mars 1687] que me trouvant dans un désir ardent de recevoir Notre- Seigneur, je lui dis avec beaucoup de larmes ces paroles : « Aimable Jésus, je me veux consommer en vous désirant, « et ne vous pouvant posséder en ce jour, je ne laisserai" « de vous désirer ! » Il vint me consoler de sa douce présence me disant : « Ma fille, ton désir a pénétré b mon « Cœur si avant, que si je n'avais pas institué ce Sacrement « d'amour, je le ferais maintenant pour me rendre ton ali- « ment. Je prends tant de plaisir d'y être désiré, qu'autant « de fois que le cœur forme ce désir, autant de fois je le « regarde amoureusement pour l'attirer à moi. » Cette vue s'imprima si vivement en moi, que je souffrais une grande peine de voir mon Jésus si peu c désiré dans cet auguste Sacrement ; surtout quand on en parlait avec froideur et indifférence, ce m'était une peine insupportable.
Une fois il me fut dit d'une voix pleine d'autorité : « Je « te rendrai si pauvre, si vile et abjecte à tes yeux, et je « te détruirai si fort en la pensée de ton cœur, que je « pourrai m'édifier sur ce néant. » Ces paroles eurent tant d'effet en moi que je n'y pouvais penser qu'avec horreur''.
a) Ms. 9 : « je ne cesserai » ; — b) Ms. 9 ; « a pénétré si avant dans mon cœur » — c) Id. : « si peu aimé et désiré dans cet auguste sacrement, surtout quand l'on s'en retirait ou qu'on en parlait avec froideur » — d) Id. : « tant j'y voyais de misères. »
Après quoi, le même Ms. 9 donne le morceau suivant qui ne se retrouve pas ailleurs et mérite bien d'être conservé : « Je ne
Priez pour moi, s'il vous plaît, et croyez que je suis toute à vous.