LETTRE LXXIV
A LA MÈRE GREYFIÉ, A SEMLR '
[mai 1687]
Je vous avoue de bonne foi que je ne me sens point de plus doux plaisir que lorsque vous me parlez de ce divin amour dans la pure souffrance, et que je ne m'estime malheureuse que de n'avoir encore rien pu souffrir dans la pureté de l'amour, et je crois que c'est en punition de mes péchés que je ne saurais avoir la moindre croix qu'on ne la publie, et que le plus souvent Dieu n'y soit offensé. C'est ce qui m'afflige et me fait croire que toutes les créatures doivent avoir une extrême horreur de moi, et que toutes ont droit de se venger des péchés que je commets et dont je suis la cause. Aussi puis-je vous dire que j'ai le bonheur de n'avoir autres caresses ni consolations de la part des créatures que celles des croix et humiliations ; et jamais je n'en fus plus riche. Ce petit mot vous soit dit en passant pour vous exciter à rendre grâces pour moi au sacré Cœur, et le prier qu'il me donne celle de faire profit d'un si précieux trésor. Quand il serait en mon pouvoir que les choses fussent autrement, j'en ôterais seulement ce qui peut offenser Dieu, et pour tout le reste je voudrais toujours tout ce qu'il permet pour mon humiliation, et j'en fais toute ma joie auprès de l'adorable Cœur de mon Jésus.
Mais croyez, ma chère Mère, que la nature se contente tellement quand elle se voit flattée et compatie, que cela m'empêche de pouvoir compter pour une souffrance mon
1 . La Mère Greyfié, qui nous a conservé cette lettre, la fait précéder dans son Mémoire, par ces quelques mots : « J'avais écrit quelque chose touchant la souffrance à cette chère Sœur, à l'occasion d'un panaris pour lequel il lui fallut ouvrir un doigt. Elle me répondit ce qui suit. »
mal de doigt, parce que Ton me disait sans cesse que je souffrais beaucoup. Il me semblait qu'on me le devait dire pour se moquer de me voir si sensible à une si légère douleur, qui n'a pas laissé de donner lieu à l'expérience que j'ai faite combien il est agréable à la nature d'avoir de tels soulagements, car elle ne peut se résoudre à souffrir sans appui, parmi les humiliations, mépris et délaissements des créatures. C'est pourtant ce que le pur amour demande ; et, hors de là, nos souffrances n'en méritent pas le nom.
Je serai toujours toute à vous dans le sacré Cœur de Jésus, de quelle manière il vous inspire d'en user à mon égard, de même que notre très honorée Mère ', pour laquelle je vous puis assurer avoir tout le respect, l'estime et la confiance qu'on peut avoir pour une aussi bonne et charitable Mère qu'elle est. J'expérimente continuellement son soin et ses bontés, en quoi je crois qu'elle excède à mon égard. C'est tout ce dont j'aurais sujet de me plaindre de sa Charité, ne me voulant pas croire aussi méchante qu'en effet je la suis, toujours infirme et languissante, et toujours toute à vous dans le Cœur adorable de notre divin Maître.