‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 142 sur 284 · LETTRE XCI · texte numérisé non relu

LETTRE XCI

A SŒUR. DE LA BARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère de Paray.

De notre monastère de Paray, ce 12 août 1688.

J'avoue, ma toute chère sœur, que vous avez juste sujet de vous plaindre de mon peu de correspondance à tant de témoignages de bonté et d'une si cordiale amitié que je n'ai |!pas méritée, et dont je suis toute confuse, quoiqu'il me | semble que mon chétif cœur s'efForce de tout son pouvoir [de vous rendre tout le retour dont il peut être capable, (dans celui de notre bon Maître, qui sait combien il a rendu , votre âme chère à la mienne. Et sans me vouloir excuser,

avouant de bonne foi que je demeure après dans des dispositions lou je ne me connais pas moi-même : et il me serait comme ■impossible d'y pouvoir réfléchir, sinon lorsqu'on me l'ordonne. le le fais donc pour vous obéir. »

« Et je vous crois assez bonne pour me dire votre sentiment imr toutes ces choses. La grande peine que j'ai d'en parler n empêcherait bien de le faire si vous ne m'encouragiez; il me | emble que je commets un grand crime en parlant de moi-même me voyant si méchante, chétive et méprisable, que je m'étonne ouventde ce que la terre ne s'ouvre pas dessous mes pieds pour n abîmer à cause de mes grands péchés. »

Ms. 3 : « Demandez, je vous en conjure, au sacré Cœur qu'il n accorde la grâce de l'aimer selon l'ardent désir qu'il m'en donne |t de vivre et mourir avec lui sur la Croix, pauvre, inconnue |iepnsee et oubliée de toutes les créatures, accablée sous toute iorte de souffrances selon son choix et son désir, et non du mien.

Ms. 8 : « Remerciez sa bonté pour moi, et brûlez cette lettre uand vous 1 aurez lue. »

il faut vous dire que je crois que vous ne blâmerez pas tout à fait mon silence quand vous en saurez les justes causes, dont la première est que, me voyant accablée de lettres pour avoir malheureusement trompé les créatures, dont vous êtes du nombre, je n'ai point vu. d'autre remède à ce mal que le silence, en telle sorte que je ne pensais plus à répondre à personne, puisqu'on ne peut pas être utile aux autres que l'on ne se soit premièrement réformé soi-même ; car si vous saviez combien je me vois éloignée de ce que doit être une vraie fille de Sainte-Marie, qui doit mettre toute son attention à se rendre une véritable copie de son Époux crucifié ! Et je vois que tout nous peut servir de moyen pour cela ; car, qu'importe de quel bois soit faite notre croix ? pourvu que ce soit une croix et que l'amour de Celui qui y est mort pour notre amour nous y tienne attachées ; cela nous doit suffire; et je vous estime heureuse I que vos emplois vous en fournissent le moyen en vous faisant marcher à rebours de vos inclinations. Tout cela est bon, sinon le chagrin et le trouble qu'il faut rejeter bien loin de vous, car le Seigneur ne fait sa demeure que dans la paix d'une àme qui aime fortement de se voir détruire et anéantie pour demeurer comme toute perdue dans l'amour à son abjection. Et je me sens toujours plus confirmée, en lisant les vôtres, que c'est là la voie que le Seigneur vous a tracée, et dans laquelle vous devez faire votre plaisir de vous v avancer, soit qu'il vous y conduise lui-même, ou qu'il se serve des créatures ou de vous-même, il n'importe; pourvu qu'il se contente c'est assez. Laissez-le faire, et que votre occupation soit de l'aimer, et votre attention de ne lui pas résister ni faire obstacle à ses desseins. Vous verrez qu'il vous fera faire beaucoup de chemin en peu de temps, sans que vous vous en aperceviez.

Et pour ce qui est d'entrer dans son sacré Cœur, allez, que devez-vous craindre, puisqu'il vous y invite d'y aller prendre votre repos ? N'est-il pas le trône de la miséricorde

où les plus misérables y sont les mieux reçus, pourvu que 1 amour les présente dans l'abîme de leur misère ? Et si nous sommes lâches, froids, impurs et imparfaits, n'est-il pas une fournaise ardente où il nous faut perfectionner et purifier comme l'or dans le creuset, pour lui être comme une hostie vivante tout immolée et sacrifiée à ses adorables desseins? Ne craignez donc pas de vous abandonner sans reserve à son amoureuse providence, puisque l'enfant ne périra pas entre les bras d'un Père tout-puissant. Et il me semble vous avoir déjà dit que je crois qu'il n'agrée pas votre crainte comme il ferait une filiale confiance ; et puisqu'il vous aime, qu avez-vous tant à craindre, sinon de ne lui pas rendre tout le retour d'amour qu'il veut de vous, qui consiste, si je ne me trompe, dans ce parfait abandon et oubli :de vous-même? Quittez-vous vous-même, et vous trouverez tout. Oubliez-vous, et il pensera à vous. Abîmez-vous dans •votre néant, et vous le posséderez. Mais qui fera tout cela? L amour que vous trouverez dans le sacré Cœur, dans equel il faut non seulement tâcher de faire votre solitude nais aussi le prendre pour votre guide et principal direceur afin qu'il vous apprenne ce qu'il veut de vous et lu il vous donne la force de l'accomplir parfaitement Et si e ne me trompe, voici ce que je pense en être le principal n ce peu de mots : c'est qu'il veut vous y apprendre à vivre ans appui, sans ami et sans plaisir. Et à mesure que vous ous occuperez de ces paroles il vous en donnera l'intellience.

Encore une fois, ma chère amie, ne vous troublez point ! vos fautes, mais quand vous en avez fait, dites tout onfidemment au tout aimable Cœur de Jésus : « 0 mon Inique amour ! pavez pour votre pauvre esclave et réparez mal que je viens de faire. Faites-le retourner à votre loire, à l'édification de mon prochain et salut de mon lue >, Et de cette manière nos chutes nous servent quelliefois beaucoup pour nous humilier et nous apprendre ce

que nous sommes, et combien il nous est utile d'être cachée, dans l'abîme de notre néant ; mais l'amour-propre qui voudrait partout se produire, être applaudi et aimé et bienvenu, ne veut entendre ni ne peut comprendre cette leçon. Mais il ne faut pas raisonner avec lui, car il se nourrit et s'engTaisse de réflexions. Enfin, mon intime sœur, tâchons de n'en avoir que pour apprendre à bien porter nos croix dans un amoureux silence ; car c'est un précieux trésor que la Croix, que nous devons tenir secret afin qu'on ne nous le dérobe. Et je ne vois pas qui adoucisse tant la longueur de la vie que de toujours souffrir en aimant. Souffrons donc amoureusement, sans nous plaindre, et tenons pour perdus les moments passés sans souffrir. Nous n'avons point de temps à perdre; c'est pourquoi ne pensons qu'au moment présent, afin de le bien employer, et comme si c'était le dernier de notre vie, et qu'il nous fallût comparaître pour rendre compte devant le tribunal de la divine justice. Mais de bonne foi, chère amie, n'en serez-vous pas ennuyée, de mes redites? Car de quoi est-ce que je vous entretiens si long, puisque vous savez mieux tout ce que je vous dis par la pratique que je ne peux vous l'exprimer de paroles? Mais vous le voulez d'un cœur qui ne vous peut rien refuser dans celui de notre bon Maître, devant lequel je vous conjure de ne pas oublier mes besoins particuliers, qui sont plus grands que je ne vous les peux exprimer, à cause de mes grands péchés, ingratitudes et infidélités.

Je ne vous oublie pas dans mes indignes prières non plus que votre très honorée [Mère '], pour laquelle j'ai conçu tous les sentiments de respect, d'estime et d'affection dont mon chétif cœur peut être capable dans celui de notre bon Sauveur, lequel, comme je le pense, la regarde avec complaisance dans la place qn'elle vous tient, parce qu'il l'y a mise de son choix; c'est pourquoi j'espère qu'il

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