LETTRE CI
A SŒUR F. -M. DE LA BARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère de Paray.)
[Juin 1689.]
Oui, ma toute chère et bien-aimée sœur, je vous ai répondu, et fort amplement, à celle dont vous me parlez. Mais vous n'êtes pas la seule qui vous plaignez de la perte de nos lettres, et je vois bien que c'est donc le mieux de n'en plus écrire, puisque je pense que le Seigneur n'en permet la perte que parce qu'elles ne lui agréent peut-être pas à cause de mes péchés. Et je vous avoue que ce n'est pas aussi sans répugnance que j'écris, me voyant si éloignée de ce que je dis. Ce n'est pas que votre âme ne soit rendue, par le sacré Cœur de notre adorable Sauveur, de plus en plus chère à la mienne ; mais je ne vous peux répéter ici ce que je vous marquai dans la précédente, mais seulement un mot sur ce que vous me marquez au sujet de l'amour de votre abjection. C'est ce qu'il me semble avoir déjà dit, de recevoir et souffrir en silence toutes les occasions que notre divin Maître vous en fournira, sans jamais dire : C'est assez, — quelque répugnance que la nature y puisse ressentir. — Voilà tout. Une seule chose nous est nécessaire, qui est le pur amour divin dans celui de notre abjection, nous abandonnant à l'amoureuse providence du sacré et aimable Cœur de Jésus, pour nous laisser conduire et gouverner à son gré. Il prendra bien soin de fournir ce qui est nécessaire à notre sanctification, pourvu que nous nous appliquions à le bien recevoir selon ses desseins; cela suffit.
L'amour donc à notre chère abjection dans celui de Notre- Seigneur Jésus-Christ nous suffit, même pour honorer les
mystères de sa sainte Mort et Passion, qu'il désire que nous honorions ; gardant ce sacré silence comme lui dans toutes les occasions d'humiliation et de souffrance, car je vous avoue que rien ne me charme tant que celui qu'il a gardé si exactement dans tout le cours de sa Passion, n'ouvrant la bouche à son imitation que pour prier pour ceux qui nous affligent.
Vous me demandez lequel des mystères de sa sainte Passion j'affectionne le plus. Je vous dirai simplement qu'après ce que je viens de vous dire, que c'est le Crucifiement, et de me tenir avec la très Sainte Vierge au pied de la Croix, ou sous le pied de la Croix, pour m'y attacher et unir à tout ce qu'il a fait pour nous. Mais enfin, chère amie, il nous faut maintenant toujours nicher dans son adorable Cœur, et n'en point sortir quoi qu'il arrive ; c'est un fort assuré et notre asile. Il ne nous abandonnera pas, comme je l'espère et l'en prie de tout mon cœur. Mais que nous lui sommes redevables à ce tout aimable Cœur de Jésus, de nous conduire par une voie si sûre comme est celle des humiliations dans l'amour à notre abjection ! Ne cherchons et ne désirons rien autre, puisque rien n'est plus propre à notre sanctification. C'est dans l'amour de ce sacré Cœur que je suis toute à vous.
Sr M.-M. D. L. V. S. M. — D. S. B.
Mille respectueux saluts à votre très honorée Mère et à votre chère sœur la Déposée '.
La suscription porte : « Pour ma très chère sœur de la Barge, religieuse en notre monastère de Moulins. ».
1. La Mère Marie-Félice Dubuysson et sœur Louise-Henriette de Soudeilles.
LETTRE Cil t
A SON FRERE LE MAIRE (L'aulographe est au second monastère de la Visitation de Marseille.)
Vive -J- Jésus !
[Fin juin 1689*.]
Je voudrais, mon très aimé Frère, que le temps me permît de vous exprimer mes sentiments ; vous verriez que le sacré Cœur de Jésus-Christ ne vous donne ces saints mouvements que par l'ardent amour qu'il vous porte, qui le fait désirer de posséder votre cœur sans mélange ni partage. Faites en sorte que cela soit, autant que votre engagement vous le peut permettre, et il ne vous demande pas davantage. Mais il prétend vous faire mériter dans votre impuissance à l'exécution de tous ces bons désirs, de même que si vous les mettiez tous en ell'et. Oh ! qu'il vous aime, mon cher Frère, ce divin Cœur, et qu'il est bien éloigné de ce que vous dites, puisqu'il me semble vouloir que je vous en assure et que vous ne devez manquer de confiance en sa bonté que lorsque vous aurez épuisé ses miséricordes, dont il vous environne de toute part. Que devez-vous donc craindre, sinon de perdre cette confiance en lui, qui le force et l'attaque jusque dans le trône de sa toute-puissance, afin qu'elle s'incline à secourir notre faiblesse.
Vous ne sauriez croire la consolation que vous me don-