LETTRE CIII
BILLET QUE LA BIENHEUREUSE ADRESSE A UNE PERSONNE INCONNUE, ET QUI SEMBLE AVOIR ÉTÉ JOINT A LA LETTRE QUI LE SUIT.
Vive -j- Jésus !
Si vous vous souvenez qu'un prophète fut instruit par une ânesse, vous ne ferez pas de difficulté de croire que Dieu se serve de la plus chétive et misérable de toutes les pécheresses pour vous dire de ne plus différer à lui faire le sacrifice qu'il vous demande dès le moment de votre élévation. Si vous ne le faites, à l'heure de la mort vous en sentirez un cuisant repentir, mais inutile. Ne vous informe; pas qui vous dit ces paroles ; mais recevez-les comme Diei vous l'inspirera. D. S. B.
1. Mss. 8 et 9. Dans la traduct. italienne, ce fragment forme lf seconde partie de la lettre 21e de la lre série.
LETTRE GIVi
12 août 1689.
J'ai fait ce que votre Charité souhaitait de moi, ma très chère Mère, au sujet de la personne dont vous me parlez; mais je pense que * la dureté de son cœur envers cette autre rendra tellement insensible le sacré Cœur de Notre-Seigneur à son égard, que non seulement il lui refusera les grâces qu'il avait dessein de lui donner pour l'unir à lui en la perfectionnant ; mais de plus il retirera même celles qui son les plus propres à son salut éternel, en l'abandonnant à elle-même. Pour empêcher ce mal, il faut qu'elle se fasse toute la violence dont elle est capable pour se réunir avec cette autre, laquelle doit aussi s'en faire, de son côté, pour contribuer de tout son pouvoir à cette réunion tant nécessaire à la sanctification de l'une et de l'autre. Il faut pour cela qu'elles fassent effort toutes les deux et le divin Cœur leur donnera alors par sa grâce tout le secours nécessaire, mais elles n'obtiendront rien sans peine *~. Voilà tout ce que je vous peux dire sur ce sujet, pour lequel je ne manquerai pas de continuer mes indignes prières.
Je vous avoue, ma chère Mère, que votre silence sur les
1. De cette lettre, nous n'avons dans nos Mss. que le fragment du lébut, compris entre deux *. Il est donné par les Mss. 6, 3 et 8 et la
ilrad. ital. Nous la reproduisons d'après A et B et le recueil moderne, i[ui l'a vraisemblablement empruntée aux Manuscrits perdus de Dijon.
2. A la suite de ce fragment, la traduction italienne place le morcau précédent du prophète instruit par l'ânesse ; les deux réunis ormentla 21e lettre de la lre série.
deux grandes lettres que je m'étais donné l'honneur de vous écrire me fait un peu de peine, ne sachant à quoi l'attribuer, sinon qae peut-être je vous ai marqué trop librement et simplement mes pensées, que j'aurais peut-être mieux fait de cacher sous un humble silence, ce que vous n'avez qu à me témoigner, et je vous puis assurer qu'en cela je contenterai beaucoup l'inclination que j'ai à ne jamais parler de ces choses, mais plutôt les tenir ensevelies dans le secret du sacré Cœur de mon divin Maître, lequel m'est témoin de la violence qu'il faut que je me fasse pour en parler; à quoi même je ne pourrais me résoudre, s'il ne me faisait connaître qu'il y va de l'intérêt de sa gloire, pour laquelle je sacrifierais de bon cœur des millions de vies, si je les avais, pour le grand désir que j'ai de le faire connaître, aimer et glorifier. Mais peut-être n'avez-vous pas reçu nos lettres, ce qui me serait encore bien plus affligeant, car je vous avoue que je serais sensiblement mortifiée si elles venaient à tomber en d'autres mains que les vôtres, et, par ce moyen, à être vues d'autres que de Votre Charité, puisque l'assurance que vous m'aviez donnée du contraire me fait vous parler à cœur ouvert. Enfin je vous prie de nous dire si vous les avez reçues, à moins que mon souverain Maître ne vous inspire de me laisser souffrir cette peine pour son amour, à quoi je me soumettrai de bon cœur, puisque je ne veux ni ne désire que l'accomplissement de sa très sainte volonté * .
Agréez, ma chère Mère, que je vous présente un petit livre de la dévotion au sacré Cœur. Presque en même temps qu'on nous en a fait le présent j'ai eu le dessein de m'en dépouiller en votre faveur, espérant que les intérêts du
1. La Bienheureuse veut parler ici des deux lettres qui contiennent des révélations sur la France et le roi. Une réponse de la Mère de Saumaise fit enfin cesser son anxiété ; mais il paraît que cette réponse avait subi un retard en chemin, car elle était datée du 19 juillet, ainsi que le marque la Bienheureuse dans sa lettre suivante.
sacré Cœur de notre divin Maître vous y feront trouver de la consolation. C'est un grand serviteur de sa divine Majesté qui nous l'a envoyé, et qui a pris fort à cœur la gloire et les intérêts de Celui de notre souverain Maître auquel il veut tout sacrifier les siens ; mais il ne veut point être nommé ni connu pour le moment. Et pour votre consolation, qui m'est plus chère que la mienne, je vous envoie la copie d'une partie de sa lettre qui vous donnera sujet aussi bien qu'à moi de rendre de continuelles actions de grâces à la souveraine bonté. L'on a mis, comme l'on nous l'a marqué, ces livres au prix de sept sols ; et toute la première édition ayant été distribuée en moins de rien, en voilà déjà une seconde, et je ne pense pas qu'on s'en arrête lia1. Mais il faut que tout se fasse doucement et suavement, quoique fortement et diligemment, suivant les moyens qu'il nous en fournira ; car enfin, ma chère Mère, il faut poursuivre l'œuvre de Dieu sans désister, ni nous lasser, quelque obstacle et contradiction qui s'y puissent rencontrer, car il est assez fort et puissant pour les vaincre, et confondre ses ennemis ; mais ce divin Cœur n'est que douceur, humilité et patience, c'est pourquoi il faut attendre ; il saura bien faire chaque chose en son temps. Vous nous marquerez votre sentiment sur les livres. Soyez persuadée, ma chère Mère, que rien n'augmente plus les sentiments de reconnaissance que je dois à toutes vos bontés, que l'ardent zèle hue vous avez pour faire connaître, aimer et honorer ce livin Cœur de notre bon Maître, lequel, comme je l'espère,
1. Il ne s'agit encore que du livret de Dijon, auquel le Père Croiet, alors régent du collège de Lyon, avait fait à la hâte quelques Jdditions, ainsi que la chose se lit plus longuement expliquée ci-après,
!ans la lettre CVI, à sœur de La Barge, de Moulins, et dans la suiante. Ce n'est qu'en 1691 que le Père Croiset fera imprimer pour la ,remière fois son bel ouvrage qui conservera le même titre : La 'évotion au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'il fera livre de la Vie abrégée de notre Bienheureuse.
en sera votre récompense lui-même. C'est dans son amour que je suis toute à vous 1 .
1. Voici le fragment annoncé par la Bienheureuse à sa correspondante, d'une lettre d'un Père Jésuite qui est très vraisemblablement
le P. Croiset :
« Un de nos Pères qui est un homme de grande vertu et
excellent prédicateur, m'a prié de lui envoyer un de ces petits livres, parce qu'il a dessein de faire quelques sermons sur cette dévotion ; c'est ce que j'ai fait ; et comme il prêche dans une grande vdle, et qu'il est fort suivi, je ne doute point qu'il ne réussisse dans le dessein qu'il a d'inspirer cette dévotion à tout le monde. Voilà donc la dévotion au sacré Cœur de Jésus répandue, prêchée, inspirée et florissante bientôt partout. Quelle consolation ne devez-vous pas avoir de cette heureuse nouvelle ! Que le Seigneur, qui a fait cette merveille, en soit à jamais loué et béni ! Voilà vos souhaits à demi accomplis. Soyez persuadée que je donnerais volontiers tout mon sang pour faire connaître mon aimable Sauveur, qui me comble avec tant de profusion de ses plus grandes faveurs, quoique je sois le plus infidèle de tous ses serviteurs.
Demandez-lui bien instamment pour moi, que, puisqu'il me donne un si ardent désir de l'aimer, il me donne son amour. Il faut que je sois tout feu divin, tout amour; et pour lors je pourrai embraser les autres. A la vérité, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que je suis destiné principalement de Dieu pour l'aimer, et pour vivre et mourir de son pur amour. Tout le reste, pour grand qu'il soit, n eD doit être qu'une suite ; et il me semble que Dieu veut que mon caractère particulier soit son amour. Le désir de l'nimer me brûle, maisjt ne puis pas dire que je l'aime encore, en voyant mes imperfections Je n'ai point d'humilité, et c'est la vertu qui m'est la plus nécessaire pour ce divin amour. J'ai beau faire, c'est un don de Dieu qu'unt parfaite et sincère humilité telle que je vois que je dois avoir, et qut j'expérimente bien que je n'ai pas. Je vous en prie, redoublez vo; prières pour moi, faites quelque chose pour m'obtenir cette importante vertu. Dites à mon aimable Jésus, et sollicitez-le d'achever soi ouvrage en moi au plus tôt, à quoi il a travaillé cette année plu: encore qu'en toutes les autres, quoique j'y aie si mal répondu. Pou ma volonté, il me semble qu'elle est entièrement changée en celle* Dieu, les créatures n'ont presque plus d'attraits pour moi, je sur même comme insensible à tout ce qui n'est pas Dieu. Aimer, et n ai mer toujours mon Dieu que pour toujours l'aimer, c'est 1 état oui me met. Tout le reste ne m'est rien. Les peines, les croix, la morti fication continuelle, sont inséparables de cet état ; mais vous save bien qu'il n'y a rien de rude en tout cela que le nom, quand o souffre parce que l'on l'aime. Ne faire sans cesse que ce qui plaît a moi Dieu, n'aimer que mon Dieu, ne vivre que pour aimer et pour fair