A SŒUR JEANNE-MADELEINE JOLY, A DIJON
Vive -j- Jésus !
28 août 1689 2.
Il est vrai, ma très chère sœur, que la vôtre que je viens de recevoir ° en la présence du saint Sacrement, me confirme encore davantage que vous êtes du nombre des h vrais amis du sacré Cœur de notre aimable Jésus, tant par l'humilité que vous pratiquez c à mon égard, qui suis la plus indigne de ses esclaves, que par l'ardent zèle que vous témoignez pour l'avancement de sa gloire, pour laquelle vous vous êtes oubliée. Ah ! l'heureux oubli, qui vous pro-
a) Mss. 3 et 8 : « devant le très saint Sacrement » — b) Ms. 8: « vraies amies /> — c) Ms. 3 et 8 : « en vous adressant à la plus chétive et indigne de toutes ses esclaves ».
1. Le texte de cette lettre est celui du Ms. 6, sauf en quelques passages où la leçon des Mss. 3 et 8 a paru meilleure. Au surplus nous donnons les variantes principales de ces deux manuscrits. On y remarquera deux passages importants, qui sans doute faisaient partie du texte authentique. Nous n'avons pas voulu les y introduire. Il fallait nous en tenir à notre méthode de suivre toujours scrupuleusement le texte le plus sûr. Il se peut d'ailleurs que ces deux morceaux aient fait partie d'une autre lettre. Cependant ils entrent bien dans la trame du sujet.
Les éditions A et B avaient scindé cette lettre en deux parties qui formaient les lettres XLVIII et CVI, la première sous la date de 1686 et la seconde sous celle du 1689. C'était une erreur basée sur ce qu'on avait cru que la première partie répondait à l'envoi fait par la sœur Joly du manuscrit de son livret — envoi qu'il fallait nécessairement rapporter à l'année 1686. — Mais la lettre de la Bienheureuse n'a pas ce but précis. Il faut s'en tenir à nos manuscrits qui la donnent tout entière sous la seule date de 1689.
2. Le Ms. 6 ne donne que l'année 1689. Le Ms. 8 indique : le 28 août.
curera un souvenir éternel de cet aimable Cœur, lequel, comme je l'espère, ne s'oubliera" pas de vous et de ce que vous faites pour lui.
Ne vous lassez donc pas, mais tenez à grand bonheur lorsque votre travail s'augmentera et vous procurera quelques croix d'humiliation et mortification qui sont les vraies marques qu'il l'agrée, et dans lequel nous lui devons rendre actions de grâces également du mauvais succès comme du bon, demeurant contentes et soumises à son bon plaisir, lorsque nos entreprises ne réussiront pas et que toutes nos peines paraîtront inutiles, comme lorsqu'elles réussiront selon nos désirs ; puisqu'il se plaît plus dans notre soumission et conformité à sa sainte volonté, que dans tout ce que nous pourrions faire d'ailleurs ; car il sait bien les , personnes qu'il a destinées en particulier à l'établissement de son règne, dont je vous crois du nombre. Et ce serait en vain que d'autres s'en entremettraient, parce que n'y répandant pas l'onction de sa grâce, elles ne pourraient réussir.
Il faut vous avouer que je ne sens mon cœur susceptible d'autre joie* et consolation, que de celle qui regarde l'avancement de la gloire de ce divin Cœur, qui me la rend parfois si excessive, qu'il me serait bien difficile de l'exprimer. J'en ai une particulière de tout ce que vous nous dites, mais surtout de l'heureuse nouvelle de ce bon père capucin qui s y emploie avec tant d'affection. Car il prend un grand plaisir aux services des petits et humbles de cœur et donne grandes bénédictions à leurs travaux. J'espère c que ce [que] vous nous dites se fera avec le temps ; mais il faut attendre en patience le secours de ce sacré Cœur, car sa grâce agit d
a) Mss. 3 et 8 : « point de tout ce que vous avez fait et ferez (pour lui. » — b) Ms. 3 : « ni complaisance » — c) Mss. 3 et 8 : « que tout ce que vous me marquez touchant la dévotion de ce divin Cœur » — d) Mss. 3 et 8 : « doucement et suavement quoique fortement et efficacement ».
suavement et fortement et doucement. Il veut pourtant que nous soyons fidèles et promptes à suivre ses lumières a, mais sans trop d'empressement. Ah ! ma chère sœur, que nous sommes redevables à ce divin Cœur de ce qu'il daigne se servir de nous pour l'exécution de ses desseins, car il réserve des trésors de grâces pour tous ceux qui s'y emploieront selon tout le pouvoir qu'il leur en donnera. Et vous ne sauriez croire combien cette sainte dévotion répand de bénédictions b.
a) Mss. 3 et 8 : « les lumières et les mouvements de sa grâce » — h) Mss. 3 et 8 : « Il y a des curés de village qui l'ont établie dans leurs paroisses dès qu'ils en ont eu connaissance ; et même des personnes de grande piété et doctrine, après s'y être fortement opposées, la prêchent au public et font voir qu'il n'y a rien de si salutaire ni de plus saint. Vous en verrez un trait bien particulier dans la lettre que nous envoyons { à ma sœur Saumaise avec un livre nouvellement imprimé dont on nous a fait présent; et je me suis fait un plaisir de m'en dépouiller en sa faveur, et le ferais de même en la vôtre a si j'en avais davantage, mais j'espère qu'elle vous en fera part. Il vous donnera sujet de bénir le Seigneur dans la suite, car je crois que celui qui l'a composé n'en demeurera pas là, si je ne me trompe. Dieu veuille qu'il soit vrai! Tout votre livre est contenu dans le commencement, et je puis vous assurer que c'est un saint personnage qui l'a composé. Enfin, je voudrais me fondre d'actions de grâces pour tous ces heureux commencements qui font tant de progrès. C'est là toute ma joie et consolation, tous mes intérêts et prétentions. Il me semble être insensible à tout le reste. Mais il me presse si ardemment pour l'aimer et le faire aimer que, quand il faudrait souffrir pour cela tous les travaux, peines et douleurs, ce me serait des délices pour ce sujet ; et il n'y a point de souffrance à quoi je ne me sacrifiasse avec plaisir. J'accepterais même les peines d'enfer pour le faire régner, puisqu'il fait
a) Ms. 8 : « si j'en avais eu un second. »
1. Si ce morceau faisait sûrement partie de la présente lettre, il prouverait qu'elle est de même date que celle qui annonçait à la mère de Saumaise l'envoi du petit livre de Lyon et qui a été reproduite ci-dessus sous la date du 12 août (y. lettre 105'); mais comme nous l'avons dit, dans la note de la lettre 105e, cette dernière date n'est appuyée à aucune référence.
Vous devez tenir à grand bonheur d'avoir été employée à ce saint œuvre. Ne craignez pas de vous oublier pour cela, car c'est la vraie disposition qu'il demande a de ceux qui s'y emploient que cet oubli de tout intérêt propre^.
Il ne vous oubliera pas en votre travail. 11 vous regarde avec plaisir et s'applique à vous purifier et sanctifier pour vous unir parfaitement à lui pendant que vous vous emploierez à le glorifier. Il vous aime et vous ne devez plus garder de mesure en tout ce qui sera en votre pouvoir pour lui rendre quelque retour.
Ne vous plaignez pas de mon silence, puisqu'il ne procède pas d'oubli ni d'indifférence, mais de l'ardent désir que j'ai toujours eu de vivre pauvre, inconnue de toutes les créatures que je souhaite [qui] ne se souviennent de cette misérable pécheresse que pour la mépriser et humilier, tant pour me rendre ce qui m'est dû que pour m'enfoncer {dans mon néant par l'amour de mon abjection, que j'ai sujet d'aimer en tout ; mais c surtout dans la douce pensée que cet aimable Cœur n'ayant point trouvé de sujet plus misérable, chétif et indigne que moi pour y exercer ses miséricordes et me donner quelque part à cette œuvre qui
paraître un si grand désir pour répandre abondamment le trésor lèses grâces sanctifiantes et salutaires sur les âmes, dont il se oerd un si grand nombre; mais sa bonté, malgré les ruses de Satan, en retirera beaucoup de cette voie de perdition. Voyez lonc, ma chère sœur, que vous devez tenir à grand bonheur... » .— a) Mss. 3 et 8: « de ceux qu'il y emploie, que cet oubli de koi-même. » — h) Mss. 3 et 8: >< Il n'a garde de vous oublier en ce jemps où son amour vous regarde avec plaisir et s'applique à
ous purifier et sanctifier pour vous unir parfaitement à lui, pendant que vous vous emploierez à le glorifier; et il se plaît à
-otre travail parce qu'il vous aime. Mais si vous pouviez bmprendre de quelle manière il vous aime, vous ne garderiez
'lus de mesure en tout ce qui serait en votre pouvoir. »
-Mss. 3 et 8: « spécialement dans la douce pensée où je me
électe ».
i62 VIE ET ŒUVRES DE MARGUERITE-MARIE ALACOQUE
lui doit procurer tant de gloire a, avec cette espérance qu'il aurait soin de fournirtous les moyens et secours nécessaires. Et lorsque Satan y suscitait des oppositions et contradictions qui ont été plus grandes au commencement que je ne vous puis dire, sa bonté me relevait le courage par cette amoureuse parole qui me donnait une confiance et assurance inébranlables : « Que crains-tu? Je régnerai malgré Satan « et tout ce qui s'y opposera b. »
Hélas ! ma chère sœur, que j'ai sujet de craindre que par mes ingratitudes et infidélités, je ne sois un obstacle à l'établissement de son règne ! Cela me fait désirer c plutôt mille fois la mort et d'être exterminée de la terre que de lui faire le moindre empêchement. Mais je suis convaincue qu'il veut établir son empire par la douceur et suavité de son amour, et non par les rigueurs de sa justice. C'est pourquoi ne me voulant pas perdre, il m'unit lui-même, au bien spirituel, par son pur amour, à ses plus fidèles amisd, afin qu'ils réparent par leur amour les infidélités que je commets à son saint service. Si ces saintes âmes me connaissaient aussi méchante que je la suis, jamais elles ne consentiraient à cette union, crainte que je ne leur attirasse l'indignation de ce sacré Cœur, sans lequel ma vie me serait un tourment insupportable.
Il faut donc l'aimer de toutes nos forces et puissances, quoi qu'il nous en doive coûter. Et nous serions bien heureuses s'il nous jugeait dignes de souffrir quelque chose
a) B : « m'a choisie avec le dessein de fournir tous les secours nécessaires. »
Nous donnons cette ligne plutôt comme un éclaircissement à une phrase inachevée et obscure, que comme une variante proprement dite.
b) Mss. 3 et 8 : « Malgré Satan et tous ceux qui s'y opposeront. » — c) Ms. 3 : « que plutôt mille fois il m'extermine de dessus la face de la terre sans avoir égard âmes intérêts. » — cl) Mss. 3 et 8: « dont M. votre confesseur [M. Charollais est du nombre ».
pour son amour", dans lequel je souhaite votre cœur tout brûlant jusqu'à ce qu'il soit tout transformé en lui, pour ne plus faire qu'une même chose avec lui, qui seul sait combien il a rendu votre âme chère à la mienne, qui ne vous oublie pas en sa sainte présence, non plus que toutes ces saintes entreprises que vous faites pour sa gloire b.
Aimons donc c ce sacré Cœur sur la Croix, puisqu'il fait ses délices de trouver dans un cœur amour, souffrance et silence.
J'espère que ce brouillon vous empêchera de vous plaindre de mon silence. Vous avez trouvé le secret de me le faire interrompre, en me parlant de l'aimable Cœur de notre bon Maître, pour lequel le mien chétif ne peut garder de borne
a) Mss. 3 et 8 : « dans les flammes duquel je souhaite voire cœur toujours brûlant et ardent, jusqu'à ce qu'il soit tout consommé et transformé » — h) Mss. 3 et 8: « Qui est a la principale intention que j'ai dans toutes mes prières. Mais il me semble que l'amour que vous portez à ce divin Cœur vous doit un peu intéresser à lui demander qu'il me consomme de ses plus vives ardeurs, afin que j'apprenne à l'aimer. Car, hélas ! j'ai confusion de dire que je l'aime, puisque je ne souffre rien, ou du moins si peu, que ce m'est un dur martyre et tourment ; car vouloir aimer Dieu sans souffrir pour son amour, ce n'est qu'illusion. Mais aussi je ne puis comprendre que l'on dise que l'on souffre quand on aime véritablement le sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ, puisqu'il change toutes les plus amères amertumes en douceur, et fait goûter des délices au milieu des plus grandes peines et humiliations. Mais, ma chère sœur, si le seul désir d'aimer ardemment le sacré Cœur peut faire cet effet, quels iseront ceux qu'il produira dans les cœurs qui l'aiment véritablement, et dont la plus grande souffrance est de ne pas assez souffrir, ou plutôt de ne pas assez aimer ! A la vérité, je crois que tout se change en amour, et une âme qui est une fois embrasée de ce feu sacré n'a plus d'autre exercice ni d'autre emploi que d'aimer en souffrant. » — c) Ms. 8 : « notre souverain Maître, mais aimons-le sur la Croix ».
I a) Ms. 3 : « l'unique objet de mes gémissements. »
ni de mesure. Mais, hélas ! ce n'est qu'en parole sans effet". Priez-le donc qu'il ne se rebute pas de moi qui ai une si grande consolation de savoir que votre très honorée Mère ' et toute votre sainte communauté s'intéressent toujours fortement à la gloire de ce divin Cœur, lequel je supplie, en échange, il vous enrichisse des plus précieux trésors de ses «races et bénédictions en les répandant sur le général et le
particulier.
Notre très chère Mère nous a permis bien facilement la communion générale pour M. votre confesseur, lequel a part dans toutes celles que j'ai le bonheur de faire, suivant notre promesse. J'espère un souvenir dans ses saints sacrifices. Je crois qu'il me fera cette charité et qu'il a beaucoup de pouvoir auprès du sacré Cœur, dans l'amour duquel je suis, etc. D. S. B.
LETTRE GIX