‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 180 sur 284 · LETTRE CXXII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXII

A SŒUR DE LA RARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère de Nevers.)

Vive -j- Jésus !

Ce 27 mai 1690.

Enfin, ma très chère amie, dans le Cœur sacré de notn adorable Maître, le mien ne peut refuser au vôtre ce qu< vous me demandez, qui est de répondre à la vôtre dernière et de vous écrire une fois l'année, vous avouant notn

amitié et union être trop forte dans ce Cœur divin pour la pouvoir rompre, du moins de ma part; vous assurant que mon silence ne me donnera qu'un plus fréquent souvenir de vous, et fortifiera de plus en plus notre amitié et union. Mais je ne peux plus résister pour le présent et ne me sens pas même capable de le faire, c'est-à-dire qu'il me faut éteindre et anéantir pour vivre pauvre, inconnue, cachée dans le sacré Cœur de mon divin Maître ; oubliée et méprisée des créatures, afin qu'il établisse son règne sur mon anéantissement.

Mais pour répondre à ce que vous me dites, je crois que vous ne ferez rien contre cet esprit d'abandon et de sacrifice dans lequel vous devez vivre et mourir, lorsque vous représenterez la faiblesse de votre corps à ceux qui vous conduisent; et puis demeurez en paix, tout abandonnée et sacrifiée au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel, — il me semble oser vous dire, — ne vous abandonnera jamais, mais prendra un soin tout particulier de vous, à mesure que vous vous y confierez et abandonnerez, par une fidélité inviolable dans les occasions où il s'agira ! de lui témoigner votre amour lequel il me semble vouloir jque vous fassiez particulièrement consister dans le parfait oubli de vous-même, [et] l'amour du mépris qui sait tout souffrir en silence.

De plus, sur la peine que vous sentez d'une vie languissante au service de Dieu, voici ce qu'il me semble me mettre en pensée pour vous dire : de ne vous en point troubler, mais que, pour lui satisfaire sur ce sujet, vous n'avez m'a vous unir en tout ce que vous ferez au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, au commencement pour vous servir de dispositions, et à la fin pour satisfaction. Comme >ar exemple: vous ne pouvez rien faire à l'oraison ? conentez-vous d'offrir celle que ce divin Sauveur fait pour nous m très saint Sacrement de l'autel, offrant ses ardeurs pour éparer toutes vos tiédeurs ; et dites dans chacune de vos

actions : Mon Dieu, je vais faire ou souffrir cela dans le sacré Cœur de votre divin Fils, et selon ses saintes intentions que je vous offre pour réparer tout ce qu'il y a d'impur et d'imparfait dans les miennes. Et ainsi de tout le reste. — Et lorsqu'il vous arrivera quelque peine, affliction ou mortification, dites-vous à vous-même : Prends ce que le sacré Cœur de Jésus-Christ t'envoie pour t'unir à Lui. — Et tâchez surtout de conserver la paix du cœur, qui vaut plus que tous les trésors imaginables ; et le moyen de la conserver, c'est de ne plus avoir de volonté, mais mettre celle de ce divin Cœur en place de la nôtre, pour la laisser vouloir pour nous tout ce qui lui sera le plus glorieux, nous contentant de nous soumettre et abandonner. Et en un mot, cet aimable Cœur suppléera à tout ce qui pourra manquer de votre part, car il aimera Dieu pour vous, et vous l'aimerez en lui et par lui. Mais n'en dis-je pas trop? Ce n'est que pour satisfaire votre humilité, puisque la perfection ne consiste, comme dit notre saint Fondateur, qu'à peu penser, peu parler, mais beaucoup faire et souffrir pour Dieu. Car, hélas ! chère amie, je me confonds et me condamne moi-même en1 écrivant ceci, me trouvant si éloignée de ce que je dis, qui est la cause que je ne veux plus écrire, que premièrement je n'aie appris à faire ce que je dis. Car, comme dit Notre- Seigneur, que pourrait-il servir à l'homme de gagner tout le monde s'il fait la perte de son âme ? Voilà, comme vous voyez, que je vais sans façon avec vous, laquelle êtes très avant dans mon chétif cœur, dans toute l'affection duquel je vous puis assurer que lorsque vous jugerez, comme vous me le dites, que je vous pourrai être utile, vous n'aurez qu'à me le faire connaître, et vous verrez alors ce que je vous suis dans le sacré Cœur de Jésus-Christ, lequel n'aura pas, comme je le pense, désagréable la prière que vous souhaitez de faire à son bien-aimé disciple le glorieux saint Jean ; mais que ce soit pour obtenir la parfaite conformité au bon plaisir divin.

Au reste, vous me demandez la cause de ce silence de trois semaines '. Je ne vous en peux dire d'autre que celle ! que je me trouvais entièrement impuissante à pouvoir seulement former une parole que l'on eût pu entendre, quoique je me fisse de grandes violences pour cela à cause de la charge où je suis t. Mais à Dieu ne plaise que je me fusse .rendue singulière en voulant plus faire de retraite que les autres, qui n'en avaient que dix jours. Vous me demandez ,ce que je faisais dans ce silence : hélas ! je n'ai qu'une seule [affaire, qui est d'aimer, et m'oublier et m'anéantir, puisque jtout consiste en l'amour de Dieu et la haine de nous-même. Et cette affaire me paraît de si grande importance, quejamais 1 e n ai assez de temps pour y employer. Aimons-le donc pet unique Epoux de nos âmes, mais aimons-le dans toute khose et par-dessus tout; sans goût, sans sentiment ni plailir, dans la souffrance et désolation comme dans la jouissance des consolations. Et ne me dites pas que vous n'avez point d'amour, je vous dis que si, que vous l'aimez, mais ; est que vous avez toujours trop de crainte, qui est ce qui ui déplaît, car il veut de vous une amoureuse -confiance. Présentez, s'il vous plaît, mes très humbles et plus affeclonnés respects à votre très honorée Mère \ laquelle j'esime et chéris sincèrement dans le sacré Cœur de notre adoîble Maître, devant lequel je ne l'oublierai pas, non plus ue votre chère sœur la Déposée 4, à qui j'en dis le même, a vous, mon intime sœur que je eupplie aussi demander i divin Cœur pour moi son pur amour, qui me conversse tout en lui. Je ferai le même pour vous, à qui je suis ms ce même amour toute à vous.

Sr M.-M. D. L. V. S.-M. — D. S. B.

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