‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 195 sur 284 · II · texte numérisé non relu

II

pléera au reste. Car si vous connaissiez le rigoureux martyre que je souffre en écrivant ceci, parce que vous me faites connaître cela être nécessaire à la gloire du sacré Cœur de mon souverain Maître, auquel je suis toute dédiée et sacrifiée. Et encore, m'a-t-il fallu un commandement exprès de l'obéissance, tant je me fais de violence en vous disant tout ceci, comme il me semble s'être passé. Mais hélas ! je ne sais si je ne me trompe, et toute ma vie n'est, peut-être, qu'illusion. Dites-moi ce que vous en croyez; car tout ce qui console en ceci, c'est que du moins j'aurai toujours le bonheur de souffrir, par conformité avec mon Epoux crucifié.

vant ceci, quoique vous m'ayez fait connaître que cela est nécessaire à la gloire du sacré Cœur de mon adorable Maître, auquel je suis toute sacrifiée, et que l'obéissance m'en ait fait un commandement exprès; si vous saviez, dis-je, ce que je souffre, peut-être eussiez- vous eu d'autres pensées. Je vous ai dit tout ceci tout simplement et comme il me semble s'être passé. Mais, hélas !

encore une fois, ne me suisje point trompée jusqu'ici?

ne me trompé- je point encore? Je sais que Dieu se plaît quelquefois à faire ses libéralités à ceux qui le méritent le moins; mais enfin, mes imperfections me donnent grand sujet de craindre que tout ceci ne soit que vanité et qu'illusion. Et en tout ce qui se passe en moi, je ne trouve rien de si solide que les humiliations que cela peut me procurer, et le bonheur que j'ai de souffrir.

Et déplus, ce n'est que ses bienfaits que je vous raconte, lesquels il m'a toujours fait voir qu'il ne me les donnait pas seulement pour moi, mais pour les distribuer aux autres, et que pour cela, je devais recevoir tous ceux qu'il m'enverrait et lesquels il me ferait connaître s'être choisis et destinés pour faire connaître, aimer et honorer son sacré Cœur, dont il me semble que vous ne devez plus douter que vous ne soyez de ce nombre, mais d'une manière toute particulière

Et, si je ne me trompe, il ne vous réunit tous1 que

pour avancer cette œuvre, suivant les lumières qu'il vous donnera. Et je pense que vous ne lui devez pas refuser cela, puisque tous trois avez assez reçu de preuves de l'amour de ce divin Cœur pour lui rendre ce retour que je crois qu'il attend de vous, qui est de ne [rien] épargner, et de vous employer, de tout votre pouvoir, à l'accomplissement du dessein qu'il a de donner cette dévotion comme un moyen de sanctification et de salut aux hommes.

Mais comment osé-je dire cela, moi chétive et misérable pécheresse ? Quoi ! mes paroles font-elles des miracles, ou sont-ce des oracles à qui vous deviez donner créance ? Ah ! mon Père, que de confusion pour moi de vous parler ainsi ! Dans quel abîme de confusion et d'humiliation ne vais-je pas être abîmée! Mais n'importe, quoi qu'il m'arrive; pourvu que le Cœur de mon aimable Jésus soit connu et aimé, et qu'il règne, cela me suffit. Mais la grâce que je vous demande, pour l'amour de ce sacré Cœur, et dont je vous conjure par tout l'amour que vous lui portez, c'est que tout ceci soit sous un inviolable secret, brûlant ces deux dernières lettres, après les avoir lues, ne me faisant parler jamais, ni de parole ni dans vos écrits. Je vous prie, ne me refusez pas cette grâce; autrement je ne vous répondrai plus, ni à personne, tant je me désire de vivre et mourir inconnue. J'attends cette assurance de votre bonté, à la première occasion; et tout ainsi que je fais ce que vous me demandez, j'espère cela même de vous, à qui je fais mille remerciements du présent que vous m'avez fait, qui est un trésor pour moi, dont ce divin Cœur me dépouille lui-même quelquefois plus que je ne voudrais. Je vous avoue que tant les livres que les sujets de méditation me paraissent selon ce qu'il me semble m'en faire connaître, par l'agrément et le plaisir qu'il me semble y prendre, que

1. Les PP. Croiset, Gette et de Villette, comme on le verra dans une autre lettre.

je ne doute point que ce ne soit lui-même qui vous la ainsi inspiré. Mais il faut, si je ne me trompe, achever sans remise, si vous [ne] voulez qu'un autre prenne votre place en cet ouvrage, lequel me fait sentir par avance une consolation incomparable '.

Je ne manquerai de faire la visite au saint Sacrement selon votre intention ; cela m'est un double plaisir. Je dirai le Pater et l'Ave Maria que vous me demandez, et ferai la communion que je vous ai dit : et avec tout cela je vous suis redevable; mais j'espère que le sacré Cœur récompensera tout, puisqu'il m'a rendue entièrement pauvre. Je vous remercie encore de la dévote image que vous nous avez envoyée. Je voudrais bien vous pouvoir en témoigner ma reconnaissance, mais hélas ! je n'ai qu'une bonne volonté remplie d'impuissance.

Je m'oubliais encore de répondre à un point de votre lettre, auquel vous me dites de vous dire quels sont les obstacles qui se sont opposés à cette sainte dévotion. O mon Dieu, comment pourrais-je vous satisfaire sans blesser la charité de ce divin Cœur, dont la moindre injure ou froideur qu'on a pour lui m'est plus doulourense et sensible que tous les tourments imaginables que l'on pourrait me faire souffrir !

Voilà une longue et ennuyeuse lettre, qui vous fera du moins pratiquer la patience en la lisant, vous ôtera le désir de vous en procurer jamais de semblables. Votre réponse me donnera, peut-être, quelque consolation et adoucira la peine que je souffre en la faisant. Enfin, je souhaite que ce soit à la gloire de notre divin Maître, dans l'amour duquel je vous désire tout consommé. Qu'Jil soit béni, aimé et glorifié éternellement ! Amen.

Je m'oubliais de vous dire que je ne puis vous spécifier

1. L'ouvrage que le P. Croiset préparait : La Dévotion au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

le temps auquel il me semble toutes ces choses s'être passées, ne pensant plus devoir être obligée d'en jamais parler, quoiqu'il me fût dit souvent le contraire, mais l'ardent désir que j'ai toujours eu de me tenir cachée me fait regarder comme un châtiment, dû à mes grands péchés, l'impuissance où la gloire et l'intérêt de mon Souverain me met de l'être et quoique je ne vous aie parlé que de quelquesunes des pures libéralités de sa miséricorde et non de moi, autant que je peux, ni des effets et impressions que ces grâces faisaient et font en moi, ne laissez pas de m'en dire votre pensée, et de quel esprit vous croyez venir tout cela. Nonobstant les effets qu'elles produisent, qui sont toujours d'amour, de paix et de confusion de la vue de mon néant, je ne laisserai pas d'en croire ce que vous m'en direz vousmême. Quand vous me feriez voir que tout cela n'est que tromperie et illusion, il me semble que je ne m'en troublerais point, ne m'y étant jamais attachée, mais seulement à Celui que j'ai pensé en être l'auteur, qui est mon Seigneur Jésus-Christ, lequel, il me semble, on ne me peut ôter ni séparer; cela me suffit.

De plus, je suis convaincue que rien ne se fera, en cette œuvre, qu'à mes dépens, c'est-à-dire que mes peines et souffrances, soit d'humiliation, anéantissement, mépris, douleur ou contradiction, s'augmenteront à mesure que le règne et l'empire de cet aimable Cœur s'étendra par cette dévotion, dans laquelle il suffît de faire ce qu'il nous inspire être à notre pouvoir. Et puis, après avoir jeté la semence, il faut laisser agir la grâce de ce divin Cœur, lequel prendra soin de la cultiver et faire fructifier, par l'onction amoureuse de son ardente charité, qui veut faire connaître par ce moyen ceux qu'il a prédestinés à être ses vrais amis, pour l'aimer et glorifier éternellement dans le ciel, comme ils s'y seront occupés sur la terre, espérant qu'il ne laissera rien périr de tout ce qui lui sera consacré, comme nous l'avons dit.

Et il faut vous avouer, avant que finir, ce que je me sens pressée de vous dire, qui est que ce divin Cœur prendrait, si me semble, un grand plaisir, qu'il y eût une sainte et étroite union entre vous trois, c'est-à-dire ces deux autres saints religieux qui lui sont aussi fort agréables *, afin que, d'un commun accord, vous le glorifiiez, chacun en la manière qu'il lui fera connaître le désirer. Si cela ne se peut faire, ne vous en faites nulle peine; car vous voyez que je vous expose simplement mes pensées, selon votre désir. Il me semble que le sacré Cœur leur départira abondamment des grâces et ses secrets.

Mais, au reste, je ne me saurais lasser de vous témoigner les sentiments de reconnaissance qu'il me donne de toutes les charités que vous exercez à mon égard ; en soit-il votre éternelle récompense ! Et pour toutes les raisons que vous dites, je ne crois pas en savoir de suffisantes pour retarder le dessein de vos méditations 2, qu'il me semble ne pouvoir être mieux. J'en ai vu le sujet avec bien de [la] consolation; je supplie le divin Cœur de vous rendre de plus en plus ardent en son pur et saint amour.

Mais il faut vous dire encore, ou plutôt vous demander, si vous agréeriez la connaissance d'une sainte religieuse3, laquelle est celle qui a fait imprimer ces petits livres de Dijon, non pas qu'elle m'en ait donné aucune charge, mais c'est parce qu'elle est tellement zélée pour la gloire du sacré Cœur qu'elle n'épargne rien pour cela, et je vous le propose de moi-même, tant que cela ne devra vous faire de la peine.

Maria concepts est sine peccato.

1. Le P. Cette, qui avait composé le petit office du sacré Cœur, et le P. de Villette, dont il est parlé dans d'autres lettres de la Bienheureuse.

2. Le P. Croiset a mis, dans son livre de La Dévotion au sacré Cœur, des méditations pour tous les Vendredis de l'année.

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