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LETTRE CXXXIII

AU R. P. CROISET 4e DU MANUSCRIT D AVIGNON

Vive f Jésus !

De notre monastère, ce 3e novembre 1689.

Enfin, c'est donc cette fois qu'il faut que nos cœurs se consomment sans remise dans cette ardente fournaise du ^sacré Cœur de notre aimable Jésus, puisque, ne pouvant jplus contenir ses flammes dans lui-même, il les lance avec tant d'ardeur dans les cœurs qu'il trouve disposés à brûler ! Qu'à jamais donc en puissions-nous brûler !

Ah ! que de consolations vos lettres me donnent, lorsqu'elles m'apprennent les heureux progrès de cet aimable lévotion, laquelle fait toute ma joie et mon contentement ta cette vallée de larmes ! Vous avez bien fait de me dire j|ue vous avez reçu la nôtre dernière, car ce me serait une ensible douleur qu'elle fût vue d'autre que de vous, parce ne je vois bien que, malgré moi, je m'y fais plus connaître |ue je ne voudrais. Mais je vous puis assurer que je ne le us que par l'obéissance qui me l'ordonne, pour la gloire de ion divin Maître, à laquelle je suis toute sacrifiée.

TEXTE DE CROISET (pp. 67-80)

Les deux premiers aliuéas ont été reproduits par Galliffet, p. 115.

A. Lettre CXXVI.

B. Lettre CXXVIII.

ms. d'Avignon

Et il vous faut dire deux Je suis donc obligée, dit-

oses, qui m'ont toujours | elle dans une autr°e lettre

grandement tourmentée en parlant des grâces singulières que ce Souverain fait à son indigne esclave. La première est que je crains qu'après m'être trompée moi-même, je ne trompe les autres à qui je parlerais de ces sortes de choses, et que l'on attribue à la créature ce qui n'est dû qu'au Créateur et à sa pure miséricorde. Puisque c'est lui qui fait tout et qui a toujours tout fait en cela, ne pouvant pas dire lui avoir jamais rien servi que d'obstacle par ma grande pauvreté et ignorance, qui me rend un composé de toute sorte d'ignorances et de misères, ce que je pense être un des motifs qui l'a obligé à se servir d'un si vil instrument, à peu près comme il fit à la boue qu'il mit sur les yeux de l'aveugle-né; Oui, car s'il avait trouvé un plus chétifet indigne sujet, pour en faire un composé de ses grandes miséricordes, il l'aurait pris.

Prenez-donc garde, je vous

qu'elle écrivit après en avoir eu un commandement exprès a. Je suis donc obligée de déclarer à votre Révérence les grandes grâces que mon Sauveur m'a faites, et dont je ne voudrais jamais parler, puisque je n'y pense jamais que je ne souffre des peines étranges à la vue de mes ingratitudes, qui m'auraient sans doute précipitée dans les enfers, si la miséricorde de mon divin Sauveur et l'intercession toute-puissante de la Sainte Vierge ma bonne Mère, ne désarmaient, pour ainsi dire, la justice de Dieu à mon égard :

et à vous dire ma pensée, je ne fais jamais réflexion à ces grandes grâces que je ne craigne extrêmement qu'après m'être trompée moimême, je ne trompe encore ceux à qui je suis obligée par obéissance de parler Je demande sans cesse àDiei qu'il me fasse la grâce d'êtn inconnue, anéantie et ensevelie dans un éternel oubli

a) A et B suppriment ces deux premières lignes. Galliffet me en titre : « elle écrivit cette lettre après nn ordre exprès cf l'obéissance », puis il commence la lettre par: « Je suis don' obligée de déclarer... »

en avertis, de vous tromper en ce que je vous dis.

La deuxième chose, c'est que vous me donniez cette assurance que tout ce que je vous ai dit, ou que je vous dirai, sera caché sous le sceau d'un inviolable secret, ne parlant jamais de moi pour I me faire connaître, ni pendant ma vie ni après ma mort, i voulant demeurer anéantie iet inconnue, ensevelie dans jun éternel oubli, et pour ce- |la vous me ferez la grâce de brûler toutes nos lettres, afin qu'autant que la gloire de mon divin Maître le pourra permettre, il ne reste aucune mémoire d'une si méchante (créature. Je vous dis cela une fois pour toutes, et l'assurance que vous me donnerez ;le ce que je vous demande, ht que vous contribuerez de out votre pouvoir qu'en faiant connaître le sacré Cœur le notre bon Maître, vous me (endrez inconnue, tiendra non âme en paix, et me fera jompter cette obligation au om des plus grandes que je tous puisse avoir. Vousm'or-

et je regarde cette grâce comme la plus grande de toutes celles qu'il m'a faites.

C'est pour cela que ce n'est que sous ces deux conditions que j'ai pu me résoudre d'écrire à votre Révérence tout ce qui suit : la première qu'elle brûlera ma lettre d'abord après l'avoir lue ; la seconde qu'elle me gardera un inviolable secret sur ce que je lui écris. Mon divin Maître m'a fait connaître qu'il voulait ce sacrifice de moi, mais je ne pense pas qu'il veuille jamais qu'il reste sur la terre aucun souvenir d'une si méchante créature.

Je vous dis ceci une fois pour toutes ; et la promesse que vous me ferez de garder inviolablementces deux conditions adoucira la peine que je sens à écrire, et conservera mon âme dans une grande paix. J'espère aussi que vous me direz votre sentiment, car je ne sais que penser lorsque je considère d'un côté tant de grâces, et de l'autre une vie si peu conforme à de si grands bienfaits •.

i. Galliffet arrête ici son extrait.

donnez de vous parler confîdemment et simplement, ou plutôt mon divin Maître le veut : car sans cela je m'efforcerais en vain de le faire, et je ne peux répondre à ce que vous me demandez sans vous dire bien des choses, lesquelles je souhaiterais être ensevelies dans un éternel silence, à moins que la gloire de mon Souverain ne le requît autrement.

Dites-moi votre pensée sur ce que je viens de vous dire ; car il me fait connaître que je dois donner créance à ce que vous me direz de sa part, et j'en ai senti des effets.

Lorsque vous m'avez assuré dans la vôtre que c'est l'Esprit de Dieu qui me conduit, cela m'a un peu rassurée, mais non pas ôté la grande peine que je souffre en parlant de moi ou de ces grâces singulières, lesquelles, par le mauvais usage que j'en fais, ne serviront qu'à ma plus grande condamnation. Car je mène une vie toute opposée à ces faveurs, et dont toutes les œuvres me condamnent. Mais, après tout, puisque vous m'assurez que

Je vous dirai donc que ce divin Sauveur s'étant un jour apparu à son indigne esclave, il me dit: « Je cherche une victime pour mon Cœur, laquelle se veuille sacrifier comme une hostie d'immolation à l'accomplissement de mes desseins. »

Et pour lors, me sentant toute pénétrée de la gran- ; deur de cette souveraine Majesté, je me prosternai humblement à ses pieds, et je lui présentai plusieurs saintes âmes qui correspondraient fidèlement à ses desseins. — « Non, je n'en veux point d'autre que toi, me dit cet aimable Sauveur, et c'est pour cela que je t'ai choisie. » — Alors, fondant en larmes, je répliquai qu'il savait bien que j'étais une criminelle, et que les victimes devaient être innocentes ; qu'à la vérité je n'avais point d'autre volonté que la sienne, mais que j e ne pouvais me résoudre à faire autre chose que ce que ma supérieure m'ordonnerait ; à quoi il consentit.

Je ne cessai cependant de résister à ses inspirations, pai

mon Souverain veut cela de moi, faut-il tant de regard sur mes intérêts ?

Je vous dirai donc que ce Souverain, s'étant un jour présenté à son indigne esclave, il me dit :

« Je cherche une. victime pour mon Cœur, laquelle se veuille sacrifier comme une hostie d'immolation à l'accomplissement de mes desseins. »

Alors, me sentant toute pénétrée de la grandeur de cette souveraine Majesté devant laquelle m'étant prosternée, je lui présentai plusieurs saintes âmes, qui correspondraient fidèlement à ses desseins.

— « Mais je n'en veux point d'autre que toi, et je veux que tu consentes à mon désir. »

Alors toute fondue en larmes, je répliquai qu'il savait bien que j'étais une criminelle, et que les victimes devaient être innocentes, et que je ne ferais que ce que na supérieure m'ordonneait, à quoi il consentit. Mais lne cessaitde me poursuivre, '-t moi de lui résister, par la

Marguerite-Marie Alacoque. — II

la grande crainte que j'avais que ces voies extraordinaires ne me retirassent de l'esprit simple de ma vocation. Mais c'était en vain que je lui résistais, car il ne me donna point de repos jusqu'à ce que, par l'ordre de l'obéissance, je me fusse immolée à tout ce qu'il désirait de moi, qui était de me rendre une victime immolée à toutes sortes de souffrances, d'humiliations, de contradictions, de douleurs et de mépris, sans autre prétention que d'accomplir ses desseins ; à quoi m'étant offerte de tout mon cœur, il me dit qu'il savait quelles étaient mes craintes ; mais qu'il me promettait (comme je crois vous l'avoir déjà dit) d'ajuster tellement ses grâces à l'esprit de ma règle, à l'obéissance due à mes supérieures, à ma faiblesse et infirmité, que l'un n'empêcherait point l'autre.

Après cela, il me fit part de ses grâces avec tant de profusion, que je ne me connaissais pas moi-même. Tant de faveurs signalées et de si grands bienfaits augmen tèrent encore la crainte que

grande crainte que j'avais que ces voies extraordinaires ne me retirassent de l'esprit simple de ma vocation. Mais c'était en vain que je lui résistais, car il ne me donnait point de repos jusqu'à ce que, par l'ordre de l'obéissance, je me fusse immolée à tout ce qu'il désirait de moi, qui était de me rendre une victime, sacrifiée à toute sorte de souffrances, d'humiliations, contradictions, douleurs et mépris, sans autre prétention que d'accomplir ses desseins. A quoi m'étant offerte, il me dit qu'il savait mes craintes, mais qu'il me promettait, comme je crois vous l'avoir déjà dit, d'ajuster tellement ses grâces à l'esprit de ma règle, à l'obéissance due à mes supérieures et à ma faiblesse et infirmité, que l'un n'empêcherait point l'autre.

Après cela, il me départit ses grâces avec tant de profusion, que je ne me connaissais pas moi-même, ce qui rendit mes craintes encore plus grandes et m'obligea de lui demander instamment de ne jamais rien lais-

j'avais d'être connue, ce qui m'obligea de lui demander instamment de ne laisser jamais rien paraître en moi, que ce qui me rendrait plus vile et plus méprisable devant les créatures ; ce qu'il me semble qu'il me promit.

Dans une retraite que je fis quelque temps après, mon aimable Sauveur me découvrit la plus grande partie des grâces qu'il avait dessein de me faire, principalement celles que je devais recevoir par la dévotion à son sacré Cœur. Sur quoi, m'étant prosternée à ses pieds, je le suppliai de vouloir donner ces grâces à quelque âme fidèle qui saurait y correspondre, sachant bien que je n'étais propre qu'à servir d'obstacle à ses desseins. Ce fut pour lors qu'il me fit entendre que c'était pour cela même qu'il m'avait choisie, afin qu'étant parfaitement persuadée de mon néant, je ne me pusse rien attribuer de tous les biens qu'il me ferait, me promettant de suppléer luimême à tout ce qui me manquerait.

Une autre fois, ce Souve-

ser paraître en moi, que ce qui me rendait plus vile, abjecte et méprisable devant les créatures, ce qu'il me promit.

Et, dans une retraite que je fis quelque temps [après], où je reçus des grâces de sa libéralité et miséricorde inconcevable, et desquelles il ne m'est pas nécessaire de parler, mais seulement je dirai que ce fut alors où sa bonté me découvrant la plus grande partie des grâces qu'il avait destiné de me faire et surtout ce qui regarde son aimable Cœur, sur quoi, m'élant prosternée, je lui demandai de vouloir donner ses grâces à quelque âme fidèle, qui saurait y correspondre et qu'il savait bien que je n'étais propre qu'à faire ob- I stacle à ses desseins, et il ime fit entendre, alors, que | c'était pour cela même qu'il m'avait choisie, afin que je ine me pusse rien attribuer, parce qu'il suppléerait luimême à tout ce qui me manquerait.

Et une fois, ce Souverain ]ie mon âme m 'ayant gratifiée de sa visite, il me dit :

< Je te viens apprendre combien il te conviendra de soufjrir pour mon amour et pour

rain de mon âme, qui se plaît souvent à faire éclater les trésors de sa miséricorde dans les sujets les plus faibles et les moins propres à ses grands desseins, ce divin Sauveur, dis-je, m'ayant honorée de sa visite, médit, ce me semble, assez distinctement, qu'il venait m'apprendre combien j'aurais à souffrir le reste de ma vie pour son amour et pour l'exécution de ses desseins.

Prosternée profondément en sa présence, je ne pouvais me persuader que Dieu daignât jamais me rendre capable de soufFrir quelque chose pour son amour.

Cependant le désir de soufFrir pour son amour s'augmentait en moi de telle sorte, que j'aurais voulu voir tous les instruments de supplice employés à me faire soufFrir pour Jésus-Christ.

Ce fut alors que ce divin Sauveur me découvrit assez clairement, ce me semble, tout ce qui me devait arriverd'humiliant et d'affligeant jusqu'à l'heure de ma mort ; mais ce qui me consola davantage, c'est qu'il me dé-

l'exécution de mes dessein s. »

Ensuite, il me découvrit ce que je devais faire le reste de ma vie, mais tout cela avec des impressions si fortes, que toutes ces souffrances s'imprimèrent en moi, com me si effectivement je les eusse toutes souffertes en ce moment. Sur quoi il me dit que je ne devais rien craindre, parce qu'il me promettait une des plus grandes grâcesqu'il eût jamais [faites] à aucun de ses amis, qui était de me gratifier de sa présence actuelle et continuelle. Comme un fidèle et parfait ami, il prendrait ses délices avec son indigne esclave, la favorisant de ses amoureux entretiens :

« Et lorsque tu feras des fautes, je les purifierai par les souffrances, si tu ne le fais par la pénitence, et je ne te priverai point de ma présence pour cela, mais je te la rendrai si douloureuse qu'elle tiendra lieu de tout autre supplice. »

Et, dans ce moment, il effectua si bien sa promesse qu'il m'était toujours présent. Je le sentais toujours proche de moi, comme si l'on était proche de quelqu'un que les ténèbres de la nuit

couvrit cela avec des impressions si fortes que toutes ces souffrances, qui n'étaient alors que dans l'imagination, s'imprimèrent en moi d'une manière aussi sensible que si effectivement je les eusse toutes souffertes. Sur quoi il me dit que je ne devais rien craindre, parce qu'il voulait me faire une nouvelle grâce encore plus grande que toutes celles qu'il m'avait déjà faites, qui était de faire en sorte que je ne le perdrais jamais de vue, l'ayant toujours intimement présent : faveur que je regarde comme le comble de toutes celles que j'ai reçues jusqu'ici de sa miséricorde infinie, puisque depuis ce temps-là j'ai eu sans cesse ce divin Sauveur intimement présent ; il m'instruit, il me soutient, il m'avertit de mes fautes, et il ne cesse de faire croître en moi, par sa grâce, le désir ardent de l'aimer parfaitement et de souffrir pour son amour. Cette divine présence inspire en moi tant de respect, que, lorsque je suis seule, je suis obligée de me prosterner la face contre terre,

empêcheraient de voir des yeux du corps. Mais la vue perçante de l'amour me le fit voir et sentir, d'une manière bien plus aimable et certaine, et de différentes manières.

Cette divine présence imprime en moi tant de respect que, lorsque je suis seule, il ne me donne point de repos que je ne sois prosternée ou à genoux, comme un petit néant devant ce Tout-Puissant. Cette grandeur infinie m'environne de sa puissance, laquelle s'est tellement emparée des miennes et de tout mon être corporel et spirituel, que je puis assurer, si me semble, n'avoir plus de pouvoir sur moi-même ; car il agit en moi indépendamment de moi-même, metrouvant comme impuissante à lui résister, quoique souvent la crainte d'être trompée j m'y fasse employer tous mes efforts, lesquels il rend tous inutiles, en ne me laissant rien de libre, quand il lui plaît. Et il imprime en moi une paix inaltérable, une joie, un rassasiement et un iésir ardent de me conformer à la vie souffrante, îumble, cachée et méprisée le mon Sauveur, en telle

et de m'anéantir, pour ainsi dire, en présence de mon Sauveur et de mon Dieu, surtout lorsque je pense à ce que je suis, c'est-à-dire la plus indigne et la plus chétive de toutes ses esclaves, et qui assurément ne mérite pas même cette qualité de servante de Jésus-Christ.

J'expérimente encore que toutes ces grâces sont accompagnées d'une paix inaltérable, d'une joie intérieure, et surtout d'un désir toujours plus ardent d'être humiliée, méprisée, anéantie et accablée de toutes sortes de souffrances, pour devenir un peu moins indigne d'être la plus petite des servantes de Jésus-Christ. Mais, mon Révérend Père, comment se peutil faire que la pauvreté, les mépris, les douleurs et les humiliations aient tant d'attrait pour moi que je les regarde comme des mets délicieux dont mon âme est sans cesse affamée ; comment, dis-je, se peut-il faire que cela soit vrai, que ce soient là des marques de l'Esprit de Jésus-Christ, et que cependant je souffre si peu que je

sorte que les mépris, pauvreté, douleurs, humiliations, ce sont les mets délicieux dont il nourrit continuellement mon âme, qui n'en peut plus goûter d'autres, puisque tout [mon] plaisir, en cet exil, c'est de n'en avoir point que celui qui se trouve sur la croix de toute sorte de souffrances, privée de toute autre consolation que de celle du sacré Cœur.

Et je vous avoue que ce Souverain de mon âme a pris un tel empire sur moi que, si c'est l'esprit du démon, je serai bien damnée au plus profond de l'enfer.

Je vous dis tout ceci comme il me semble être; mais, hélas! je ne sais si je me trompe, ne me sentant ni jugement, ni discernement en tout ce qui me regarde.

Dites-moi ce que vous en croyez.

Mais pour en revenir à ce que vous désirez du sujet du sacré Cœur, la première grâce particulière qu'il me semble avoir reçue pour cela, ce fut un jour de saint Jean l'Evangéliste, qu'après m'avoir fait reposer plusieurs heures sur cette sacrée poitrine, je reçus de cet aimable

ne souffre même rien, ce me semble? etc.

Au reste, je vous avoue, mon Révérend Père, que ce Souverain de mon âme a pris un tel empire sur moi, que si ce n'est pas là l'Esprit de Dieu qui me possède, je serai bien damnée au plus profond de l'enfer. Je vous dis tout ceci comme il me semble que je l'expérimente, mais, hélas ! ne me trompé-je point? Car je puis vous assurer que, lorsque je fais quelque réflexion sur moimême, j'y découvre tant d'imperfections et tant de misères, si peu de fidélité et de reconnaissance pour tant de bienfaits, que je ne puis m'ôter la pensée que toutes ces grandes grâces dont je vous ai parlé, et celles que je serai obligée par obéissance de vous découvrir dans la suite ne soient qu'erreur et qu'illusion. Mandez-moi, je vous prie, mon Révérend Père, ce que vous en croyez, et ce que je dois faire.

Pour ce qui est des faveurs signalées que mon Sauveur m'a faites au sujet de la dévotion à son sacré Cœur, je

Cœur des grâces dont le souvenir me met hors de moimême ; et je ne crois pas être nécessaire de les spécifier, quoique le souvenir et l'impression m'en restera toute ma vie.

Après cela, ce divin Cœur me fut présenté comme dans un trône de flammes, plus rayonnant qu'un soleil et transparent comme un cristal, avec cette plaie adorable, et il était environné d'une couronne d'épines, qui signifiait les piqûres que nos péchés lui faisaient, et une croix au-dessus qui signifiait que, dès les premiers instants de son Incarnation, c'est-à-dire que dès lors que ce sacré Cœur fut formé, la Croix y fut plantée, et il fut rempli, dès ces premiers instants, de toutes les amertumes que lui devaient causer les humiliations, pauvreté, douleurs et mépris que la sacrée humanité devait souffrir, pendant tout le cours de sa vie et en sa sainte Passion.

Et il me fit voir que l'ardent désir qu'il avait d'être aimé des hommes et de les retirer de la voie de perdition, où Satan les précipite en foule, lui avait fait former

ne saurais entreprendre d'en faire le détail. Voici tout ce que je puis vous en dire pour satisfaire aux ordres de mes supérieures. C'est qu'un jour de saint Jean l'Evangéliste, après avoir reçu de mon divin Sauveur une grâce à peu près semblable à celle que reçut le soir de la Cène ce disciple bien-aimé, ce divin Cœur me fut représenté comme dans un trône tout de feu et de flammes, rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil, et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la Croix y paraissait visiblement. Il y avait une couronne d'épines autour de ce sacré Cœur, et une croix au-dessus, et mon divin Sauveur me fit connaître que ces instruments de sa Passion signifiaient que l'amour immense qu'il a eu pour les hommes avait été la source de toutes les souffrances et de toutes les humiliations qu'il a voulu souiïrir pour nous; que, dès le premier instant de son Incarnation, tous ces tourments et ces mépris lui avaient été présents, et que

ce dessein de manifester son Cœur aux hommes, avec tous les trésors d'amour, de miséricorde, de grâce, de sanctification et de salut qu'il contenait, afin que tous ceux qui voudraient lui rendre et procurer tout l'honneur, l'amour et la gloire qui serait en leur pouvoir, il les enrichît avec abondance et profusion de ces divins trésors du Cœur de Dieu, qui en était la source, lequel il fallait honorer sous la figure de ce Cœur de chair, dont il voulait l'image être exposée et portée sur moi, sur le cœur, pour y imprimer son amour et le remplir de tous les dons dont il était plein et pour v détruire tous les mouvements déréglés. Et que partout où cette sainte image serait exposée, pour y être honorée, il y répandrait ses grâces et ses bénédictions.

Et que cette dévotion était comme un dernier effort de son amour qui voulait favoriser les hommes, en ces derniers siècles de cette rédemption amoureuse, pour les retirer de l'empire de Satan, lequel il prétendait ruiner, pour nous mettre sous la douce liberté de l'empire

ce fut dès ce premier moment que la Croix fut, pour ainsi dire, plantée dans son sacré Cœur qui accepta dès lors, pour nous témoigner son amour, toutes les humiliations, la pauvreté, les douleurs que sa sacrée humanité devait souffrir pendant tout le cours de sa vie mortelle, et les outrages auxquels l'amour devait l'exposer jusqu'à la fin des siècles sur nos autels dans le très saint et très auguste Sacrement.

Il me fît connaître ensuite que le grand désir qu'il avait d'être parfaitement aimé des hommes lui avait fait former le dessein de leur manifester son Cœur, leur ouvrant tous les trésors d'amour, de miséricorde, de grâce, de sanctification et de salut qu'il contient, afin que tous ceux qui voudraient lui rendre et lui procurer tout l'amour et tout l'honneur qui leur serait possible, fussent enrichis avec profusion de ses divins trésors dont ce sacré Cœur est la source, m'assurant qu il prenait un plaisir singulier d'être honoré sous la

de son amour, lequel il voulait rétablir dans les cœurs de tous ceux qui voudraient embrasser cette dévotion.

Et après cela, ce Souverain de mon âme me dit :

« Voilà les desseins pour lesquels je t'ai choisie et fait tant de faveurs que d'avoir

'pris un soin tout particulier de toi dès le berceau; je ne

: me suis rendu moi-même ton maître et ton directeur que pour te disposer à l'accomplissement de ce grand dessein, et pour te confier ce grand trésor que je te montre ici à découvert. » Alors, me prosternant en terre, je lui dis avec saint Thomas :

J« Mon Seigneur et mon Dieu! » Ne pouvant m'exprimer de ce que je sentais pour lors, et je ne savais si j'étais au ciel ou en terre.

Et depuis ce temps, les grâces de mon Souverain devinrent plus continuelles,

Jet ne pouvant contenir en moi les ardentes impressions d'amour qu'elles me faisaient, je tâchais de les répandre tant par mes paroles que par écrit, dans la pensée que les autres recevant les mêmes grâces étaient dans les mêmes sentiments.

Mais j'en fus détrompée,

figure de ce Cœur de chair, dont il voulait que l'image fût exposée en public, afin, ajouta-t-il, de toucher par cet objet le cœur insensible des hommes : me promettant qu'il répandrait avec abondance dans le cœur de tous ceux qui l'honoreraient, tous les dons dont il est plein ; et que, partout où cette image serait exposée pour y être singulièrement honorée, elle y attirerait toutes sortes de bénédictions; qu'au reste, cette dévotion était comme un dernier effort de son amour qui voulait favoriser les chrétiens en ces derniers siècles, leur proposant un objet et un moyen en même temps si propres pour les engager amoureusement à l'aimer, et à l'aimer solidement.

Après cela, ce divin Sauveur me dit à peu près ces paroles : « Voilà, ma fille, le dessein pour lequel je t'ai choisie ; c'est pour cela que je t'ai fait de si grandes grâces et que j'ai pris un soin si particulier de toi dès le berceau. Je ne me suis rendu moi-même ton Maître

tant par le R. P. de La Colombière, que par les humiliations et persécutions que cela m'attira.

Et le temps qu'il s'était proposé n'étant pas encore arrivé, il prit soin, lui-même, de me disposer selon son désir, comme il me l'avait promis, n'ayant jamais eu d'autre directeur. Et voici quelques-unes de ses dispositions : la première est qu'après une confession générale de toute ma vie très criminelle et méchante, d'abord après l'absolution, il me montra une robe qu'il appelait d'innocence, laquelle était plus blanche que la neige, dont il m'en revêtit. Et me dit : « Voici que j'ôte pour toujours la malice de ta volonté, afin que désormais les fautes que tu commettras soient pour t'humilier, et non pour m'offenser. » Et puis, m'ouvrant derechef son Cœur adorable, il me dit, en m'y mettant : « Voici le lieu de ta demeure actuelle et perpétuelle, où tu pourras conserver sans tache la robe d'innocence dont j'ai revêtu ton âme. » Et depuis, je me voyais et trouvais toujours dans cet aimable Cœur,

et ton Directeur que pour te disposer à recevoir toutes ces grandes grâces parmi lesquelles tu dois compter celle-ci comme une des plus signalées, par laquelle je te découvre et je te donne le plus grand de tous les trésors, en te montrant et en te donnant en même temps mon Cœur. » Alors, me prosternant la face contre terre, il me fut impossible d'exprimer mes sentiments d'une autre manière que par mon silence, que j'interrompis bientôt par mes larmes et par mes soupirs.

Dès ce temps-là les grâces de mon souverain Maître devinrent plus abondantes, ce qui fit que, ne pouvant contenir les sentiments de l'ardent amour que je sentais pour Jésus-Christ, je tâchais de les répandre par mes paroles en toute occasion, dan; la pensée que j'avais que le:

autres, recevant les même, grâces que moi, étaient dan les mêmes sentiments. Mai j'en fus dissuadée, tant pa le Révérend Père de La Co lombièreque par les grande oppositions que j'y trouvai

d'une manière dont je ne me sais pas exprimer, sinon de dire que j'étais parfois comme dans un jardin ou parterre délicieux, émaillé de toute sorte de fleurs ; d'autres fois, comme un petit poisson dans le vaste océan de la mer, et comme aussi l'or dans le creuset, pour y être purifiée ; mais, pour l'ordinaire, c'est comme un abîme et fournaise de ce pur cimour.

Une fois, il me demanda de faire un testament en sa ,faveur, en la manière qu'il ^m'apprendrait, et que ma supérieure me servirait de notaire, et qu'il la payerait de ses peines : ce qui fut comme il l'avait désiré.

Après quoi, lui ayant présenté, il me le fit signer sur mon coeur en la manière douloureuse qu'il voulut. Et Ipuis il me dit : « Enfin, te ivoilà toute pour moi et toute là moi, pour faire tout ce qui ime plaira, comme de ma fille, mon épouse, mon esclave, ma victime et le jouet jiu bon plaisir de mon Cœur », dans lequel, il me ■fit lire, et ensuite écrire ce !rm'il y avait d'écrit pour 'moi, dont voici quelque mots qu'il me disait, avec un tes-

Tout le plaisir du moins que j'eus en ceci, et l'avantage que je tirai de ces petits excès de zèle et de ferveur, c'est qu'ils me procurèrent quelques humiliations, et une petite épreuve qui a duré quelques années.

Le temps que mon divin Sauveur avait destiné pour cet ouvrage n'était pas encore venu. Cependant il prit soin lui-même de me disposer selon son désir, comme il me l'avait promis, aux grâces qu'il voulait me faire, mais ce ne fut qu'en me faisant des grâces encore plus grandes que celles qu'il m'avait déjà faites. La première fut qu'après une confession générale de toute ma vie très criminelle, d'abord après l'absolution, il me fit voir une robe plus blanche que la neige, qu'il appelait la robe d'innocence, dont il me revêtit me disant, ce me semble, à peu près ces paroles :

« Ma fille, désormais les fautes que tu commettras t'humilieront beaucoup, mais elles ne m'obligeront pas de m'éloigner de toi. » Ensuite, m'ouvra nt pour la seconde

tament fait en ma faveur :

« Je te constitue héritière des trésors de mon sacré Cœur, pour en disposer à ton gré en faveur des sujets disposés. Ce Cœur sera ta caution, qui répondra et paiera pour toi ; il sera le réparateur de tous tes défauts, et prendra soin de t'acquitter de tous les devoirs et obligations, et tu ne manqueras de secours que lorsqu'il manquera de puissance. Et comme tu t'es toute donnée et sacrifiée à l'amour de son bon plaisir, aussi ne dois-tu plus avoir d'autre application ni occupation que l'aimer, et te laisser sacrifier et immoler, »

me promettant qu'il aurait soin de châtier ou récompenser tout ce qui me serait fait ; et, comme tous les biens spirituels que l'on ferait pour moi retourneraient à la disposition de son sacré Cœur, en faveur de la donation que je lui en avais faite, tous ceux qui prieraient pour moi lui feraient tant de plaisir qu'il les enrichirait de l'abondance des trésors du sacré Cœur, parce qu'il prenait un singulier plaisir de disposer des prières et sacrifices de la

fois son Cœur adorable :

« Voici, ajouta-t-il, le lieu de ta demeure éternelle, où tu pourras conserver sans tache la robe d'innocence dont j'ai revêtu ton âme. »

— Depuis ce temps-là, il ne me souvient pas d'être jamais sortie de cet aimable Cœur. Je m'y trouve toujours, mais d'une manière et avec des sentiments qu'il ne m'est pas permis d 'exprimer : tout ce que je puis dire, c'est que, pour l'ordinaire, je m'y trouve comme dans une fournaise ardente

du pur amour

Une autre fois, ce divin Sauveur me commanda de lui faire une donation de tout ce qui était en moi capable de lui plaire, de tout ce que pourrais faire ou souffrir jusqu'à la fin de ma vie, et de tous les biens qu'on pourrait faire pour moi. Comme l'obéissance a toujours été la règle de ma conduite, je ne crus pas devoir faire cette donation, que je regardais comme une espèce de vœu, sans en avoir obtenu la permission. Cet acte d'obéissance lui plut au-

sainte Messe que l'on faisait à mon intention, qui n'est autre que la sienne, et il m'avait fait entendre qu'il susciterait plusieurs de ces âmes à prier pour moi, afin que j'eusse le moyen de lui faire un trésor ; quoique de ses biens mêmes, il voulait avoir le plaisir de les distribuer à son gré, comme d'un bien qu'il aurait reçu. Et voilà pourquoi ceux qui me font quelque bien spirituel, non seulement participent aux richesses immenses de ce divin Cœur, mais encore lui font un grand plaisir.

Une fois, ce Souverain de mon âme me commanda de veiller toutes les nuits du jeudi au vendredi, une heure, prosternée contre terre avec lui, et qu'il m'apprendrait ce qu'il désirait de moi, et que c'était aussi pour réparer cette heure dont il se plaignait, au jardin des Olives, que ses Apôtres n'avaient pas veillé une heure avec lui.

L'obéissance m'ayant permis cela, il ne se peut dire ce que je souffrais : car il me semblait que ce divin Cœur versait dans le mien toutes ses amertumes, et réduisait mon âme dans des angoisses

tant que l'acte de donation que je lui fis après qu'on me l'eut permis. Mais ce souverain Maître de mon âme récompensa libéralement le présent que je lui faisais de ses propres biens, réassurant que ce sacré Cœur me serait toujours ouvert en faveur de tous ceux qui le prieraient pour moi, et je le priai en même temps de n'être pas moins libéral en faveur de ceux qui me donneraient occasion de souffrir quelque chose pour lui, etc.

Le P. Croiset rapporte d'après la « Vie écrite par elle-même », sans dire d'où il la tire, la révélation relative à la communion des premiers vendredis età l Heure Sainte (pp. 80-84), après quoi il écrit :

« Voici comme elle en parle dans une de ses lettres, où elle rend compte de son intérieur. »

L'obéissance m'ayant donné cette permission, il ne se peut dire ce que je souffre pendant cette heure-là; car il me semble que ce divin Cœur verse pour lors dans le mien, une partie des

et agonies si douloureuses, qu'il me semblait parfois devoir expirer. C'est dans ce temps qu'il m'a fait voir que ma vie ne serait qu'une continuelle souffrance, et qu'elle s'écoulerait toute sur une croix composée de toute sorte de bois, parce qu'il voulait établir le règne et l'empire de son sacré Cœur sur la ruine et destruction de moimême. C'est ainsi que les effets s'ensuivent, n'étant pas un moment sans souffrir, et presque toujours selon toute l'étendue de force du corps et de l'esprit.

Et voici comment il me fait souffrir ce martyre continuel : c'est qu'une fois, m'ayant fait voir dans ce Cœur adorable deux saintetés : l'une d'amour et l'autre de justice, de laquelle il environnait de cette dernière le pécheur impénitent, lequel avait méprisé tous les moyens de salut qu'il lui avait présentés; alors cette sainteté de justice le rejetait du Cœur de Jésus-Christ, pour l'abandonner à lui-même et le rendre insensible à son propre malheur. C'est donc pour

amertumes de sa passion, et il réduit mon âme dans une espèce d'agonie si douloureuse, qu'il me semble quelquefois que je suis sur le I point d expirer.

Et dans une autre lettre :

Quelque temps après, ditelle, ce divin Sauveur me fît voir dans son sacré Cœur deux sortes, pour ainsi dire, de sainteté : l'une d'amour et l'autre de justice ; cette dernière obligeait Jésus-Christ de rejeter loin de son Cœur le pécheur impénitent qui avait méprisé tous lesmoyens de salut qu'il lui avait présentés. Pour lors Dieu l'abandonnait à lui-même, et par là cet infortuné devenait insensible à son propre malheur. C'est par cette sainteté de justice qu'il me fait souffrir quelquefois, surtout lorsqu'il est sur le point d'abandonner quelque âme qui lui était particulièrement consacrée. Les peines que je souffre pour lors sont si douloureuses, qu'il n'est point de supplice en cette vie qui ne me paraisse moins rude, et il me semble qu'à ne consulter que la nature j'aimerais mieux être dans une fournaise ardente que de souffrir les peines que je sens.

cette sainteté qu'il me fait souffrir, mais surtout lorsqu'il veut abandonner quelque âme qui lui est consa- Icrée. Il m'en fait porter le poids d'une manière si douloureuse, qu'il n'y a point de supplice en la vie qui lui puisse être comparé; car je ■ me jetterais volontiers dans lune fournaise ardente pour (l'éviter. Mais je serais trop longue à exprimer ce que j'en expérimente; suffit de dire qu'elle ne peut souffrir la moindre tache dans une àme qui converse avec Dieu ; et mille fois elle anéantirait le pécheur, si la miséricorde ne s'y opposait; mais cette sainteté d'amour n'est guère moins douloureuse en sa manière; mais ses souffrances sont pour réparer, en quelque manière, l'ingratitude de tant ie cœurs, qui ne rendent point de retour à l'amour ardent de celui de Jésus-Christ ,m divin sacrement d'amour.

/Car elle fait souffrir de ne JDOuvoir assez souffrir; elle

La sainteté d'amour n'est guère moins douloureuse en sa manière. Ses souffrances sont pour réparer en quelque sorte l'ingratitude et l'insensibilité du cœur de tant de chrétiens ingrats qui n'usent point de retour envers l'amour ardent de Jésus-Christ.

Cette sainteté d'amour me fait souffrir par le regret sensible que j'ai de ne pouvoir pas assez souffrir ; et elle m'inspire des désirs si ardents d'aimer Jésus-Christ et de le voir aimé de tout le monde, qu'il n'y a point de tourment à quoi je ne m'exposasse avec plaisir, pour le faire connaître et pour le faire aimer. Il me fut donc montré que ces deux saintetés seraient exercées continuellement à me faire souffrir : et voilà ce qui me comble d'une joie que je ne saurais exprimer 1.

Non, mon Père, il me semble que je ne saurais vivre un moment sans souffrir.

Il est vrai que je succomberais souvent s'il ne me soutenait d'une grâce particulière, et c'est, ce me semble,

1. Le morceau qui précède n'a été reproduit ni par Gallifet, ni jar A et B. Ce qui suit se trouve dans Gallifet (pp. 122-124) et dans V, lettre CXXVII, et B, lettre CXXIX.

imprime des désirs si ardents d'aimer Dieu et qu'il soit aimé, qu'il n'y a point de tourments à quoi l'on ne s'exposât pour cela. Il me fut donc montré que ces deux saintetés s'exerceraient continuellement à me faire souffrir. Aussi n'y a-t-il rien de meilleur pour moi que de vivre et mourir sur la Croix, accablée sous le poids de toute sorte de souffrances, et il me semble que je ne pourrais vivre sans souffrir. Mais, hélas ! j'y succomberais souvent, s'il ne me soutenait par une grâce puissante, et c'était un des sujets pour lequel il me commanda de communier tous les premiers vendredis de chaque mois, ou plutôt pour réparer les outrages qu'il a reçus, pendant le mois, au très saint Sacrement. Mais un de mes plus rudes supplices était lorsque ce divin Cœur m'était représenté, avec ces paroles :

« J'ai soif, mais d'une soif si ardente d'être aimé des hommes au saint Sacrement, que cette soif me consomme ; et [je] ne trouve personne qui s'efforce, selon mon désir,

pour obtenir cette grâce que mon divin Sauveur me commanda de communier tous les premiers vendredis dt chaque mois, ou plutôt afin de réparer, autant qu'il m'est possible, les outrages qu'il a reçus pendant le mois dans le très saint Sacrement. Voici cependant ce qui me caus une espèce de supplice qv me fut encore plus sensible que toutes les peines doi j'ai parlé, c'est lorsque ce aimable Cœur me fut représenté avec ces paroles : « J'ê « une soif ardente d'être hc « noré et d'être aimé dï « hommes dans le très saii « Sacrement, et je ne trou> « presque personne qui s' « force selon mon désir « me désaltérer, en usai « envers moi de quelque re- « tour. »

Une autre fois, il m'a semblé de voir cet aimable Cœur comme un soleil qui jetait ses rayons de toute part, et sur chaque cœur, mais d'une manière bien différente selon les différentes dispositions de ceux sur lesquels ces rayons tombaient ; car les âmes des réprouvés s'endurcissaient encore davantage, comme la boue s'endurcif aux rayons du soleil, et, an

pour me désaltérer en rendant quelque retour à mon amour. »

Et quelquefois, cet aimable Cœur est comme un soleil qui darde ses rayons de toute part et sur chaque cœur; mais les influences qu'il y répand sont bien différentes : car les âmes des réprouvés sont comme la boue et s'endurcissent encore davantage, et les justes en sont purifiés, sanctifiés.

Mais toujours je me sentais pressée et persécutée pour faire connaître ce divin Cœur, sans en pouvoir trouver les moyens jusqu'à ce temps que le Père de LaColombière fut ici envoyé, et que, dans l'octave du Saint- Sacrement, il fallut enfin me rendre, ne pouvant plus résister. Il fallut lui découvrir, malgré moi, ce que j'avais toujours tenu caché avec tant de soin, parce qu'il avait été destiné pour l'exécution de ce grand dessein, dont je confesse ne savoir ni pouvoir m'exprimer selon qu'il m'est donné à connaître; car c'est un abîme. Mais je crois qu'il en sait assez, et qu'il sup- Marguerite-Marie Alacoque. —

contraire, le cœur des justes en devenait plus pur et se ramollissait comme la cire.

Cependant je ne recevais aucune de ces grâces que je ne me sentisse pressée intérieurement de faire connaître ce divin Cœur, sans que je pusse en trouver les moyens, jusqu'à ce que le Père de La Colombière fût envoyé ici, et que dans l'octave du Saint-Sacrement , comblée des plus grandes faveurs, ne pouvant plus résister aux secrets reproches que me faisait mon divin Maître, qui se plaignait amoureusement de mon peu de fidélité à ses ordres, et de ma timidité, qui n'était proprement qu'un effet de mon amour-propre, il fallut enfin me rendre et découvrir malgré moi à ce Père ce que j'avais toujours tenu caché avec tant de soin, parce qu'il me fut dit pour lors distinctement que ce grand serviteur de Dieu avait été destiné on partie pour l'exécution de ce grand dessein.

Je suis obligée, mon Révérend Père, de vous avouer que je ne saurais vous en dire davantage; car, si vous saviez le rigoureux supplice que je souffre en vous écri-

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