INSTRUCTION POUR UNE NOVICE
(L'autographe incomplet est au monastère de la Visitation de Nantes1.)
Vous m'avez fait plaisir, ma très aimée sœur, de m écrire ; et vous devez être sûre que mon affection pour vous rendre mes petits services me fait trouver du plaisir en ce que vous pensez m'être une peine. Et, quand la vue de mes misères m'y fait trouver de l'amertume, le désir que vous me faites paraître d'être tout à Dieu m'adoucit tout.
1. L'autographe de Nantes n'a plus qu'un des deux feuillets qui composaient cet écrit. Assez ordinairement la Bienheureuse, après avoir achevé la première page, passait au second feuillet, sur le recto duquel elle écrivait sa deuxième page, pour revenir tracer la troisième, en lignes perpendiculaires à celles des deux premières pages, sur le verso du premier feuillet. De telle sorte que la feuille entière pourrait être ainsi numérotée : 1, 3, 2 et 4. Il en résulte que la Visitation de Nantes n'ayant que le premier feuillet de cet écrit, n'a, par le fait, que la première et la troisième page. La seconde manque ainsi que la quatrième, qui n'était remplie qu'en partie. Nous suppléerons à ce qui manque, en reproduisant le Ms. D 1 conforme à la traduction italienne. Dans A et B on avait pris le texte donné par Languet, faute d'autre; mais on sait que, suivant la coutume de son temps, il mettait souvent les textes « en meilleur français ».
Je suis bien aise que Notre-Seigneur vous invite à vous abandonner toute à lui, comme un enfant entre les bras de son bon Père qui est tout-puissant pour l'empêcher de périr. Prenez donc pour vous ces paroles : « Si vous n'êtes « fait comme un petit enfant, vous n'entrerez point au « royaume des cieux. » Et je crois qu'elle consiste à vous rendre petite par la véritable humilité de cœur et simplicité d'esprit. Il me semble que par ces deux vertus, vous parviendrez à la perfection que Dieu demande de vous.
La première vous tiendra toute anéantie dans un parfait oubli et mépris de vous-même, recevant de bon cœur et comme de la main de votre bon Père les humiliations et contradictions qui vous arriveront, sans vous amuser à regarder les causes secondes. Mais regardez son Cœur amoureux qui ne permettra jamais à sa main adorable de rien exécuter à votre égard que pour sa gloire et votre sanctification ; parce qu'il vous aime, ?1 vous fournira souvent des moyens de vous crucifier, soit par les créatures ou par vous-même. Mais de quelle manière que ce soit, n'y
' opposez que votre silence et votre soumission, disant :
I « C'est mon Père céleste qui l'a fait : cela me suffît ! » Et pour commencer ce *, aimez donc et souffrez par
1 celui qui vous aime ; et pour cela il faut faire un entier et parfait sacrifice à Dieu de votre propre volonté, jeudi après
: la sainte communion, par véritable abandon de tout ce que vous êtes, sans vous réserver plus aucune jouissance, lui demandant pardon du mauvais usage que vous avez fait de
1. Ici s'arrête la première page de l'autographe de Nantes. Dans
le texte de Languet, la phrase se continue naturellement : « Et pour
1 commencer ce parfait abandon, vous ferez, etc. » Mais cela ne cadre
1 pas avec le Ms. que nous reproduisons; le « véritable abandon » s'y
; retrouve à la fin de la phrase. Nous avons cru devoir suivre notre
Mb. exact pour le reste de l'écrit et laisser plutôt quelques points de
suspension qui représentent une lacune d'un ou deux mots, par
exemple : au commencement de ce carême ou de ce temps de V Averti ,
ou de la Passion.
votre libre arbitre, qu'il faut aussi sacrifier à son sacré Cœur, qui veut vous rendre toute à lui. Pour obtenir cette grâce, il le faut prier de vous faire vivre à l'avenir comme si vous étiez sourde, aveugle et muette.
Sourde, à entendre les suggestions de l'amour-propre et manquements de charité, en un mot tout ce qui peut blesser notre âme ou tant soit peu souiller notre cœur, ne nous y arrêtant jamais volontairement, ni même à aucune pensée inutile ; car tout cela nous empêche d'entendre la voix de notre bon Père céleste.
De plus, il nous faut être aveugle sur les défauts d'autrui, pour n'en jamais mal parler ni juger, et sur vous-même, pour vous laisser conduire en tout par la sainte obéissance, sans réplique ni réflexion.
Il faut encore être muette à parler de vous-même, soit pour vous louer ou excuser, vous souvenant que lorsque vous vous louez, vous vous rendez un objet d'horreur et de mépris devant Dieu et les anges. Et lorsqu'il vous vient envie de vous excuser, dites en vous-même : « Mon Jésus « qui était innocent se taisait lorsqu'on l'accusait; et moi « qui suis criminelle, pourrai-je me justifier? » Ensuite gardez le silence et souffrez par amour. Ne faites rien par respect humain, et lorsqu'il vous attaquera, dites : « Non ! « mon Dieu, je n'en ferai ni plus ni moins par la vue des « créatures : puisque je ne veux plaire qu'à vous seul, il me « suffît que vous me voyez partout. »
Pour votre oraison, pensez en y allant que vous accompagnez Notre-Seigneur au jardin des Olives, lorsqu'il faisait la sienne. Unissez-vous à ses saintes dispositions et intentions ; et lorsque ' vous vous trouverez dans la dissipation, l'ennui ou la négligence, faites-vous ce reproche à vous-même, en ramenant doucement votre esprit : « Eh
1. Ici reprend l'autographe incomplet de Nantes. C'était la 3e page de l'avis écrite au verso de la lre.
« quoi ! mon àme, n'avoir pu persévérer ce petit moment « avec Jésus en l'oraison ? » — Et puis, vous remettre sim-
iplement à votre sujet, sans vous amuser à regarder quelles étaient vos distractions. Et à la fin, offrez au Père éternel
{ l'oraison de son Fils pour réparer les défauts de la vôtre ;
jet faites que le principal fruit que vous en tirerez soit
i l'amour à l'humilité et simplicité.
Suivez l'exemple de votre Epoux crucifié, qui n'a jamais cherché sa propre gloire, mais en tout celle de son Père
i éternel. Que votre gloire ne soit donc plus que dans ses humiliations, disant, lorsqu'il vous en arrivera : « Voilà qui
l« m'est dû et non les approbations et louanges ! »
Tenez toujours votre cœur en paix et ne vous troublez jamais de rien, non pas même de vos défauts, desquels il se faut humilier et corriger paisiblement, sans nous découra-
.ger ni abattre, car le Seigneur n'habite que dans la paix.
Faites en sorte que vous secondiez courageusement les desseins que le Seigneur a sur vous : ce sera en vous abandonnant toute à son amour *. Et soyez sûre, ma très aimée sœur, que de mon côté, l'amitié que j'ai pour vous m'empêchera d'y rien épargner; suivant les lumières que sa bonté me donnera de vous humilier et mortifier, selon le désir que vous m'en témoignez. Et soyez persuadée que le
i tout ne viendra que d'un cœur désireux de votre perfection autant que de la mienne propre, ne me tenant jamais importunée de vous rendre mes petits services. Et je ne
I sais si je vous parle conformément à votre disposition 2.
1. Ici s'arrêtent le Ms. D 1 et la traduct. ilal. Nous avons constaté que dans les copies qu'on a présentées à la S. Congrégation, on a souvent supprimé, surtout vers la fin des écrits, les morceaux qui avaient un caractère un peu personnel.
Le Ms. D 1 et Vital, achevaient l'avis par le paragraphe que nous reproduisons en dernier lieu.
-. Ici finit la 3e page de l'autographe. Le morceau qui suit et que nous empruntons au Ms. D 1, conforme à l'Italien, se trouvait au I (commencement de la 4e page.
Attachez-vous inviolablement à l'exacte pratique de toutes nos saintes observances. Et je vous conjure de faire votre demeure dans le sacré Cœur de Jésus. Mettez-y tout ce que vous ferez de bien ; cherchez-y tout ce dont vous aurez besoin, vous unissant toujours à lui en tout ce que vous ferez ou souffrirez. Et lorsque vous aurez commis quelque faute, prenez dans ce divin Cœur de quoi la réparer, en vous imposant toujours quelque pénitence pour y satisfaire. Vous ferez connaître la vérité de votre désir pour vous perfectionner, par l'attention que vous aurez à tout ceci et en vous tenant petite et basse à vos yeux, afin que vous croissiez dans le cœur et dans l'amour de Notre-Seismeur.
Vive -f Jésus !