ENCOURAGEMENTS A UNE AME ÉPROUVÉE ET TENTÉE
(L'autographe, retrouvé depuis quelques années, est au monastère de la Visitation d'Annecy.)
Vous m'avez fait plaisir, ma très aimée sœur, de m'écrire et m apprendre de vos nouvelles, où je ne vois rien qui vous doive faire tant de frayeur, puisque la souffrance et I la jouissance doivent être également aimables à un cœur qui veut tout de bon être à Dieu et n'aimer que lui et son bon plaisir, qui a été de vous mener à la solitude, non pour vous faire goûter la douceur de ses caresses — comme peut- ; être vous vous l'étiez proposé — mais plutôt les rigueurs de son amour, pour vous purifier et non pour vous perdre, comme votre ennemi vous le met dans la pensée. 0 Dieu ! ma chère amie, rejetez loin de vous cette pensée et ne lui donnez jamais d'entrée volontaire ; car c'est mal traiter la bonté de notre Dieu que de croire qu'elle veuille abandonner à la privation de son amour éternel un cœur qui aspire de l'aimer dans le temps et l'éternité. Non! il ne l'a jamais Sait et ne le fera pas, car il ne perd et n'abandonne pas les
pauvres misérables, quand ils ne sont pas tels par leur malice. Que si la vue de votre indignité, à cause de vos péchés, ne vous laisse rien à espérer que l'abîme de l'enfer, qui est le comble de tous les maux, il faut que vous profitiez de cette connaissance pour vous tenir humble et pour reconnaître la grande miséricorde de Notre-Seigneur qui, opposant ses mérites à vos démérites, vous veut sauver de vos péchés et de ce qui leur est dû. Dites donc en toutes vos peines : « Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur, car il est bon éternellement ! » Et cependant, il faut donner quelque satisfaction à la divine justice, en souffrant avec patience, humilité et soumission de cœur dans toutes les peines et les souffrances qui nous arrivent, de quelle nature qu'elles soient. Portez ainsi les vôtres en esprit de pénitence avec paix et douceur et ne vous troublez pas, mais ayez une grande confiance en la miséricordieuse bonté de Notre-Seigneur. Jetez-vous souvent entre les bras de son amoureuse Providence, sur[tout] après la sainte communion, vous abandonnant et livrant totalement à la puissance de son divin amour pour tout ce qui lui plaira faire en vous et de vous, quand même il ne vous donnerait plus aucune consolation en cette vie. Car, croyez-moi, chère amie : ce chemin de ténèbres et de désolation vous est beaucoup plus salutaire et plus avantageux à votre perfection ; car vous vous amusez trop à goûter les douceurs qui soudlent la pureté de l'amour divin ; car, qui dit : pur amour dit : pure souffrance.
Voilà donc ce que j'ai à vous dire sur cet article de vos peines, lesquelles vous devez chérir et vous unir souvent aux desseins de Dieu sur vous.
Servez-vous1 contre ces pensées et songes qui troublent votre imagination du psalme Dominus illuminatio jnea et
1. La ligne qui suit, raturée dens l'autographe, nous est fournie ar le Ms. 7, le Ms. D 1, et Vital, qui donnent ce morceau.
salus mea, quem timebo? et le soir dites celui: Exsurgat Deus, en faisant trois fois le signe de la croix sur votre cœur avec de l'eau bénite, disant : Per signum Crucis, en vous couchant. Et, en vous levant, faites cinq signes de croix sur vos cinq sens, en disant : Sanctus Deus, sanctus fortis, sanctus et immortalis, miserere nobis, pour demander force à la très sainte Trinité de résister courageusement aux attaques et suggestions de vos ennemis.
Soyez sûre, ma chère sœur, que tandis que votre volonté désagréera ces sortes de pensées, Dieu ne s'en tiendra nullement offensé, pourvu que vous n'y réfléchissiez pas, mais vous en détournez simplement, comme par mépris.
Vous me demandez de plus ce que [ mais je crois
que vous auriez bien fait de vous contenter des livres ordinaires : il aurait suppléé plus abondamment de sa grâce. De plus, il ne faut parler de votre intérieur qu'à très peu de personnes — cela s'entend de certaines choses, comme sont les grâces que vous recevez ou les peines que vous j souffrez. De plus, vous devez regarder cette solitude comme un purgatoire, qui doit purifier en vous tout ce qui vous empêche d'entrer dans l'adorable Cœur de Jésus, qui veut des cœurs détachés de tout. Où en êtes-vous là-dessus? Ne tenezvous plus à vous-même, ma chère amie? Notre amourpropre est si fin qu'il nous fait croire quelquefois que c'est Dieu que nous cherchons en nous attachant trop aux choses même de son service, qui nous causent du trouble lorsqu'il les faut quitter. C'est parce que nous cherchions notre propre satisfaction plus que Dieu; car un cœur qui ne veut que lui le trouve partout. Et, comme votre seul but en vous faisant religieuse a été de vous rendre tout à Jésus- Christ, aussi faut-il qu'il vous soit tout en toute chose. Cependant, demeurez à ses pieds. Vous fîtes bien de ne pas
1. Ici, l'autographe a une demi-ligne absolument raturée et indéchiffrable.
communier hier; mais après la confession, faites-le tous les jours, quelque peine que vous sentiez. Demeurez en paix au I milieu des tempêtes et moquez-vous des clabaudements de (] votre ennemi. Il ne vous saurait nuire, pourvu que vous ij ne vous amusiez pas à l'écouter ni à réfléchir sur vos peines. j Le Seigneur vous donnera l'entrée de son sacré Cœur [ j quand il vous sera convenable. Ne laissez de l'aimer et vous I unir à lui en tout. Adieu, ma toute chère et bien-aimée sœur. Je vous j avec 2 la récréation du soir. Priez
I pour celle qui ne vous oublie pas et qui voudrait vous être
II utile.
Vive f Jésus !