LETTRE VIII
Vive -J- Jésus !
Ma très honorée Mère,
Je ne saurais plus longtemps refuser à mon cœur la douce satisfaction qu'il prend à s'entretenir avec Votre Charité, qui m'assure que Notre-Seigneur le veut bien ; et je n'en doute pas, puisqu'il vous fait continuer pour moi les mêmes bontés et charités que vous avez toujours exercées en mon endroit depuis que j'ai l'honneur d'être votre indigne fille, qui voudrait pouvoir satisfaire au désir de votre cœur maternel à savoir de mes nouvelles.
Jamais mon Dieu n'exerça plus de miséricorde et d'amour envers moi, et jamais je n'ai été plus ingrate, infidèle et méchante que je la suis, n'étant qu'un composé d'orgueil et de malice qui s'oppose continuellement à sa bonté, par mes résistances à ses volontés, ma froideur à son amour, qui me rend si lâche à son saint service, que j'ai horreur de moi-même lorsque je considère la vie que je mène, qui est toute sensuelle' et remplie de péchés. Mon Dieu! ma
chère Mère, que j'ai besoin de vos saintes prières, afin que sa bonté ne se lasse pas de m'attendre à pénitence ; mais surtout qu'il ne me prive pas de l'aimer pour toute l'éternité, pour ne l'avoir pas aimé dans le temps ! Voilà le rigoureux châtiment que j'appréhende ; tout le reste ne fait nulle impression sur mon esprit. Mais que Dieu est bon, ma chère Mère, car encore que ma vie lui soit si injurieuse, il ne me prive pas du précieux trésor de sa Croix. Bien que ce ne soit qu'en qualité de criminelle, c'est pourtant ce qui adoucit la longueur de mon exil, où il ne peut y avoir de plaisir pour moi qu'à aimer Dieu, et souffrir pour cet amour. Mais, hélas ! que ferais-je si la croix s'éloignait de moi, puisque c'est elle qui me fait espérer en sa miséricorde ! Elle est tout mon trésor dans l'adorable Cœur de Jésus-Christ, elle y fait tout mon plaisir, et toutes mes délices et ma joie. Mais si vous saviez le mauvais usage que j'en fais, surtout de ces chères humiliations et abjections, accompagnées de pressures de cœur-1 et angoisses, presque de toute manière ! et il me semble que mon âme est quelquefois réduite à l'agonie et dans la dernière extrémité, nonobstant le plaisir qu'elle prend de nager dans cet océan d'amertume, que j'estime être des plus tendres caresses de notre divin Époux. C'est pourquoi je me vois très indigne de ces faveurs inestimables. Demandez pour moi que j'en profite à l'avenir, n'apportant plus d'obstacle au bon plaisir divin b. J'ai besoin de sa force pour me supporter moi-même.
a) Ms. 8 : « délaissements » — b) A et B donnaient ici un alinéa qui manque à tous nos manuscrits. Du moins, une seule ligne s'y retrouve, comme on va en juger. Nous la soulignons.
« Je vous prie de me pardonner si mon amour-propre m'a fait chercher cette petite consolation auprès de ma bonne Mère, qui excusera bien, s'il lui plaît, l'ennui que lui donne celle qui ne l'oublie pas devant notre souverain Seigneur. Que fai besoin de sa force pour me soutenir moi-même ! Je recommande à vos
I Un petit mot à votre indigne fille, comme Dieu vous ; l'inspirera, ma chère Mère. Je ne sais que dire à ceux que j'aime, si je ne leur parle de la Croix de Jésus-Christ; et lorsque l'on me demande les grâces que Notre-Seigneur me fait à moi, indigne pécheresse, je ne saurais parler que du bonheur qu'il y a de souffrir avec Jésus-Christ, car je ne vois rien de plus précieux a que de souffrir pour son amour, dans lequel je suis toute à vous.