LETTRE XXII
Vive -f Jésus !
[Avril] 1683.
Ma toute chère Mère,
Jésus-Christ ressuscité soit à jamais triomphant de nos cœurs ! Le mien trouve de la consolation de se faire une loi de rendre ce juste devoir au vôtre. Par obéissance, je vous dirai que le Seigneur me continue plus abondamment ses miséricordes que jamais. Il ne se venge de mes perfidies que par des excès d'amour. Mais le tout soit à sa plus grande gloire !
Le jour de saint Thomas [21 décembre 1682], notre très honorée Mère me commanda en vertu de sainte obéissance de demander à Notre-Seigneur ma santé, mes infirmités s'augmentant toujours si fort que j'aurais eu peine à subsister longtemps comme j'étais a.
Mais Celui qui a voulu mourir par obéissance, m'a bien fait connaître combien il la chérit, puisque, étant pour lors à l'infirmerie et m étant levée pour aller au chœur lui faire ma demande, que mes péchés me rendaient indigne d'obtenir, il m'a fait voir que le mérite de l'obéissance peut tout. Depuis ce temps-là j'ai toujours été en si parfaite santé qu'il me semble que rien n'est capable de l'altérer; et ma croix fut changée en une intérieure, dont je ne pourrais longtemps soutenir le poids, si la même main qui m'afflige ne se rendait ma force ; car il me semble que sa sainteté de justice m'a fait sentir un petit échantillon de l'enfer, ou plutôt du purgatoire, n'ayant pas perdu le désir d'aimer Dieu. J'étais comme une personne à l'agonie que l'on traînerait avec des cordes, pour la rendre présente aux lieux de ses devoirs qui sont nos exercices. Je ne sentais en moi ni esprit, ni volonté, ni imagination, ni mémoire : tout s'était éloigné de moi qui n'avais plus aucune vigueur ; et
a) A et B: « Puisque la véritable affection de mon cœur pour ma bonne Mère m'oblige à lui parler confidemment, malgré l'extrême répugnance que vous savez que j'aurais à le faire à une autre que Notre-Seigneur m'aurait rendue moins chère, voici la manière qu'elle me fit ce commandement : —Qu'il fallait demander à Noire-Seigneur que si tout ce qui se passait en moi était de lui, il en donnât pour marque de suspendre tous mes maux corporels pendant cinq mois, en sorte que je n'aie besoin pendant tout ce temps d'aucun remède ou soulagement qui me retirât tant soit peu du train commun de la Communauté ; mais, au contraire, si tout cela venait de quelque autre esprit que du sien, il me laissât dans mes misères ordinaires qui me réduisaient à de si grandes extrémités que je ne savais plus que faire de moi-même. »
il toutes mes peines s'imprimaient si vivement en moi quelles I me pénétraient jusqu'à la 'moelle des os. Tout souffrait en j moi, qui ne sentais plus rien qu'une entière soumission k I la très sainte volonté de mon Dieu, duquel j'adorais les desseins.
Je vous dirai que cette disposition me fut représentée ; comme une petite réverbération et participation de ce que I Notre-Seigneur souffrit au jardin des Olives1''. Oh! ma chère || Mère, que les miséricordes du Seigneur sont grandes envers it une si misérable pécheresse ! Louez le Seigneur de ce que par la multitude de mes péchés je ne suis pas déjà abîmée lj au fond de l'enfer.
Comme je faisais la prière que vous savez que je fais la i nuit du jeudi au vendredi, il me fut représenté une sainte âme du purgatoire pour laquelle j'avais été gratifiée de ces souffrances.
Notre Mère me donna aux âmes du purgatoire la nuit du jeudi saint [15 avril] me permettant de la passer devant le très saint Sacrement, où je fus une partie du temps comme i toute environnée de ces pauvres âmes souffrantes avec les- ; quelles j'ai contracté une étroite amitié; et Notre-Seigneur me dit qu'il me donnait à elles cette année pour leur faire tout le bien que je pourrais. Elles sont souvent avec moi, et je ne les nomme que mes amies souffrantes. Il y en a
a) A et B : « où je dis avec mon Sauveur : « Non ma
•> volonté, mais la vôtre, ô mon Dieu, s'accomplisse quoi qu'il
i m'en coûte », étant résolue de souffrir jusqu'à la fin avec le
f : secours de sa grâce. Mais si vous saviez combien ma malice est
Ij grande et rend ma vie injurieuse à sa bonté, vous lui en demanj cleriez pardon. Faites-le, je vous en conjure, et le remerciez de 1 m'avoir donné une si bonne Mère (, qui ne se lasse point d'exer- Ijcerla charité envers moi. C'est une vraie mère et c'est tout dire. Elle me donna aux âmes du purgatoire »