LETTRE XXX
0 ma chère Mère ! qu'il fait bon aimer ce a Seigneur si plein d'amour ! Et pour peu qu'il fasse concevoir à un cœur combien il est bon et aimable, est-il possible que ce cœur se pût empêcher de l'aimer b et quitter tout pour s'abandonner à la puissance de cet c amour? Je vous avoue que je n'en ai jamais senti de si pressants désirs d, sans effet pourtant, car ce maudit amour de moi-même ruine tout, il faut pourtant aimer e cet unique amour de nos cœurs, quoi qu'il en puisse coûter, puisque notre bonheur et félicité f consistent en cet amour ; et il me semble que toutes autres
a) « ce divin Sauveur si rempli d'amour pour nous que pour peu » — h) « et de quitter toutes choses pour » — c) « de cet unique amour » — d) « quoique sans effet » — e) « ce divin amour » — f) « en cette vie ».
1. Dans les éditions A et B cette lettre débutait par le morceau ci-dessous que nous n'avons retrouvé dans aucun de nos vieux manuscrits. Nous ne savons pas davantage d'où venait la date précise du 1er février 1685. Nous ne sommes en mesure d'indiquer que l'année.
« Je ne sais, ma toute chère et bien-aimée Mère, si le Seigneur aura pour agréable le sacrifice que je lui ai fait en me privant si longtemps de la consolation de vous écrire, puisque j'ai été souvent prête de succomber à la tentation de le faire, vous avouant, mon unique Mère, que mon chétif cœur vous aime et vous estime plus fortement, dans celui de Jésus-Christ, que je ne vous le peux exprimer, non plus que le désir que j'ai de vous en donner des preuves. Mais je ne suis riche qu'en bonne volonté, qui me fait vous souhaiter la plénitude des grâces du Seigneur, pour accomplir en tout sa sainte volonté, en consommant tous les desseins qu'il a sur vous. »
'1. Nous reproduisons le texte du Ms. 9, en signalant les principales variantes du Ms. 8.
pensées et occupations ne sont que pertes de temps, dont je n'avais jamais mieux compris l'importance qu'à présent". Il me semble que chaque moment va être celui de ma mort et que j'ai perdu tout celui de ma vie, n'ayant pas encore commencé d'aimer mon Dieu.
Ah ! ma chère Mère, que cela me fait souffrir, et que je suis lasse de servir à ce misérable corps qui est mon plus cruel ennemi, qui me fait une continuelle guerre *>, et si je vous pouvais découvrir toutes mes infidélités et ingratitudes0 vous avouant que cet aimable Cœur est
à présent toute mon occupation, soit à l'oraison ou ailleurs. J'y trouve un paradis de paix qui me rend indifférente à tout le reste, qui me paraît méprisable en comparaison.
Mon plus doux plaisir serait de vous parler à cœur ouvert ';. Mais il n'en faut plus, en cette vie de privation, que celui de n'en point avoir, pour l'amour de Celui qui s'en est bien voulu priver tout le cours de sa vie souffrante e pour notre amour.
a) « puisque de tous les moments que nous négligeons, nous ne savons pas quel sera celui de notre mort, nous devons estimer que tous ceux qui n'ont pas été employés à aimer Dieu sont perdus. Ah ! que j'en ai donc perdu, puisque je n'ai pas encore commencé... » — b) Ms. 8, après les mots : « continuelle guerre », reprend : « cependant je vous avoue que toute mon occupation, à présent, soit à l'oraison ou ailleurs, c'est ce divin Cœur. » — c) Phrase interrompue dans le Ms. 9 et qui ne se trouve pas dans le Ms. 8. — A et B complétaient la pensée, ainsi qu'il suit, sans cloute d'après des textes que nous n'avons plus : « Je suis sûre que par compassion, vous ne me refuseriez pas le secours de vos prières, pour que je corresponde aux mouvements de la grâce du Seigneur, dont son sacré Cœur m'est toujours si libéral que je ne me regarde que comme un composé de ses miséricordes, vous avouant... » — d) « Ce me serait un sensible plaisir, ma chère Mère, si je pouvais vous parler à cœur ouvert; mais il n'en faut plus souhaiter en cette vie que de n'en point avoir. » — e) « vie mortelle qu'il a passée dans une privation continuelle pour notre amour. »