LETTRE XLIV
A LA MÈRE DE SAUMAISE, A DIJON i
Vive -J- Jésus !
[Mars 1686.
Ma très chère Mère,
Je me fais un plaisir par avance de celui que vous aurez des reliques de notre saint père de La Colombière, le corps
1. Ms. 8. — Dans les éditions A et B, la première partie de cette lettre formait la lettre LIIe, sous ce titre : « Billet à la Mère de Saumaise, à Dijon », avec la date : 1686 ou 1687. Le second morceau composait en grande partie la lettre XXXIXe, avec la date : mars 1686. Or, comme on le verra plus loin, nous avons reconstitué,
LETTRES t)E LA BIENHEUREUSE 309
duquel les Révérends Pères Jésuites ont fait transporter dans leur nouvelle église. L'on nous a fait présent d'un petit os de ses côtes, et de sa ceinture, mais en grand secret. Je veux bien partager avec vous, sachant que vous en ferez l'état qui convient par rapport à l'estime que vous avez pour ce grand serviteur de Dieu.
Je ne vous puis exprimer la consolation que j'ai de l'ardeur que vous témoignez avoir pour le sacré Cœur de notre divin Epoux. Si vous tenez la place de ce saint Père sur la terre, il tient la vôtre dans le ciel pour l'aimer et honorer, selon que je le crois L
d'après nos anciens manuscrits, la lettre XXXIXe qui commençait par ces mots : « J'espère, ma chère Mère que puisque vous prenez part à mes intérêts... » et nous lui avons donné sa vraie date : 1687, qui la classe au n° 65. Cela fait, il restait une partie importante de l'ancienne lettre XXXIXe et il se trouve que c'est précisément la seconde partie de la lettre donnée par le Ms. 8. Nous n'avions donc qu'à nous en rapporter à ce manuscrit et à réunir en une seule lettre le billet LU et la partie restante de la lettre XXXIX. Au reste la même date convient parfaitement aux deux morceaux, soit à celui qui concerne les reliques du P. de La Colombière, car nous savons que la translation en fut faite à cette époque; soit à l'autre où il est question de l'épreuve qui résulta pour la Bienheureuse du renvoi de la postulante Chamron, car ce renvoi fut fait aussi au printemps de
1. On pourrait être étonné que le Père de La Colombière n'étant décédé que depuis le 15 février 1682, il ait pu être exhumé à un intervalle aussi rapproché. Mais le mode d'inhumation alors en usage pouvait le permettre sans inconvénient. La chaux vive, répandue en quantité considérable sur le corps, avant qu'on ne ferme le cercueil, consumait rapidement les chairs, et ne laissait, au bout de peu d'années, que les seuls ossements. On usa de ce procédé à l'égard du serviteur de Dieu, ainsi que l'attestent les traces de chaux qui se remarquent sur son chef et sur quelques parties de ses ossements. Disons en passant que la distribution de ses pieuses reliques ne fut pas bornée à notre seule Bienheureuse; beaucoup d'autres durent y participer, soit au moment de cette première exhumation, soit dans les années qui s'écoulèrent depuis; car on a pu constater dans la vérification qui en fut faite, le 3 juillet 1865, par Mgr Bouange, protonotaire apostolique et vicaire général d'Autun, l'absence de tous les petits os, de toutes les côtes, et de plusieurs vertèbres.
J'espère que ce divin Cœur régnera malgré tout ce qui s'y oppose. Pour moi je ne peux rien faire que souffrir et me taire ; car je vous avoue comme à ma bonne Mère que jamais je ne fus réduite en tel état d'humiliation et contradiction du côté des créatures. Il me semble qu'à tout moment je vais succomber sous la pesanteur de cette croix dont sa bonté me gratifie. Mais je vous dirai que je n'ai jamais trouvé mon Dieu si bon à mon égard ; car il ne se retire pas de moi nonobstant mes grandes misères. Aussi n'ai-je point d'autre recours que son Cœur adorable qui se fait partout ma caution et mon défenseur. Priez bien pour moi et croyez que je ne vous oublie pas en sa présence. Si je ne vous dis toutes ces choses en détail, c'est que cela ne se peut, voulant tout souffrir en silence. Et, ce petit mot que je vous dis en passant, n'est que pour vous faire voir le besoin que j'ai de vos saintes prières. Et puisque vous entrez dans mes intérêts, vous bénirez notre souverain Maître de la part qu'il me fait de sa Croix.
Oh ! ma chère Mère, qu'il fait bon vivre et mourir accablé sous son poids, dans la privation de toute consolation. C'est là toute la prétention du pur amour, qui ne donne jamais de repos à l'àme qui s'est une fois livrée à son pouvoir. Je voudrais bien être de ce nombre ; car il me semble que je voudrais avoir mille corps pour souffrir et des millions de cœurs pour l'aimer et d'esprits pour l'adorer. Priez sa bonté que je n'abuse pas des moments si précieux qu'il me donne pour faire pénitence, afin que je ne sois pas privée de l'aimer éternellement.