LETTRE XLV
Vive -j- Jésus î
20 mars 1686.
Je crains, ma très aimée Mère, de ne mètre pas bien expliquée au sujet du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ, duquel il me semble vous avoir dit que L'image qu'il désirait que votre Charité lui fît faire pour sa gloire et votre bien, fût bien imprimée en taille-douce, afin que chacun en puisse acheter selon sa dévotion, n'y ayant en cela d'autre intérêt que sa gloire, pour laquelle il désire ardemment que cette dévotion s'étende dans tous les cœurs, afin qu'il y règne absolument. Voilà donc, ma chère Mère, ce que j'ai cru qu'il demandait de vous, et dont je crois qu'il vous récompenserait abondamment, et tous ceux qui contribueront à lui donner ce plaisir, par des grâces de sanctification et de salut. Je vous avoue que je ne vous en aurais pas parlé si je ne m'en étais sentie fortement pressée, d'autres personnes nous ayant déjà mis l'argent entre les mains ; mais je n'ai rien osé faire qu'à votre refus. Peutêtre aussi que l'argent que votre sainte Communauté a dessein de fournir est pour en faire faire un par un peintre, pour le mettre dans un cadre, comme ma sœur la Supérieure de Semur en a fait faire un pour sa Communauté, qui a une dévotion admirable à ce sacré Cœur2. Elles lui ont fait un autel et lui rendent beaucoup d'honneurs, avec
1. Cette letlre ne se trouvant dans aucun de nos manuscrits anciens, nous avons tout lieu de croire qu'elle a été prise sur les Manuscrits de Dijon et nous la reproduisons d'après les éditions précédentes.
2. Cette phrase fait comprendre que la Mère de Saumaise n'avait pas encore répondu à la lettre du 2 mars qui traite du même sujet.
de grands fruits, ayant pris cette dévotion en entendant lire la Retraite du R. P. de La Colombière.
Notre très honorée Mère prétend que notre Communauté fera faire plus tard aussi une chapelle avec un beau tableau de ce sacré Cœur ; c'est pourquoi elle n'a pas voulu se presser d'employer les libéralités que ce jeune Monsieur dont je vous ai parlé lui a faites. Et comme la très honorée Mère de Semur a envoyé céans une petite ébauche de leur tableau, notre chère sœur Marie-Louise l a fait ce qu'elle a pu pour le tirer afin de vous l'envoyer. Il est vrai qu'il y a encore quelque chose de plus dans le leur, comme quatre têtes de Chérubins aux quatre coins, et des cœurs entrelacés dans la couronne d'épines. Ils représentent ceux qui l'aiment dans la souffrance, et ceux qui sont dans les liens, d'amour, ceux qui l'aiment dans la jouissance.
Faites-moi savoir au plus tôt ce que vous pouvez et désirez faire, je vous en conjure, ma bonne et chère Mère, avant que le R. Père fasse rien faire. Tout ce que je vous dis ne vous oblige à rien ; mais seulement je prends la liberté de vous dire ma pensée comme vous me témoignez le désirer. Et pour ce qui est de moi, hélas ! ma chère Mère, que vous en pourrai-je dire, sinon qu'il plaît au Seigneur de me tenir dans un état de souffrances continuelles où je ne me connais plus moi-même, avec un épuisement de forces qui me donne une extrême peine à traîner cette misérable charogne de péché ; et lorsque je vois augmenter mes souffrances,, il me semble sentir en moi à peu près la même joie que les plus avares et ambitieux en voyant accroître leurs trésors. Il me semble que ces souffrances sont quelquefois pour quelqu'une des saintes âmes du purgatoire 2 ; je ne sais pas
1. Sr Marie-Louise Forest, une des plus anciennes professes du monastère. Elle avait 64 ans quand elle fit le dessin dont il est question.
2. Les lignes précédentes se trouvent déjà dans la lettre XXXVe que nous avons rétablie d'après les Mss. 0, 8, 0, 3 et la trad. «7a/.
si je me trompe en cela non plus qu'au reste. Je voudrais bien m 'étendre davantage avec vous, mais je ne le peux pas, ne faisant pas ce que je voudrais. Le Seigneur soit béni de tout ! Il ne me laisse d'autre plaisir dans cette misérable vie que celui de n'en avoir point, ne trouvant de consolation ni même de pouvoir à parler, sinon lorsqu'il s'agit des intérêts de son sacré et tout aimable Cœur, qui fait toute mon occupation et entretien.
Et pour ce qui est d'être associée à notre dévotion, vou& n'en devez pas douter, puisque vous serez sa bienfaitrice si vous pouvez faire ce que nous vous avons proposé ci-devant. J'attends votre réponse, en vous priant d'avoir un particulier souvenir dans vos saintes prières de cette pauvre chétive pécheresse, qui ne vous oubliera jamais dans les siennes très indignes et languissantes, priant le divin Consolateur nous consommer en son saint amour.