‹ Vie et œuvresChapitre 104 sur 265 · SOEUR FRANÇOISE-ROSALIE VERCHÈRE · texte numérisé non relu

SOEUR FRANÇOISE-ROSALIE VERCHÈRE

Notre très honorée sœur Françoise-Rosalie Verchère était d'une très bonne famille de la ville de Marcigny où l'honneur et la vertu sont comme héréditaires, Monsieur son père, docteur en médecine, ayant pris le mal de la mort à la suite des pauvres dans un temps de maladie populaire. Sa veuve ne lui cédait en rien en piété, étant nièce du fondateur des Récollets de Marcigny, où il se consacra lui-même au Seigneur. Leur nombreuse famille fut élevée par les soins d'une mère si tendre, qui leur inspira tant d'amour pour la vertu, que, d'une douzaine d'enfants

1. Monsieur l'abbé Godin, qui fut quarante-deux ans de suite confesseur delà Communauté.

2. Extrait de la Circulaire du 23 mars 172o. S"" P'rançoise-Rosalie Verchère fut novice de la Bienheureuse, qui mourut entre ses Ijras. Elle composa avec sœur de Farg-es le Mémoire dit des Contemporaines.

qu'ils étaient, il non est resté que deux dans le monde, tous les autres s'étant donnés au service de Dieu dans la religion, surtout le cadet, qui est Recteur i\ Carpentras, dans la sainte Compagnie do Jésus.

Trois de ses sœurs s'étant faites Ursulines dans leur ville, lotre aimable petite Fut mise auprès d'elles pour y recevoir lUne éducation toute sainte. Son jeune cœur y fut si susceptible qu'elle souhaitait passionnément s'engager dans ce fcouvent, un des plus réguliers de la province. Mais, étant tombée malade, sa mère, qui aimait fort cette cadette, la retira auprès d'elle. Elle ne jouit pas longtemps des dou- [ceurs qu'elle goûtait près d'une si bonne mère ; elle lui fut 'ravie presque aussitôt et sa mort la toucha si puissamment qu'elle ne respira plus que le cloître. Celle de Mademoiselle sa sœur aînée, Ursuline, où elle prétendait retourner, la pénétra si vivement qu'elle perdit l'envie qu'elle avait d'y finir le reste de ses jours.

Dans ses perplexités pour le choix de l'endroit où le Iciel la destinait elle allait se promener souvent dans un [jardin fort agréable d'une de ses parentes. C'était là où le [divin Epoux l'attendait : Un jour qu'elle était plus agitée qu'à l'ordinaire, elle entre dans un cabinet de ce beau jardin, et, pour charmer ses ennuis, elle ouvrit le premier livre qui se trouva sous sa main. Ce fut, pour son bonheur, la vie de notre Vénérable Mère de Chantai et k l'endroit où le céleste Amant lui grave son nom sur le cœur. Il s'imprima dans l'instant si fort dans celui de cette jeune amante qu'elle se sentit éprise de son feu divin et en môme temps si enchantée de la vie de notre digne Eondatrice, dont elle lut quelque chose, que sans en avoir ouï parler davantage, elle obligea Monsieur son frère aîné à venir avec elle demander céans une place à la très honorée Mère Péronne-Rosalie Greyfié, professe d'Annecy, que nous avions alors le bonheur d'avoir pour supérieure. Cette chère Mère la reçut de tout son cœur. Remarquant dans cette aimable fille une modestie mêlée

d'une vivacité très agréable, elle s'attacha à lui donner le véritable esprit de l'Institut dont elle était si remplie, n'oubliant rien pour en faire un digne sujet et l'on peut dire qu'elle y réussit.

Gomme on n'épargnait pas alors les épreuves, notre chère prétendante en soutint de toutes les façons, mais d'une manière qui persuada qu'elle méritait de prendre notre saint habit, ce qu'elle fit avec beaucoup de joie de sa part et de la nôtre, à l'âge de quinze ans. Elle redoubla sa ferveur dans son noviciat, jusque là qu'étant allée aider à balayer les galetas à la sœur lingère, qui fut appelée dans le moment au parloir, notre jeune novice fît l'ouvrage toute seule et avec tant d'ardeur qu'il lui en prit un vomissement de sang qu'on eut toutes les peines du monde d'arrêter.

Elle fournit le cours de son noviciat de manière à s'attirer l'éloge de notre Communauté et fît sa profession dans lesdispositions les plus saintes.

Elle eut plusieurs maîtresses pendant le temps qu'elle resta au noviciat. Par une suite de son bonheur, elle tomba entre les mains de notre Vénérable Sœur Alacoque. Cette âme si favorisée des dons du ciel connut d'abord celui de Dieu en notre chère Rosalie et n'oublia rien pour le faire valoir, ayant assuré que, dès ce temps-là, elle avait reçu un don de présence de Dieu continuelle. Ce fut alors qu'elle posa les fondements de cette haute perfection où elle est enfin parvenue, ayant été une disciple des plus dociles à cette savante Directrice dans les voies de la sainteté, et des plus fidèles amantes du sacré Cœur de Jésus. Toute pénétrée de son feu divin, elle fut des plus zélées à donner des marques de sa dévotion à cet adorable Cœur dans letemps qu'on l'institua, le jour de la fête de leur vertueuse maîtresse en 1685, et l'on peut dire qu'elle ne vivait plus que de son pur amour.

Quelque temps après sa profession, Il en voulut faire s victime, lui envoyant une maladie très violente. 11 s'eai

iléclara à notre Vénérable Sœur Alacoque, qui le rapporte on ces termes : « Un matin en me levant, j'ai cru entendre « mon divin Maître me dire ces paroles : — dites à la supé- <( rieure qu'elle m'a fait un sensible déplaisir de ce que, par « complaisance pour les créatures, elle n'a point eu de « crainte de me tâcher en te retranchant la communion du - premier vendredi de chaque mois pour satisfaire à la jus- > tice de mon Père, par les mérites de mon sacré Cœur, u pour expier les fautes qui se commettent contre la cha- « rite. J ai choisi pour cela une jeune victime » — lui montrant notre chère sa^ur Françoise-Rosalie — qui eut en effet [jdes maux étranges l'espace de cinq mois et qui ne commença effectivement à guérir que lorsqu'on eut accordé la perlission de communier à sa Maîtresse ; et cependant si peu établie, qu'étant nommée réfectorière, elle eut besoin de 'toute sa ferveur pour soutenir le travail de cet emploi. On la fit ensuite passer dans ceux de dépensière, portière et maîtresse des pensionnaires, où elle a fait des actes héroïques de vertus.

Elle était déjà arrivée à une grande perfection lorsque le Seigneur lui inspira de lui en faire le vœu si grand et si difficile, à l'imitation de notre V. Sœur Alacoque qui venait de rendre les derniers soupirs entre ses bras, selon sa prédiction. Et, comme si le zèle et l'ardeur de cette sainte fille se fût répandu avec abondance dans le cœur de notre chère sœur Françoise-Rosalie, n'ayant plus le soutien de cette mcomparable et vertueuse amie, elle se livra entièrement au pouvoir de l'amour divin, le 5 novembre 1690, à l'âge de 2.') ans, en lui faisant vœ'u de faire tout ce qu'elle connaîtrait être le plus parfait. Bien loin d'en être embarrassée dans la suite, elle trouvait ces chaînes infiniment aimables, (■i Dieu répandit tant de douceur dans son âme quelle nageait dans un fleuve de paix, courant dans la voie du Seigneur par une onction toute céleste dont son cœur était rempli. Elle fut assez longtemps dans une disposition si

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agréable; mais le divin Epoux, la voulant une épouse du Calvaire, la fit passer ensuite par toutes les voies les plus crucifiantes. Elle n'en a ig-noré aucune, étant de ces âmes de choix que l'amour divin s'applique à martyriser et à rendre dignes de ces touches les plus délicates.

Quoiqu'elle fût très savante dans les mystères d'un Dieu souffrant, les perfections divines l'occupaient le plus souvent. Elle y était quelquefois si absorbée que son extérieur nous pénétrait de dévotion. Elle s'en expliquait divinement, et notre digne Mère Claude-Angélique Perrette, qui l'estimait infiniment, ne faisait point de difficulté de comparer ses dispositions intérieures à celles de sainte Catherine de Gênes.

Elle a toujours été fort chérie et estimée de ses supérieures, à qui sa belle plume a souvent été fort utile ; surtout la très honorée Mère de Chaulnes la goûtait extrêmement. Elle la trouva économe et voulut elle-même en faire une habile directrice. Elle n'eut pas de peine à y réussir, étant si accomplie en toutes manières : un extérieur très religieux, une régularité des plus parfaites, jointe à une discrétion et discernement des esprits, une éloquence à parler des vertus religieuses — toute des plus vives — beaucoup d'insinuation pour les faire couler dans le cœur de ses novices. Elle en eut de toutes sortes. La plupart reconnurent son mérite et sa vertu ; d'autres lui donnèrent de Texercice : une, entre les autres, qui sortant de la religion calviniste, ne comprenait qu'avec peine nos sacrés mystères et ne savait rien de tout ce qui concernait l'état qu'elle embrassait. L on ne peut exprimer les soins que cette charitable maîtresse se donna, près d'un an, pour apprendre à sa prétendante son catéchisme, les prières et tout ce qui a rapport à notre sainte religion. Les journées n'y suffisant i pas, elle y passait assez souvent une partie des nuits au chevet de sa prétendante, jusqu'à ce que, la voyant endormie, notre chère sœur se retirait. Comme elle savait par

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expérience les dilTérentes voies de l'oraison, elle y conduisait toutes les jeunes (illes par la route où Dieu appelait chacune ; l'exemple de sa ferveur les instruisait encore mieux de la mortification que ne faisaient ses paroles, qui étaient toutes puissantes. Son humilité profonde lui fit demander d'aller filer à la draperie, mal^^ré ses faiblesses de jambes, qui Tincommodaient excessivement. Elle resta dans ce pénible exercice jusqu'à la prochaine élection, que la Communauté ne pouvant souffrir qu'une si parfaite religieuse en fût comme séparée dans cette nouvelle retraite, relût pour assistante, avec beaucoup de satisfaction. Elle remplit si dignement cette charge qu'on la lui remit jusqu'à trois fois, lui trouvant une prudence, un secret, joint à une exactitude mêlée de zèle et de douceur, toute des plus exemplaires.

Sans ses grandes infirmités, elle aurait été immanquablement supérieure, par l'estime qu'on ne pouvait se défendre d'avoir pour sa vertu et ses rares qualités, ayant été même longtemps sur nos catalogues ; mais le Seigneur qui lui épargna cette croix, lui en donna au même sujet de si dures à porter, qu'elle put bien se rappeler cet amour qu'elle s'était senti pour les souffrances et qu'elle avait demandées à son Bien-Aimé si ardemment, ayant écrit elle-même de se souvenir lorsqu'elles lui arriveraient, qu'elle l'avait conjuré avec instance de les lui accorder comme une de ses faveurs les plus choisies. Si nous n'étions réduites à un abrégé, ce serait l'endroit de faire voir les profusions du divin amour à son égard. Elle parle de ses richesses d'une manière si noble et si savante qu'il faut les posséder comme elle pour s'en expliquer aussi dignement.

Ses retraites étaient pour elle ses temps privilégiés, où

son divin Epoux la comblait de ses délices. Elle les passait

dans une oraison continuelle et même on peut dire que toute

sa vie en était une, par l'union et la présence du sacré

!• Cœur de Jésus qu'elle goûtait d'une manière, même sensible,

ji ainsi qu'elle nous l'a avoué.

Les dernières années de sa vie se sont passées à étendre de tout son pouvoir le culte de cet adorable Cœur et l'on peut dire qu'elle s'y est consommée par les soins et les fatigues qu'elle s'est donnés à faire les Mémoires de la vie de notre Vénérable Sœur Alacoque, par l'ordre de Monseigneur l'Evêque de Soissons, alors grand vicaire de ce diocèse et notre supérieur, afin de pouvoir lui-même la mettre au jour. 11 chargea, de plus, notre chère sœur, dont il faisait beaucoup de cas, lui écrivant assez souvent, même depuis qu'il était évêque, d'écrire toutes les dépositions qu'on ferait des continuelles guérisons miraculeuses que Dieu opère par les intercessions de sa fidèle servante et de copier tous les écrits; et l'on peut ajouter qu'elle avait copié et transmis son propre esprit dans le sien, par toutes les vertus qui nous sont propres, surtout l'obéissance et la charité du prochain où elle excellait.

Enfin, son assiduité à l'écriture pendant plusieurs années lui attira une fluxion à la tête, dont l'humeur était si acre qu'elle lui abattit toutes les dents et lui avait si fort écorché la langue que c'était une chose surprenante que le peu d'aliments qu'elle prenait pour se soutenir. Une fièvre continue et la dysenterie s'y étant jointes, nous vîmes bien que son tempérament déjà ruiné ne supporterait pas longtemps des maux si violents. On lui proposa donc de recevoir les derniers sacrements ; elle s'y soumit, quoiqu'elle ne se crût pas si mal. Mais après s'être confessée à Monsieur notre Confesseur, elle entra dans des transports de joie qu'elle ne pouvait assez exprimer à son gré. Elle n'était occupée que du bonheur dont elle jouirait bientôt dans la possession de son Dieu. Elle le reçut deux fois en viatique. Et voyant sa chère nièce que nous avons parmi nous, toute fondante en larmes : « De quoi vous affligez-vous, lui dit la mou- « rante, j'espère de la miséricorde du Seigneur que nous « nous reverrons dans l'éternité. » Elle reçut l'Extrême- Onction avec une grande présence d'esprit et dit : « Je

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« m'en vais ii mon Dieu toute anéantie, » et lui rendit sa belle àme sans agonie, le 7 septembre 171 î), âgée de 52 ans, professe de 36, du rang des sœurs choristes. Elle resta dans une si grande beauté que nous la prîmes pour un indice de béatitude éternelle.

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