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SOEUR M. R. DE LYONNE

Vive -j* Jésus !

ABRÉGÉ DE LA VIE ET DES VERTUS DE NOTRE TRÈS HONORÉE SŒUR MARIE-ROSALIE DE LYONNE, DÉCÉDÉE EN CE MONASTÈRE DE PARA Y, LE 16 AOUT 1725, ÂGÉE DE 81 ANS, PROFESSE DE 44, DU RANG DES SŒURS CHORISTES.

Notre très honorée sœur Marie-Rosalie de Lyonne est un de ces heureux sujets où la grâce a d'autant plus triomphé qu'elle ne s'est servie que de la douceur de ses attraits. Après avoir été une de ces idoles à qui le monde prodigue un vain encens, elle est devenue une amante fidèle de Jésus-Christ.

1. Extrait de la Circulaire du 9 juillet 1729. Nous avons dû abré- ::er cette notice. Pour en laisser subsister le style, nous avons placé ' ntre crochet les mots de liaison que nous avons mis entre les coupures.

[Elle] naquit [à Paraj-le-Monial]. Monsieur de Lyonne son père, gentilhomme d'une ancienne noblesse d'Auvergne, avait épousé Mademoiselle de Selorre, sœur du Conseiller de ce nom au Parlement de Bourg-ogne. Cette dame avait dans ce pays-ci tous ses biens et fut ainsi engagée à y rester. L'on ne peut dire la tendresse singulière qu'elle avait pour cette aimable enfant, aussi bien que tout le reste de sa famille, dont elle faisait les délices et l'empressement. Madame sa grand'mère l'aimait passionnément, et un jour qu'elle la menait par la main, à l'âge de quatre ans, passant devant notre monastère, cette charmante petite s'écria d'un air d'admiration, en le reg-ardant : « Voilà une belle « maison, je mourrai dedans! » Ce transport surprit d'autant plus qu'elle avait une aversion si étrange des couvents, qu'elle était presque en défaillance lorsqu'elle abordait une grille, ce qui lui a duré jusqu'à l'heureux moment où elle y a fixé son séjour, qui lui a paru si doux le reste de sa vie.

Dieu en prit un soin particulier, l'ayant préservée deux fois qu'elle fût en péril de la perdre dans sa plus tendre jeunesse.

Madame sa mère, qui avait une g-rande piété, eut la consolation de lui en inspirer beaucoup aussi bien qu'une grande charité pour les pauvres. Elle lui est restée toute sa vie très imprimée dans le cœur.

Sa beauté croissant avec son âge, elle parut dans le monde comme une personne des plus accomplies. Sa taille était riche, son port majestueux et sa politesse, mêlée d'une noble fierté, lui attirait les [empressements de tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la province]. Les comtes et les marquis se croyaient fortunés lorsqu'elle daignait jeter un regard sur eux. Les grands et les petits ne la considéraient qu'avec admiration : tout le monde en était enchanté. Lyon même, la seconde ville du royaume, où elle allait passer avec sa famille une partie de l'année, justifia, par les applaudissements qu'on y donnait sans

cesse à sa beauté et à son rare mérite, [^ceux] de sa province DÙ roii ne [la nommait] que « la belle des re(/iirds ». Persuadée de son mérite, elle n'était presque pas sensible aux déférences qu'on lui témoignait, ne croyant pas même qu'on fît à son égard la moitié de son devoir, dédaignant les alliances les plus riches et les plus avantageuses des jeunes seigneurs qui la recherchaient et se seraient estimés heureux de l'obtenir. Le Roi des rois, qui se l'était choisie pour son épouse, permit en elle cette fierté, en sorte qu'elle aurait refusé un prince, ne croyant pas qu'aucun mortel fût digne d'elle.

La grâce, sans presser trop son ouvrage, prenait des voies douces mais efficaces pour la conduire à [ses fins]. Au milieu donc de cette foule de plaisirs qu'on lui proposait elle n'y trouvait point ceux qu'on lui promettait. « Ce nest donc que cela? » disait-elle au retour de quelque partie ou de quelque fête sur la Saône qu'on avait donnée à son occasion, au sortir du bal où elle avait paru avec éclat, de la comédie et de l'Opéra : « Ce nest donc que cela ? » disait-elle à ceux qui l'y avaient conduite, « ei vous m aviez promis de si belles choses ! » Ainsi Dieu, qui se réservait son cœur, ne souffrait pas qu'elle trouvât hors de lui rien de digne de son attachement et même de son attention, sentant toujours le vide et le néant de tout ce qui séduit et amuse les autres.

Elle n'avait reçu jusqu'alors que des applaudissements du monde et elle se flattait qu'elle n'était née que pour en recevoir. Dieu permit qu'il lui arrivât une [aventure], qui la mortifia étrangement, et qu'elle nous racontait de la meilleure grâce du monde :

Un jour qu'elle était magnifiquement parée, sortant de de la bénédiction du saint Sacrement, en cette ville, avec une foule de monde, une cinquantaine de cochons, revenant de la campagne, se trouvèrent dans la même rue sur son chemin. Chacun s'écarta pour les laisser passer sans en

recevoir d'incommodités. Cette jeune beauté, comme si elle eût cru que ces animaux, de même que le reste du monde,, dussent la respecter, ne daigna pas s'en détourner. Celui de ces cochons qui conduisait la troupe, étant de la grosseur d'un âne, courant toujours, la monta sur lui en reculon, et promena près d'une demi-heure cette belle nymphe en cet équipage. Elle mourait de peur de tomber dans la boue ou de se salir, étant obligée de tenir la queue de cet animal en forme de bride. Elle criait de toutes ses forces « aw secours! » Dieu permit que, de tous ses [admirateurs] il ne s'en trouvât aucun pour j venir. Les dames n'osaient sehasarder de lui en donner, à travers la troupe de cochons, qui escortaient toujours celui sur qui cette nouvelle amazone était montée en pompe, et qui faisaient une musique à rendre les gens sourds. Le petit peuple, au lieu d'y accourir, s'éclatait de rire de voir cette belle demoiselle et toute sa fierté si fort déconcertée. Enfin, s'étant trouvée conduite près d'une muraille, elle se débarrassa comme elle put de cette plaisante monture et en resta si fatiguée qu'il fallut la mettre au lit. Un événement si singulier fut l'entretien de toute la ville pendant quinze jours. C'était, tous les matins,, nouvelle pièce de poésie à ce sujet sur sa toilette, qui tour-^ nait en plaisanterie son aventure. Elle f^t engagée de s'en divertir comme les autres ; mais ce ne fut pas sans entrevoir qu'il ne faut faire aucun fonds sur les [hommages du] monde.

Elle ne songea pas cependant à s'en venger en l'abandonnant et quoiqu'elle aimât la solitude jusqu'au point de souhaiter d'habiter tous les bocages qu'elle rencontrait, elle ne pouvait penser à renoncer à son aimable liberté dont elle était si passionnée. Elle sentait bien un je ne sais quoi qui l'attirait à quelque chose de plus grand et de meilleur que ce qui tombait sous ses sens ; elle y aspirait intérieurement sans savoir à quoi cet attrait la conduirait.

Comme Madame de Lyonne était fort bonne amie des.

Révérends Pères Jésuites et qu'elle était sous leur direction, le Père Papon, leur supérieur, allait assez souvent chez elle et voyant Mesdemoiselles de Lyonne si propres et si bien mises il les appelait a«i^réablement des fumiers masqués. Notre aimable cadette, qui a toujours chéri la franchise, était charmée de celle de ce bon Père et lui rendait compte de ses lectures. Il lui fît quitter celle des romansdont sa vanité lui faisait penser qu'elle était une de ces. héroïnes devant qui tout devait plier et ramper. Elle s'attacha par ses conseils à celle du Livre de Vlmitation de Jésus-Christ et n'aurait pas manqué tous les jours d'en lire un chapitre.

Comme elle n'était pas encore capable de faire de grands actes de vertu, elle s'adonna à la charité du prochain comme à la vertu qui lui parut la plus facile, et, tout à la fois, la plus conforme à son cœur, compatissant aux misères des pauvres. Elle était envers eux très libérale et eut de même toujours beaucoup de bonté pour ses domestiques et pour les personnes au-dessous d'elle. Sa nonchalance lui donnait une aversion étrange des parures ; elle les regardait comme inutiles pour relever ses agréments. Accoutumée à vivre sans gêne et sans contrainte, elle [demeurait] dans une douce oisiveté, mais sa retenue et sa vertu la maintinrent toujours hors d'atteinte de la censure la plus sévère. On ne pouvait même lui reprocher un certain venez à moi répandu sur sa belle personne, parce que l'artifice n'y ajoutait rien et qu'elle ne désirait de plaire et s'attirer le cœur de personne.

Elle venait quelquefois dans notre église invoquer notre saint Fondateur, pour obtenir par ses intercessions une connaissance de Dieu plus parfaite, après laquelle elle aspirait sans cesse. Il lui semblait que Dieu lui disait intérieurement qu'il lui enverrait une personne qui la lui donnerait telle qu'elle la pouvait désirer pour le servir et l'aimer à son gré : cela la consola beaucoup.

Elle ne fut pas longtemps sans recevoir les doux effets de ces divines promesses, leR. P. de La Colombière ayant été envoyé en cette ville, supérieur des Jésuites, il enleva tout son auditoire, dès son premier sermon. C'était le jour de la Pentecôte, dans lequel TEsprit-Saint lit sentir à Mademoiselle des regards quelques-unes de ses touches les plus délicates, faisant comme une ébauche de Fouvrage qu'il méditait d'achever dans son cœur ; mais ce fut le jour de saint Augustin quïl en triompha pleinement par les nouvelles effusions de sa grâce. Voici comme elle nous l'a raconté. Elle était dans une partie de plaisir lorsqu'elle entendit sonner le sermon aux Dames Ursules. Elle se sentit une forte inspiration d'y assister et, suivant l'attrait de la grâce, elle dit à la compagnie : « Nous ferions bien « mieux d'aller entendre ce bon Père que de nous diver- <( tir ! » Tout le monde en convint et on l'y accompagna. Le prédicateur sembla n'avoir prêché que pour elle tant elle en fut touchée, se trouvant si bien dépeinte dans les paroles de ce grand saint : « 0 beauté toujours ancienne <( et toujours nouvelle, que je vous ai tard connue et que « je vous ai tard aimée ! » qu'elle en fut percée jusqu'au fond de l'âme et quoiqu'elle n'eût à se reprocher aucun des excès dont cet incomparable Docteur a si longtemps gémi, il lui semblait qu'elle n'avait pas moins de sujet de le faire que lui, voyant qu'elle avait été élevée dans le christianisme sans en posséder le véritable esprit. Elle reconnut à l'instant que le prédicateur qui Tavait si fort frappée et charmée tout ensemble était le conducteur que Dieu lui avait promis et qu'il lui destinait, et se persuadant qu'il n'était venu que pour elle en cette ville, elle lui donna sans délai toute sa confiance.

Le Père de La Colombière reconnut bientôt lui-même que Dieu s'était réservé cette âme et qu'il l'avait préservée de la corruption du siècle pour en faire une conquête digne dé son amour, le saint religieux ayant assuré plusieurs

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fois la More Saumaise, notre supérieure alors, que Mademoiselle de Lyoniie était un an«^e et qu'elle avait conservé linnocence de son baptême. Il s'appliqua cependant à suivre les desseins de Dieu sur elle, mais d une manière à ne pas choquer sa délicatesse ; car cette chère sœur nous a dit cent fois que sans les ménagements de ce saint directeur, elle aurait bientôt abandonné la dévotion. Il la lui rendit à l'abord extrêmement aisée et ce fut par là qu'il sut l'engager d'en entreprendre généreusement la pratique, malgré les peintures affreuses qu'elle s'en était faites auparavant.

Elle demandait à ce saint directeur s'il lui permettrait certains ajustements dont il lui paraissait impossible de se passer ; il les lui accordait volontiers, dont elle restait très satisfaite ; mais c'était en lui disant : « Dieu vous appren- « dra lui-même ce qu'il désire de vous. » En effet, dès qu'elle se mettait en devoir de s'en parer, elle sentait naître dans son cœur une secrète aversion pour toutes ces inutilités et en même temps une forte envie de les sacrifier au Seigneur.

Elle était si transportée d'avoir trouvé un conducteur qui, loin d'être farouche, la portait à Dieu d'une manière si facile surtout par l'onction céleste qu'il répandait dans ses discours, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer son bonheur ; aussi fut-elle une de ses disciples des plus dociles. Elle aurait perdu le sommeil, le boire et le manger pour entendre ce séraphin terrestre qui enflammait de l'amour divin tous ceux qui l'écoutaient. Un jour qu'elle s'en sentait plus éprise qu'à l'ordinaire, elle lui dit avec sa naïveté ordinaire qu'elle avait une cuisante peine. Il la lui demanda : « C'est, lui dit-elle, mon Père, que j'appréhende de trop <( aimer Dieu. — Non, ma fille, lui dit-il, je vous réponds " que vous ne l'aimerez jamais trop. » Cela la satisfit beaucoup, car elle craignait étrangement qu'il ne l'obligeât à se faire religieuse et elle mit d'abord sur son marché qu'elle lui

obéirait en tout jusque là, le priant de ne point l'engager à Dieu de cette manière, ce qu'il lui promit à l'instant.

Ayant quitté toutes ses parures, elle se mit insensiblement dans la grande dévotion, mais d'une manière si aisée qu'elle la rendait aimable. On n'eût pas moins de complaisance pour elle qu'auparavant dans les compagnies ; elle sut en profiter pour les pauvres. Quand, par exemple, elle se trouvait dans quelque partie de jeu, elle en demandait fort agréablement le quart du gain pour le leur distribuer ensuite elle-même, ou le porter aux hôpitaux. Elle avait tant de grâce à tout ce qu'elle proposait en leur faveur, que de l'admiration qu'on avait eue pour sa beauté, on passa à celle de sa vertu. Elle ne s'en tint pas à des pratiques si aisées ; les vertus les plus difficiles lui devinrent familières, elle alla même jusqu'à pratiquer certaines austérités dont le seul nom auparavant l'aurait effrayée.

Son directeur lui [ayant] appris la méthode [de l'oraison lui avait] ordonné de prendre un poudrier pour en mesurer le temps ; mais elle lui répondait toute surprise : (^ Dieu {( m'en garde, mon Père, de mesurer le temps à Dieu ! » et elle y restait en effet tant que Tattrait de la grâce se faisait sentir à son cœur.

Elle fut bien sensible au départ du R. Père de La Golombière pour Londres, où ses supérieurs l'envoyèrent en qualité de prédicateur de la feue reine d'Angleterre, et elle ne s'en consola que par les lettres qu'il lui écrivait de là.

Mademoiselle de Lyonne avait jusque là conservé sa beauté dans tout son éclat, quoiqu'elle eût passé la grande jeunesse. Dans un voyage qu'elle fît à Lyon, il lui arriva un événement qui la ternit en un instant. Un matin, en se réveillant, le rideau de son lit n'étant pas bien fermé, elle vit devant elle un seigneur de cette province qui l'avait longtemps recherchée et qui était mort depuis peu dans un combat. Il était à genoux, les mains jointes, avec un air extrêmement triste et souffrant, et il lui dit avec un grand

soupir : v^ Ah I Mademoiselle que Dieu est ^rand, qu'il est « saint et qu'il est juste !.. il n'y a rien de petit devant ses « yeux, tout est pesé, puni ou récompensé. » Elle lui lemanda si Dieu lui avait fait miséricorde. Il lui répondit [que oui, et que c'était sa charité envers les pauvres qui l'avait sauvé.

Nous ignorons le reste de leur entretien ; mais notre chère [demoiselle en resta si pâle et si défaite qu'on avait peine k [la reconnaître et que Madame sa mère lui demanda, d'abord [en la voyant, ce qui lui était arrivé, car elle la trouva [vieillie en une nuit de plus de dix ans . Elle se garda bien le le dire, quoiqu'elle en fût étrangement frappée et que [son beau teint ne revint plus. Cependant, elle ne pouvait [se résoudre à quitter entièrement le monde, où elle vivait dans une sainte liberté pour toutes ses charités et dévotions ; elle s'imaginait qu'elle y ferait beaucoup plus de )ien que dans la religion où elle se trouverait inutile aux [pauvres qu'elle soulageait de tout son pouvoir. Mais le [Seigneur, qui ne l'avait que trop attendue, donna à notre Vénérable Sœur Alacoque une claire connaissance du choix [tju'il avait fait d'elle pour son épouse et le lui dit distincte- [ment, ce qui l'obligea d'écrire au Père de La Golombière [ue Notre-Seigneur voulait que Mademoiselle de Lyonne [se fît religieuse. Ce bon Père lui écrivit d'aller voir notre kVénérable Sœur Alacoque comme la plus sainte fille qu'il eût jamais connue. Elle y vint avec une certaine répugnance, et voyant l'air de cette sainte religieuse, toute concentrée dans son néant, elle se repentait déjà de l'avoir demandée, disant en elle-même : « Elle a des manières trop gênées et « elle me dira qu'il faut être religieuse, mais je n'en ferai « rien ! » Cependant l'onction merveilleuse des paroles de Sœur Alacoque la toucha si fort, qu'elle lui promit de suivre ses conseils, excepté sur la religion, dont il ne fallait jamais lui parler. Elle avait si bien cette idée dans l'esprit et une aversion si forte pour le saint état, qu'ayant reçu une lettre

de son saint directeur qui commençait par ces paroles : « Il « faut mourir à vous-même, ma chère fille !... » A peine eut-elle lu ces mots « il faut mourir », que s'imaginant qu'il lui disait par là d'être religieuse, elle faillit à s'évanouir. Ce fut un torrent de larmes ; on ne pouvait la consoler ; elle ne voulait pourtant dire son secret à personne, pas même à Madame sa mère qui se désolait de la voir dans ce triste état, lorsqu'une demoiselle de ses amies, étant venue à deux heures après midi, trouva toute cette maison dans l'afïliction et encore à jeun. Elle en voulut savoir la cause. Mademoiselle de Lyonne lui présenta sa lettre. Sa confidente l'ayant lue, la rassura de sa frayeur et lui fît voir par la suite que leur directeur ne lui parlait point de religion, ce qui lui rendit la joie et la vie, aussi bien qu'à toute sa famille.

Une autre fois notre Vénérable Sœur Alacoque l'envoya quérir. Elle ne vint qu'en tremblant et ne voulut jamais approcher la grille, mais lui demanda, de la porte, ce qu'elle souhaitait. Sœur Alacoque la pria de vouloir dire FOraison de trente jours à son intention. Elle le lui promit disant en elle-même : « C'est pour me faire religieuse : mais je u l'attraperai bien, car ma première intention en la disant (( sera pour n'en avoir jamais la vocation. » Elle finissait à peine cette oraison, que Sœur Alacoque reçut de nouvelles assurances de Jésus-Christ, qu'il voulait cette âme au nombre de ses épouses. Elle le fît savoir de nouveau au Père de La Colombière qui après avoir enduré la prison pour la foi en Angleterre, et en avoir été banni, était revenu près de Lyon par ordre de ses supérieurs, pour y rétablir sa santé, que cette révolution avait fort altérée. Il écrivit donc à notre chère demoiselle, qu'elle se préparât à un grand sacrifice, que Dieu demandait d'elle, et qu'il souhaitait fort lui apprendre lui-même. Aussitôt, ayant deviné ce que ce pouvait être, elle faillit à en mourir. Cependant elle part le même jour avec un de Messieurs ses frères et va, comme

uno personne hors crelle-ménie, recevoir sa dernière sentence de son saint directeur. Il fut charmé de sa prompte obéissance. D'abord, elle se mit à i^enoux en l'assurant (ju'elle venait en tremblant se sacrifier h tout ce qu'il lui ordonnerait. Il lui dit d'un air tout céleste : « Si Jésus- (( Christ vous demandait pour son épouse*, le refuseriez- (( vous, ma iîlle ? » Elle comprit bien ce qu'il voulait lui dire et ne sut que lui répondre : v 0 mon Père ! » — Refu- (( seriez-vous, ma fille, cet honneur? reprit-il, pourriez- « vous refuser Jésus-Christ ? Dieu le veut ! » Au même instant, toutes ses peines s'évanouirent, et il lui sembla d'être en paradis, en sorte que sentant son cœur inondé d'une consolation qu'elle n'avait jamais éprouvée, elle lui promit de se consacrer au Seig-neur dans la religion. Et pendant son retour à Paray, elle était si transportée de joie, qu'elle disait à Dieu : « Si d'entendre parler une per- « sonne qui vous aime, ô mon Dieu, est quelque chose de « si ravissant, que sera-ce de vous entendre, vous voir « et vous posséder éternellement? » Et ensuite, faisant un adieu général à tout ce qu'elle rencontrait elle s'écriait : (( Adieu ruisseaux, adieu prairies, adieu campagnes, adieu (' petits oiseaux ! » Et parmi ses transports, elle arriva auprès de Madame sa mère, sans s'être aperçue de la longueur du chemin, qui était près de vingt-cinq lieues.

Dès que cette dame fut informée du dessein de sa fille, elle lui déclara qu'elle n'y consentirait jamais, qu'elle lui était trop chère pour s'en séparer et que depuis dix ans qu'elle menait la vie dévote, elle ne l'avait jamais gênée en rien, qu'elle pouvait continuer sans penser à se séparer d'elle. Notre chère demoiselle, qui n'était pas moins attachée à Madame sa mère, n'était pas trop fâchée qu'elle la retînt, comme malgré elle dans le monde, car ses peines pour la vie religieuse lui étaient revenues aussi violentes que jamais. Elle fut près d'un an dans ce combat, ne pouvant rien obtenir de Madame sa mère, et ayant peine à se

résoudre à prendre un parti sans son agrément, pour lequel •elle se sentait elle-même une si mortelle répugnance.

Elle n'aurait jamais franchi le pas, sans les nouvelles tentatives de notre Vénérable Sœur Alacoque, qui toute extasiée, s'en vint, un matin, dire à la Mère Péronne-Rosalie Greyfîé, notre supérieure : « Ma Mère, Notre-Seigneur veut « absolument cette âme... Il m'a dit : « Je la veux, je la « veux à quel prix que ce soit ! » A l'instant, cette digne supérieure envoya quérir Mademoiselle de Lyonne, comme ayant un mot à lui dire. Elle vint entendre la messe dans notre église, avec un étrange combat de son âme. Au sortir, étant passée au parloir, la Mère Greyfîé et la Sœur Ala- <îoque lui dirent qu'il fallait entrer à ce moment sans en rien dire à Madame sa mère et que c'était la volonté de Dieu. Elle lui immola toutes ses réflexions ; et ayant passé ^ la porte, elle avoua à une dame de ses amies qui l'accompagnait : que si elle voyait le purgatoire ouvert devant elle, -elle s'y jetterait aussitôt que céans, tant elle se faisait de violence. Elle donna tout l'argent qu'elle se trouva sur elle aune autre de ses amies, croyant qu'on serait trop heureux dans un cloître d'y posséder sa personne et pensant faire beaucoup que de s'y renfermer.

Toute sa consolation était qu'elle n'y vivrait pas quinze jours. Elle se flattait, du moins, qu'elle y primerait comme dans le monde et qu'elle apprendrait à vivre à toutes les religieuses qu'elle croyait sans esprit à la réserve de la supérieure, avec laquelle elle serait toujours ; mais elle se trouva bien éloignée de son compte, notre Communauté était alors presque toute composée de filles de qualité de la première noblesse de ces provinces. Elle nous disait fort agréablement dans la suite qu'elle avait d'abord remarqué qu'il n'y en avait pas une qui n'eût plus d'esprit qu'elle et à qui elle pût donner des leçons, se trouvant au contraire fort ignorante dans les pratiques religieuses, qu'il lui fallait apprendre des jeunes filles, ses compagnes, qui se diver-

tissaient quelquefois à ses dépens en l'appelant leur ii^rand' mère, car elle avait trente-cinq ans. Mais nonobstant cet âge avancé, elle s'abaissait volontiers à lire en latin auprès des novices, pour réparer la négligence qu'elle avait eue de l'apprendre dans sa jeunesse, afin que cette ignorance fût un empêchement à être reçue dans la religion.

Elle se désabusa aussi tout doucement de la vie triste et mélancolique qu'elle s'était imaginée qu'on menait dans le cloître, car voyant la sainte joie peinte sur le visage des "^(ijurs et qu'elles passaient la récréation avec beaucoup de j^aieté, où Ton y tenait des discours agréables et saintement joyeux, comme il nous est marqué, voyant même qu'on y riait de bon cœur, cela lui plut extrêmement et elle commença de penser qu'elle ne mourrait pas sitôt qu'elle se l'était à l'abord figuré.

Cependant Madame sa mère ayant appris son entrée céans fut étrangement irritée contre elle et jura de ne la voir jamais si elle persistait dans son dessein. Elle lui tint parole jusqu'après sa profession. Mais quoique notre chère prétendante y fût sensible au dernier point, elle ne laissa pas de soutenir les épreuves de la religion que la Mère Greyfié tâchait de lui adoucir par rapport à son âge et à son faible tempérament.

Elle passa d'un reste de fierté dont elle n'avait pu tout à fait se défaire dans le monde, dans une noble et charmante simplicité qui lui faisait recourir comme un enfant à sa supérieure, qui la recevait à bras ouverts dans toutes les occasions et qui ne pouvait s'empêcher de sourire de la simplicité de ses expressions car tout paraissait nouveau à notre chère sœur.

Elle s'adressait aussi à notre Vénérable Sœur AlacoqUe qui tâchait de soutenir sa ferveur et de Taugmenter chaque jour.

Ce fut en prononçant les sacrés vœux qu'elle en goûta toutes les délices de la divine alliance, qui depuis cet heu- Murg uerile-Marie Alacoque. — III. 25

reux moment n'ont cessé de lui faire éprouver tout ce qu'il y a de plus doux dans le service du Seigneur. Ses transports de s'y voir pour jamais consacrée étaient si véhéments qu'elle l'en remerciait à haute voix, baisant les murailles de sa cellule et celles du monastère qui la séparaient de ce monde qu'elle avait eu tant de peine à abandonner et qui lui paraissait si méprisable en comparaison du bonheur dont elle jouissait dans ce nouveau paradis de la religion.

Toutes les observances lui en paraissaient si douces et si aimables qu'elle se serait fait un scrupule d'en violer aucune et tout le monde était charmé de voir son exactitude à les pratiquer. Son obéissance au son de la cloche était si prompte qu'elle quitta le Révérend Père de La Colombière qui, revenu malade à Paray, lui rendait visite. Quoiqu'il n'y eût pas un quart d'heure qu'elle était près de lui, comme elle entendit sonner le souper elle prit aussitôt congé de ce saint directeur, qui en resta très édifié, aussi bien que toute la Communauté.

Ce saint religieux ne put revenir la voir de quinze jours | et il lui dit en l'abordant: « Que j'ai de joie, ma fille, de « vous voir épouse de Jésus-Christ! » A quoi elle répondit : « 0 mon Père que Dieu est bon ! » et restant tous deux comme extasiés des effets merveilleux de la grâce, ils furent quelque temps sans pouvoir s'expliquer que par le silence. Ce saint homme, le rompant enfin, témoigna son ravissement de voir que notre chère Rosalie était si bien entrée dans l'esprit de notre sainte vocation en si peu de temps qu'elle le "possédait d'une manière à faire admi- j rer la bonté de Dieu à son égard.

Sa manière ordinaire était d'aller à Notre-Seigneur "^ comme à son bon père ou au meilleur de ses amis, en lui disant: « Mon Seigneur, vous savez bien que j'ai tout u quitté pour vous: je vous supplie de m'accorder telle et « telle grâce », et lui parlant avec la même franchise qu(

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si elle Teiit vu converser sur la terre. Lorsqu'elle se trouvait indisposée et ne pouvait se lever en même temps que les autres, elle lui demandait permission de reposer. D'autres fois qu'elle se sentait une fâcheuse insomnie, elle lui disait oontidemment : « Mon Seii^neur, si je ne dors point du tout, je ne pourrai faire l'oraison et nous ne nous entretiendrons pas ensemble. » Cette amoureuse confiance gagnait si fort le cœur de son Bien- Aimé, qu'il lui envoyait un doux sommeil, qui la mettait en état de se lever pour l'oraison, comme elle l'avait désiré. Il l'avait si fort accoutumée aux douceurs de sa divine familiarité, que lorsqu'il la retirait, elle se trouvait comme un enfant, qui n'ayant point de secours ni d'asile, croit être abandonné de son père. S'il semblait ne pas répondre à ses tendres empressements, et qu'il la laissât en sécheresse, elle lui disait humblement : « Mon Seigneur, ayez la bonté de me dire une parole de vie. » Et Dieu restant sourd à sa voix, elle ajoutait : « Si vous ne venez, mon Seigneur, je m'en vais. » Et croyant le ciel insensible à sa peine, elle se levait en disant : « Je m'en vais, Seigneur, puisque vous ne daignez pas me jeter un regard de faveur, ni me répondre une « seule parole. » Mais, à l'oraison suivante, le Seigneur se laissait fléchir à ces instances et lui rendait le goût de sa divine présence.

Comme son entrée avait fait beaucoup de bruit dans la

province, une personne de la première qualité de sa con-

( naissance ayant passé dans cette ville et demandé Made-

I moiselle de Lyonne, on lui dit qu'elle était religieuse à

f Sainte-Marie; il n'en voulut rien croire jusqu'à ce qu'il lui

eût parlé, et il en fut si édifié qu'au sortir du parloir, il

paraissait dans l'admiration : (( Je viens, disait-il, de parler

« à une sainte ; toutes les filles peuvent être religieuses,

« puisque Mademoiselle de Lyonne a fait une telle méta-

« morphose. » En elTet, ce n'était plus cette fière lionne,

mais elle était devenue douce et humble comme un agneau,

jusqu'à se familiariser avec nos sœurs domestiques et les prier de lui laisser balayer la cuisine, les aider à arracher les racines, à éplucher les herbes et à rendre à chacune de nous tous les petits services qu'elle pouvait s'imaginer.

Les événements de la mort de Madame sa nièce, qu'elle ressentit vivement, et du Père de La Colombière peu de temps après son retour en cette ville, ne la troublèrent point, surtout depuis que notre Vénérable Sœur Alacoque l'eut assurée que ce saint religieux jouissait de la félicité. Elle lui parlait avec la même confiance que s'il eût été en vie; elle mérita aussi par son intercession de recevoir plusieurs grâces, comme, lorsque dans deux attaques de maladie, aussi subites que violentes, elle se trouva guérie dès qu'elle l'eut invoqué.

Notre vertueuse Sœur Alacoque suppléait à ce que son directeur ne pouvait plus lui dire. Cependant notre chère Rosalie s'avisa de vouloir faire à Dieu un sacrifice de ne lui plus parler ni prendre ses avis, comme le plus grand qu'elle lui pût faire. Elle trouva peu après son intérieur tout changé ; elle se vit un trouble et une inquiétude | qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps. Elle n'en ! fît aucune confidence à Sœur Marguerite-Marie Alacoque, mais cette sainte fille, éclairée d'en haut, lui dit un jour: (( Vous faites une réserve qui déplaît à Dieu et qui boule- ! « verse tout votre intérieur. » Gela l'obligea peu à peu à ; reprendre ses conseils, qui ne la conduisaient qu'à la perfection et elle vit revenir la paix dans son âme.

Un jour qu'elles étaient toutes deux malades à l'infirme- I rie. Sœur Alacoque, venant d'être saignée, ne put assister à un sermon qu'on vint prêcher dans notre église. Sœur Marie-Rosalie sacrifia à la charité l'envie qu'elle avait de l'aller entendre, en restant auprès de cette sainte fille, qui lui promit qu'elle n'y perdrait rien, et que Notre-Seigneur l'en récompenserait. Il le fit sur-le-champ, car Sœur Alacoque lui dit des choses si merveilleuses de l'amour du

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Cœur de Jésus pour ses créatures et de celui qu'elles doivent lui rendre, qu'elle en resta toute pénétrée d'onction et plus que si elle eût ouï dix sermons, quoiqu'elle ait toujours été saintement avide de la parole de Dieu et qu elle goûtât tout ce qui lui venait de sa part. Elle avait un profond respect pour ceux qui lui en tenaient la place, et, en général, pour tous les religieux, singulièrement pour ceux de la Compagnie de Jésus, à l'égard desquels elle se portait jusqu'à la vénération. Ils lui rendaient aussi le retour d'une estime peu commune, surtout les RH. Pères de La Golom- Inère, Rolin et de Villette, qui sont morts tous trois en odeur de sainteté. Ils admiraient tous ses saintes dispositions et combien elle possédait 1 esprit de saint François de Sales. Malgré Futilité qu'elle retirait de la présence de ces saints directeurs, elle les voyait partir avec une résignation parfaite, et ce fut dans ces sentiments qu'elle perdit pour cette vie sa vertueuse directrice et celle qui, après Dieu, était cause du bonheur dont elle jouissait dans la vie religieuse, je veux dire notre Vénérable Sœur Alacoque, que le Seigneur retira à lui. Elle s'en consola sur ce qu'il n'abandonne jamais ceux qui mettent en lui toute leur confiance. Elle était saintement affamée de la communion ; elle aurait tout fait et tout souffert pour n'être pas privée de ce Pain de vie, qui lui en donnait une toute nouvelle. Lorsqu'elle se sentait si épuisée, qu'il lui semblait de tomber en défaillance, elle disait à Jésus-Christ : « Mon Seigneur, « donnez-moi la force d'aller vous recevoir, car si je ne ' communie pas, nous y perdrons tous deux, puisque vous ' daignez prendre vos délices avec vos faibles créatures. » Aussitôt qu'elle avait reçu ce divin aliment, elle se sentait toute fortifiée de corps et d'esprit, en sorte que nous en étions dans 1 étonnement, surtout dans sa dernière maladie, qui dura huit mois, où elle voulut toujours aller conmnunierau chœur, jusqu'îi trois jours avant sa mort, qu'il fallut, cette dernière fois, la rapporter sur les bras à l'infirmerie.

Lorsqu'elle voulait rég-aler son âme et la récompenser de quelques victoires remportées sur ses passions — qu'elle avait assez vives et qu'elle se plaisait à dompter — elle lisait quelque chose dans le livre de V Amour de Dieu de notre saint Fondateur. Son cœur en était rassasié, comme lorsque l'on sort d'un gros festin. Elle n'a presque jamais lu que les écrits de ce saint Père de nos âmes et ceux du Père de La Colombière, qu'elle regardait aussi comme le sien. Elle possédait l'esprit de tous les deux, qui ne différait en rien, et elle l'insinuait à toutes les commençantes, autant qu'il lui était possible, et leur inspirait surtout une estime et un amour tout particulier pour les Entretiens de notre saint Fondateur, leur disant que si tout la charmait, elle se délectait dans celui de la simplicité. Elle était ravie lorsqu'on les rapportait aux assemblées ; elle se mettait alors près de celle qui le rapportait pour le mieux entendre et elle ajoutait qu'elle augurait bien de celles qui goûtaient les livres de l'Institut, car elle les regardait comme des oracles, oii nous devions chercher toutes nos décisions et la nourriture délicieuse de nos esprits.

Elle était gracieuse, bonne et complaisante, s'édifîant de tout ce qu'elle voyait faire ou entendait dire aux autres, tournant tout en bien. Gomme elle était très polie et obligeante, elle aimait beaucoup les mêmes qualités dans les autres.

On ne peut dire comme elle était aimée des pensionnaires, lorsqu'elle j fut maîtresse. Ces jeunes enfants auraient préféré le plaisir d'être auprès d'elle à tous ceux de leur âge. Elle les récréait saintement, mais d'une manière si charmante, que ces jeunes élèves ne pouvaient s'empêcher de la chérir autant qu'elles la respectaient. Elle eut parmi elles deux de Mesdemoiselles ses nièces, qui ne pouvaient lui refuser leur juste attachement. Notre chère sœur aurait bien souhaité qu'elles eussent pris goût à la vie religieuse, mais elle se consola de les voir s'établir dans le

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A monde par la rare piété dont elles ont donné de j^-rands exemples, surtout Madame la comtesse du Breuil. D'une infinité de nièces qu'elle a eu religieuses — dont il y en a deux à notre monastère de Riom — elle n'a pu avoir la , satisfaction d'en avoir auprès d'elle, que feu notre chère sœur de Varennes, fille de Madame sa sœur, qu'elle avait élevée dès son enfance. On ne saurait exprimer conibien de soins elle s'est donné pour elle et jusqu'à quel point elle fut sensible à la perte qu'elle en fit deux ans avant sa mort '.

La tendresse qu'elle conservait pour tous ses parents était toute sainte. On peut assurer d'elle qu'elle a eu au souverain degré le don de piété par rapport à Dieu et à ceux qui lui tenaient sa place, de même qu'à ceux qui lui appartenaient.

Sa foi était si vive qu'elle semblait tenir de l'évidence qui fait la béatitude; son espérance si tendre et si ferme qu'elle I était toujours exaucée et qu'elle aurait cru faire injure à I Dieu de douter un moment de son salut. Elle allait jusqu'à ! faire son compte de n'aller point en purgatoire, disant que Dieu donne ses grâces selon la confiance qu'on avait en ; lui, et qu'elle portait la sienne jusque là. Pour son amour, il faudrait une plume angélique pour le dépeindre au vif. ' Elle ne respirait que pour l'Époux céleste et ne parlait d'autres choses, mais avec une telle suavité qu'elle l'inspirait aux autres. Elle ne pouvait comprendre qu'il y eût des cœurs insensibles à ce divin amour^ sentant le sien si embrasé de ses divines flammes. C'est ce qui lui faisait dire à Dieu, lorsqu'il tonnait bien fort, ou lorsqu'elle lisait qu'il faisait des reproches aux hommes — sur leur endurcissement — par les prophètes : « Ne criez pas, mon Seigneur ! " on vous aimera, oui on vous aimera... Apaisez-vous, je

1. Sœur Marie-Constance de Varennes de Glétin mourut en 1723, à l'âge de 49 ans. Sœur Marie-Rosalie de Lionne ne mourut qu'en i' 1725, à l'àf^e de 81 ans.

« VOUS en conjure : vous serez aimé », croyant pouvoir le « lui promettre au nom de tout le g-enre humain, ou souhaitant de Faimer autant que toutes les créatures ensemble, à leur défaut.

Elle était si fort unie à son divin objet, que sur la fin de sa vie, étant devenue fort sourde, elle passait souvent des récréations au milieu de nous sans pouvoir entendre une seule parole. Elle nous disait alors : « Que cela ne vous « fasse nulle peine, je m'entretiens avec Notre-Seigneur « mon bon ami; jamais je ne m'ennuie avec lui; une seule « parole qu'il dit à mon âme la tient si contente et si fort « dans la joie que je n'ai jamais goûté de plaisir pareil dans « les plus agréables compagnies. »

On ne peut conter le nombre des g-râces intérieures qu'elle a reçues de la divine Bonté. Elle reg-ardait comme une des plus singulières celle que Dieu lui fît un jour de sainte Madeleine que, se sentant toute enflammée du feu divin dont brûlait cette sainte amante, elle fut devant le saint Sacrement et dit à Jésus-Christ dans sa franchise ordinaire : « Mon Seigneur, je ne sortirai point de vos pieds « sacrés que vous ne m'ayez fait connaître ce qui vous « déplaît en moi et met obstacles à ma perfection. » Dieu se laissa un peu prier ; mais notre chère Rosalie redoublant ses instances, il lui dit intérieurement : « Voilà ce qui me déplaît en toi », lui faisant voir et toucher en un instant que l'orgueil, qui est naturel à tout le monde, était ce que Dieu voulait détruire en elle.

Lorsque Monsieur son frère le cadet eut fait l'acquisition de la terre de Digoine, la plus belle du Gharollais, qui lui donnait le titre de marquis, jamais elle ne put se résoudre à le lui donner sur les lettres qu'elle lui écrivait, ni souffrir qu'on le nommât ainsi en sa présence, ce qui édifiait fort ce pieux gentilhomme. Mais le sentiment que produisit dans elle la haute fortune de Monsieur son frère et de ses chers neveux fut une vive appréhension pour leur salut : « Le

<i Soii^-neur. disait-elle, est avec ceux qui soulTrent; il n'y a ii de salut que pour ceux qui sont marqués au sceau de la « croix — coinniout ne pourrais-je pas craindre pour ceux <* dont elle paraît s'éloigner?»

Comme elle était une âme d'élite, Jésus-Christ n'avait garde de lui être avare de ces mets délicieux au pur amour. Il lui en fit présent d'une manière qui a quelque chose de singulier, il y a près de vingt-cinq ans. Une dévote de sa connaissance mourut en cette ville en odeur de sainteté et recommanda fort en mourant qu'on donnât de sa part à sœur de Lyonne un petit crucifix, qu'elle tenait du Père de Villette leur commun directeur, en lui mandant que le Seigneur lui envoyait la croix, et qu'elle la priait de la recevoir de sa main adorable, comme un don précieux et de porter toujours sur elle ce petit crucifix. On fit sa commisfsion à notre chère sœur, qui en fut d'abord frappée, et n'osant presque toucher cette croix, qui lui en présageait quelqu'une bien sensible, elle fut la porter dans un endroit ffort éloigné. Mais comme elle ne tarda pas à se faire un reproche de fuir ainsi la Croix de son Sauveur, elle fut la chercher et la serra sur son cœur, avec une espèce de répugnance qui pourtant lui annonçait qu'elle en sentirait bientôt les atteintes. En elfet six mois après, elle fut attaquée d'un si violent mal aux yeux qu'elle faillit à les perdre tous deux; mais le Seigneur se contenta de lui en ôter un, après avoir été un an sans presque voir le jour, avec des douleurs inexplicables. On lui donna un séton et le reste de sa vie ses beaux yeux parurent comme éteints, et il ne lui resta plus de vue que pour se conduire et faire des ouvrages très faciles.

Elle avait pour [ses supérieures] une ouverture de cœur et une vénération infinie, sur quoi elle nous disait : « J'aime « mes supérieures comme Jésus-Christ même. Lorsque je '« les ai élues, je dis : mon Dieu vous me l'avez inspiré, " puisrjue je me suis conformée à la Communauté. Si je ne

(( les ai pas élues, je lui dis : Seigneur, c'est vous qui me « l'avez donnée, c'est votre choix et non pas le mien : elle « ne m'en sera que plus chère. » En effet, on n'a jamais pu comprendre pour laquelle elle avait eu plus d'inclination, les chérissant et respectant toutes également.

Son oraison étant continuelle, il ne faut pas s'étonner si elle passait toutes ses retraites comme dans un petit paradis terrestre et dans une union parfaite avec son divin Sauveur. Dans la première qu'elle fît, lorsqu'elle n'était encore que prétendante, sa maîtresse lui dit, que le Seigneur la menait en solitude et que là, il parlerait à son cœur. Elle attendait chaque jour ces divines paroles sans en entendre aucune, et s'en plaignait à cette maîtresse toutes les fois qu'elle venait lui rendre visite. Enfin le dernier jour, elle se trouva si bien de l'entretien de son céleste Amant, qu'elle ne l'aurait jamais voulu voir finir. Comme il était assuré pour elle qu'elle y goûtait toujours le don de Dieu, une fois qu'elle était prête d'y entrer, une sœur se plaignit à elle qu'elle n'y éprouvait que des rigueurs et qu'il lui semblait que le ciel fût d'airain pour elle. La charitable sœur de L}'onne lui dit : « Si Dieu veut que nous changions (( de dispositions pour cette retraite, je vous donne la « mienne et prends la vôtre » et s'en fut dire à Jésus- Christ : « Mon Seigneur, je viens à la place de ma sœur « une telle, à vos pieds sacrés, y passer ma solitude. » Notre-Seigneur la prenant au mot, pour ainsi dire, changea en effet leurs dispositions à toutes les deux, en sorte que celle qui n'avait jamais eu de consolations, en fut comme inondée, et ne s'est si bien trouvée de sa vie en retraite. Pour notre chère Rosalie, elle y fut dans une si grande stérilité et sécheresse intérieure que, de ses jours, elle n'avait été si mal à son aise et ne retourna de sa vie à faire une semblable charité. Le Seigneur s'était si fort approprié cette âme, qu'il en faisait les délices de son amour. Elle nous a avoué qu'elle avait passé une retraite avec ces seules paroles

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de notre saint Fondateur : u Ueg"îirdez Dieu et le laissez « faire. ^> Et c'était non seulement son occupation dans ses retraites, mais encore des années entières et surtout les dernières de sa vie.

C'était une tille de silence et à qui le Seigneur faisait extrêmement goûter ce saint exercice, après lui en avoir donné l'intelligence dans une de ses retraites, en sorte qu'elle en était comme dans une espèce de ravissement lorsqu'elle s'en expliquait : « Faites toutes choses en silence u dans la sainte religion. Quel bonheur, nous disait-elle, « d'aimer Dieu en silence, lui parler en silence, l'écouter en « silence, obéir en silence, soutTrir en silence, s'humilier u en silence. » Enfin, elle était inépuisable lorsqu'elle nous parlait de la vertu du silence qui paraissait être une de ses vertus favorites, car l'air dont elle s'exprimait en disait encore plus que ses paroles.

Ses grandes infirmités n'ont pas permis qu'elle passât dans toutes les charges. Elle a été conseillère plusieurs fois, ayant un jugement des meilleurs. Elle a encore exercé celles de surveillante et de directrice. Et dans celle de portière, elle a fait voir son excessive charité pour les pauvres qu'elle secourait au delà de tout ce qu'on peut imaginer, se servant même pour cela de quelques innocents stratagèmes qui seraient trop longs à détailler.

Le saint usage qu'elle faisait de la vie engagea le Seigneur à la lui prolonger jusqu'à l'âge de quatre-vingt-un ans. Nous voyions cette vénérable ancienne, avec un air religieux, une démarche sûre et ferme, aller au delà de ses forces pour pratiquer presque toutes les observances de la vie religieuse, ne voulant pas même qu'on fît son lit ni sa chambre, ni qu'on lui rendît presque aucun service. On était surpris de lui voir un certain air de gaieté, quoiqu'on sût qu'elle avait plusieurs indispositions, qui cependant ne pouvaient la résoudre à faire son séjour à l'infirmerie, malgré les prières instantes qu'on lui en faisait et qu'il lui prît

des défaillances de temps en temps, en sorte qu'on la trouva une fois évanouie dans un dortoir. On ne put même gagner sur elle qu'elle s'y rendît pour cette fois, nous disant qu'elle avait plus de tranquillité dans sa cellule et qu'elle y reposait mieux à son aise la matinée. 11 fallut enfin l'y contraindre par obéissance, lorsqu'un soir qu'elle soupait au réfectoire, elle se trouva mal tout à coup ; et comme elle en fut sortie, on la suivit et sur-le-champ elle resta entre les bras de celles qui l'accompagnaient, un furieux vomissement de sang l'ayant surprise avec tant d'abondance que les médecins dirent, qu'une jeune personne ne pourrait y résister. Elle était dans la joie de son cœur, croyant que Dieu était sur le point de la délivrer des misères de cette vie, dans le temps du jubilé qui était ouvert, et qu'elle aurait, selon sa confiance, le bonheur d'aller en paradis sans tâter du purgatoire. Elle s'en flattait et remerciait Dieu à haute voix, lorsqu'elle recevait les derniers sacrements. Mais voulant ajouter de nouveaux mérites pour embellir sa couronne, Notre-Seigneur la laissa encore huit mois en ce monde, où sa vie ne fut plus qu'une langueur continuelle, causée par une fièvre ardente, accompagnée d'un air si souffrant qu'elle faisait compassion à toutes celles qui la voyaient. Elle ne comprenait pas comment elle pouvait subsister, ayant un dégoût mortel et se sentant toujours en défaillance. Cependant elle ne gardait point le lit et malgré sa fièvre, elle se promenait un peu et nous disait que -c'était pour vérifier la prédiction de notre Vénérable Sœur Alacoque qui l'avait assurée qu'elle souffrirait étrangement avant de mourir. Elle ajoutait avec son agrément ordinaire : « Je n'en voulais rien croire alors, et j'allais vers ma supé- « rieure qui me faisait espérer tout le contraire, mais je « l'éprouve bien à présent. »

Toujours plus ardente que jamais à recevoir son Dieu, elle ne perdit pas deux communions pendant cette grande maladie. Elle venait même la recevoir à la messe de Com-

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nmnauté. Nous étions pénétrées d'édilication de voir cette vertueuse mourante, faire de si prodij^ieux elForts, mais ellfr nous disait que c'était toute sa vigueur que le Pain céleste et qu'elle mourrait dès qu'elle ne le pourrait plus recevoir. En elVet, la dernière l'ois qu'elle fut au chœur, le dimanche avant sa mort, elle dit : « Je n'y retournerai de ma vie. » On la mit tout de suite au lit, où elle voulut se charger des commissions de chacune de nous pour l'autre monde, avec une paix, et une tranquillité merveilleuse, nous assurant que si Dieu lui faisait miséricorde, nous nous en ressentirions toutes. Chacune de nous venait la voir par dévotion et elle nous recevait avec un air de sainteté qui nou& ravissait toutes.

Elle avait prié une de ses amies de lui dire souvent ces paroles : « Que je vive ou que je meure, pourvu que {( l'amour me demeure ! » Et lorsque cette sœur s'en acquittait, la mourante lui répondait ces paroles de Notre-Seigneur : « Ne vous avais-je pas dit que celui qui m'aime « serait aimé de mon Père? » Et s'adressant à Monsieur notre Confesseur, elle lui disait des choses si touchantes sur l'amour de Dieu et la confiance en ses bontés, que nous pleurions de joie et de consolation de les entendre. Mais s'apercevant de la vénération qu'on avait pour elle et craignant d'en avoir quelque complaisance, elle parla d'ellemême en des termes si humiliants devant toute la Communauté qu'elle l'embauma d'édification. Elle avoua à Monsieur notre Confesseur ce qui l'avait ainsi obligée à se confondre et à s'anéantir devant nous. Et sans perdre son amoureuse confiance en Dieu, elle lui disait tendrement :

Hélas ! mon Seigneur ne me faites pas peur, je vous en ' conjure, car je ne pourrais pas soutenir votre présence « et votre majesté : vous êtes si grand et moi si petite, ({ue « vous m'accableriez si vous n'épargniez ma faiblesse. »

Sentant qu'elle augmentait beaucoup, après avoir reçu tous ses sacrements avec une piété ravissante, elle

s'adressa à Monsieur notre Confesseur^, pour savoir s'il était temps qu'elle rendît le dernier soupir, voulant le faire par obéissance, comme toutes les actions de sa vie religieuse. Le sage conducteur de son âme lui ayant dit que oui^ et qu'elle mourût par obéissance, un Miserere après, elle expira et rendit sa belle âme à son Dieu qu'elle avait tant aimé. Ce fut avec une douceur qui nous fut comme un indice de celles qu'elle goûte dans le séjour des bienheureux. Toute la Communauté resta très affligée de sa perte, qui ne sera de longtemps réparée. Elle la regarde comme une avocate très puissante dans le ciel, et il n'y a aucune de nous qui ne souhaite faire une fin semblable à la sienne.

Dieu soit béni !

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