SOEUR G.-R. DE FARGES
Vive -j- Jésus !
ABRÉGÉ^ DE LA VIE ET DES VERTUS DE NOTRE TRÈS HONORÉE SŒUR CLAUDE-ROSALIE^ MARQUE DE FARGES, DÉCÉDÉE EN CE MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE DE PARAY, LE 14 MAI 1733, ÂGÉE DE 69 ANS, PROFESSE DE 49, DU RANG DES SŒURS CHORISTES.
Cette généreuse amante du sacré Cœur de Jésus était d'une des meilleures et des plus riches familles de la ville de Marcigny et le tendre du cœur de Monsieur son père — étant la perle de sa famille — sans être douée d'agréments extérieurs. Elle fut élevée en enfant gâtée, et, quoiqu'elle fût dans une maison très pieuse, ce fut de Dieu seul, qui Favait choisie pour son épouse, qu'elle reçut les premières leçons pour parvenir à ce bonheur. A Fâgede six ans, ayant dit un mensonge à sa maîtresse d'école, elle crut avoir fait un si grand crime, que fondant en larmes, elle se jeta à genoux devant une image de la Sainte Vierge, lui promettant que, si elle obtenait son pardon de son cher Fils, elle faisait vœu de chasteté. 11 lui sembla d'entendre une voix qui sortait de l'image et qui lui disait : « Je vous reçois
1. Extrait de la Circulaire de Paray, du 23 novembre 1735. Sœur de Farges, novice de la Bienheureuse, tenait sa chère maîtresse avec sœur Fr. -Rosalie Verchère, (juand elle mourut. Elle travailla avec sa compagne à la Vie dite des Contemporaines.
2. Le vrai nom de religion de la sœur do Farges est Péronne-Rosalie. Mais, comme elle s'appelait Claude de son nom de baptême, il arrivait souvent qu'on mélangeât les deux noms et on en faisait sœur Claude-Rosalie .
LA VISITATION DE rARAV 407
<* pour ma fille et vous serez l'épouse de mon divin Fils. » Elle se leva toute consolée, et renouvelait son vœu tous les dimanches à la messe. A l'âge de douze ans, elle fut menée aux Ursules de cette ville, près d'une proche parente, pour se préparer à faire sa première communion. Par une continuation delà protection divine sur cette âme de choix, elle fut confiée aux soins du R. Père de La Colombière, supérieur des Jésuites. Il lui fit faire une retraite de quelques jours, où elle lui fît sa confession générale. Il ménagea si bien les lumières et les touches de la grâce sur ce jeune cœur, qu'il lui inspira de se livrer au Seigneur de toute l'étendue de ses forces, dans cette grande action, qu'elle fit avec toute la ferveur dont elle était capable et avec une ardeur extrême de se consacrer à son divin service, mais encore indéterminée du choix de la Religion, où il lui plairait l'appeler. Un jour, étant venue à notre église, pour y assister à une cérémonie, il lui sembla que saint François de Sales lui disait au fond du cœur qu'elle serait sa fille, ce qui lui fit un grand plaisir, pensant que cette promesse s'accordait fort bien avec celle de la Sainte Vierge, puisqu'en ce pays on nous appelle : les Sainte-Marie.
Elle retourna bien joyeusement dans sa maison paternelle, où elle goûtait toutes les douceurs qu'une fille sage peut trouver auprès d'un père qui la chérissait infiniment et qui ne lui refusait rien de toutes les honnêtes libertés de son âge, dont elle usait en fille d'esprit et des plus réservées, mais en agissant comme la maîtresse de la maison ; en sorte que Madame sa mère était obligée d'ajuster ses inclinations à celles de notre chère demoiselle, par le pouvoir que lui donnait Monsieur son père. Il comptait de l'établir avantageusement et il ne s'attendait à rien moins qu'à s'en séparer pour la vie. La générosité de cette fille bien-aimée franchit le pas à l'instant qu'elle apprit qu'une demoiselle de ses amies et sa confidente était venue céans s'y faire religieuse. Elle partit pour suivre son exemple, se
servant de l'ascendant qu'elle avait sur l'esprit de Monsieur son père pour obtenir son consentement, auquel la vertu de Madame sa mère ne forma aucun obstacle.
Notre très honorée Mère Péronne-Rosalie Greyfîé,. professe d'Annecy, alors supérieure, la reçut avec cette grâce qui lui était si naturelle, et tâcha de lui adoucir les commencements de la vie religieuse, par des sages ménagements, sans lesquels elle lui aurait paru à l'abord impraticable. Elle s'accoutuma insensiblement à toutes nos saintes observances. Mais ayant reconnu son caractère, qui était intrépide, elle la traita bientôt en fille forte, ne lui épargnant pas les épreuves, qu'elle soutint très généreusement, en sorte qu'elle fut reçue au saint habit avec éloge. Sa ferveur croissant chaque jour pendant son noviciat, elle eut le bonheur de faire la sainte profession en son temps.
Trois excellentes directrices, qui étaient autant de règles, vivantes, avaient travaillé avec succès sur ce riche fonds. Le Seigneur en ayant retiré deux à lui, et notre très honorée Mère Marie-Christine Melin, la troisième, ayant été élue supérieure, elle crut ne pouvoir mieux dédommager ses chères novices, que de mettre à sa place notre Vénérable Sœur Marguerite-Marie Alacoque, l'ayant sortie de la charge d'Assistante pour celle-ci, qui est si importante. Cette sainte fille mit le feu de l'amour divin dans tous cescœurs si bien disposés. Celui de notre chère sœur de Fargesfut d'abord un des plus épris, s'étant pour jamais livrée au pouvoir de la grâce, et ne s'étant pas ralentie d'un moment de la ferveur et de la mortification qui lui fit faire un éternel divorce avec tous les contentements naturels les plus légitimes, à l'exemple de sa sainte maîtresse, nous ayant dit bien des fois : que quoiqu'elles eussent appris toutes nos observances des trois premières et qu'elles les vissent exactement pratiquer à la Communauté, notre Vénérable Sœur Alacoque les leur expliquait avec une onction toute céleste, qui semblait couler du Cœur même de Jésus et qui
facilitait la vertu d uiio manière délicieuse. Aussi notre chère Rosalie était une des plus ardentes à toutes les pratiques de ferveur que leur inspirait cette sainte fille, sur- Itout à passer les silences des fêtes et des jours de divertissements à réciter les sept Psaumes delà Pénitence et autres prières dans notre sépulture, pour nos sœurs défuntes, faisant ensuite une procession tout autour, les genoux nus par terre, portant, chacune à son tour, une croix de bois, qui s'y voit dans un coin, la sainte Directrice marchant toujours en tête.
La dévotion du sacré Cœur de Jésus était son but dans tous les entretiens qu'elle leur faisait. Elle leur en parlait avec tant de grâce et d'insinuation, qu'elle prit germe dans leurs cœurs bien aisément ; tandis que cette sainte fille^ par une timidité qui lui était naturelle, n'en disait pas un mot au reste de la Communauté, pas même à ses amies, dont elle avait grand nombre, non plus qu'au supérieur ni au confesseur ordinaire ; ce qui fît que les plus régulières prirent pour une innovation l'entreprise de ce fervent noviciat, à la fête de leur Maîtresse, de mettre au jour cette insigne dévotion. On la reçut avec ardeur dès qu'elle fut autorisée de Monsieur du Feu, notre supérieur, et que la très honorée Mère Grejfié, alors supérieure de notre monastère de Semur-en-Auxois, qui savait toutes les grâces que recevait à ce sujet notre Vénérable Sœur Alacoque, l'eût aussi approuvée ; mais jusqu'à ce temps-là, qui fut un an entier, ce petit grain de sénevé germa dans le noviciat et en est sorti comme un bel arbre, qui s'est étendu par toute la terre.
Les fruits que notre chère Rosalie en tira lui donnèrent
un goût exquis pour Taustérité du corps et l'abnégation de
l'esprit. Elle en était insatiable et fut même jusqu'à deman-
!• der au Seigneur, qu'il la rendît abjecte à la Communauté.
Il exauça bientôt le désir qu'il lui avait inspiré, ayant per-
(1 mis qu'il lui survînt, dès son noviciat, un abcès, fâcheuse
incommodité, qui lui attira bien des humiliations le reste de ses jours, et auxquelles elle n'était pas insensible.
Elle imita au plus près sa sainte Directrice pour la grandeur du courag-e et l'entreprise des vertus héroïques, gravant sur son propre cœur avec un canif le saint Nom de Jésus, pour lui témoigner la véhémence de son amour. Il y entra si avant qu'il y faisait des progrès continuels, par la sainte cruauté qu'elle exerçait contre elle-même et la charité immense pour le salut du prochain. De là lui vint ce zèle ardent pour la perfection de toutes ses sœurs, qui brillait même dans ses yeux et paraissait dans toute sa personne, tournant à une fin si noble son tempérament tout de feu. C'est ce qui engagea la supérieure de la mettre surveillante, presqu'au sortir du noviciat (charge qu'elle a le plus souvent exercée) et qui lui semblait annexée, par la grandeur de son zèle pour la maison du Seigneur, qui semblait la dévorer. En sorte qu'elle imitait nos vénérables Anciennes qui ne pouvaient soulfrir qu'on en fît plus ou moins que ce qui nous est marqué et qui, par là, ont souvent exercé notre Vénérable Sœur Alacoque, à qui Dieu en demandait souvent davantage et dont elles n'étaient pas instruites. Quoi qu'il en soit, notre chère sœur de Farges avait hérité d'elles cet esprit d'Elie, pour le maintien de l'observance, jusqu'à faire trois avertissements par jour aux mêmes novices, sur les plus légers manquements; car elle avait sur elles des vues de perfection continuelles ; c'est ce qui obligea de la leur donner pour assistante. Elle leur fut un modèle de vertu, prêchant beaucoup d'exemple, n'ayant pas reçu du Seigneur le don de la parole. On l'a regardée longtemps comme un saint Jérôme, qui n'accordait rien à la nature, ni pour elle ni pour les autres, différant en cela de notre Vénérable Sœur Alacoque, dont l'air doux et rabaissé jusqu'au centre de son néant ne censurait jamais personne et gagnait insensiblement par l'onction de ses discours.
Notre chère Rosalie n'en a jamais éprouvé que celle qui lui vouait de sa chère maîtresse dès (ju'elle eut expiré entre ses bras, comme elle le lui avait prédit, et qu'elle eut assurance, par une vue intellectuelle, qu'elle jouissait delà j;"loire, du moment que son saint corps avidt été inhumé. Elle ne sentit, de sa vie, ni douceurs spirituelles ni une seule g^outte de la rosée du ciel et de ces consolations intérieures, dont le Seigneur favorise ses amantes, pour les soulager dans les travaux de la vie spirituelle. Toute la sienne s'est passée sur le mont du Calvaire, dans les épines des peines et les difficultés, les sécheresses, les délaissements intérieurs, marchant toujours dans une terre sans
|route et sans eau, servant le Seigneur à ses dépens, avec
[une fidélité merveilleuse, le pur amour lui étant toutes choses. Elle en avait trouvé la clef par un fiat continuel aux rigueurs amoureuses de son céleste Epoux, sans cher-
fcher d'autres soulagements dans un état si pénible à la nature, pas même auprès des personnes les plus éclairées
let les plus saintes, n'ayant d'autre direction que celle de ses supérieures, les regardant chacune comme son Jésus- Christ en terre. Elles se sont souvent prévalues de son
[aveugle soumission pour la charger de certaines commissions dont toute autre qu'elle se serait excusée — n'étant pas des plus agréables. On ne saurait bien dire toutes les victoires qu'elles a remportées sur son tempérament vif et ardent, si contraire à cette vie humble et cachée qu'elle a constamment soutenue, ayant pris pour sa devise : Vaincre ou mourir! et l'ayant portée jusqu'à la mort, avec une fermeté inébranlable.
C'est ce qui l'engagea, dès qu'on établit notre manufacture de la draperie, de s'offrir une des premières pour y travailler, ce qu'elle a fait plusieurs années, avec une ferveur toujours nouvelle. Elle fut ensuite à la roberie, où elle a passé près de quinze ans, malgré une certaine répugnance qu'elle ressentait à cet olïice et dont elle ne
donna pas le moindre signe. Elle souhaitait fort, sans en rien dire, d'être à la sacristie : elle y fut mise à cinquante ans, et Dieu, pour la tenir toujours dans une abnégation si agréable à ses yeux, permit qu'on la dispensât de faire les hosties, qui était la seule chose que son amour désirait, par rapport au Bien- Aimé de son âme, qui se met à leur place sur nos autels. Mais accoutumée à rencontrer partout les amertumes du Cœur de Jésus au Jardin des Olives, elle se soumettait à tout ce qu'il exigeait de sa fidélité.
Une vie dure et mortifiée ayant toujours fait son caractère, elle était toujours contente d'avoir ce qu'il y a de moins satisfaisant à l'œil humain. Sa portion, dans chaque ofïice, était comme de droit, ce que les autres auraient désagréé, le trouvant toujours trop bon pour elle, tant elle chérissait la pauvreté de Jésus-Christ. Pour le réfectoire, on ne saurait dire jusqu'où elle portait l'indifférence, pratiquant à la lettre de ne rien demander, ni de rien refuser. Il lui arriva même, un jour, de manger une grosse salade, sans aucun assaisonnement, par oubli de la sœur dépensière, et l'on ne s'en aperçut qu'à la fin du repas.
C'était une fîUe forte, que le respect humain n'empêchait point d'agir lorsqu'il s'agissait des intérêts du Seigneur. Sa dévotion était mâle, généreuse et hardie, les difficultés ne l'étonnant jamais. Elle passait tous les jours de fêtes, hors les communautés, devant le saint Sacrement, toutes les messes qui se disaient dans notre église et le temps des lectures, toujours à genoux, avec une fidélité à la grâce, comme si elle en avait ressenti les plus vifs attraits. Fidèle aux défis, elle en remportait toujours le prix, lorsque c'était une communion. Elle n'en a jamais perdue, étant même toujours disposée à suppléer pour celles qui ne pouvaient prendre leur rang. Quelquefois même, la supérieure ne l'avertissait qu'à la messe ; mais en vierge vaillante, elle était toujours préparée à recevoir le Dieu de son cœur. Elle était courte et claire en confession, mais
elle n'en manquait aucune, étant une règle vivante ; en sorte cjue si elle était venue à se perdre, on l'aurait trouvée retracée en ses actions .
Elle a eu plusieurs maladies périlleuses en sa vie, et dans chacune elle prenait un peu de mémoire, de manière qu'elle en entassez pour dire quelques courtes retenues aux assemblées, à quoi elle n'a jamais manqué depuis, ce qui nous édifiait d'autant plus, que le peu de facilité qu'elle avait à [s'énoncer ne pouvait lui donner aucune vaine complaisance ; ic'était son devoir qu'elle tâchait uniquement de remplir, comme une héroïne, toujours Tépée à la main, pour vaincre ses passions, qui auraient été bien fortes, si 'elle ne les eût kréprimées.
Elle a été long-temps maîtresse de nos tourières et l'on ine saurait dire tous les soins qu'elle en a pris, singulière- 'ment d'une qui avait le visage dévoré par un chancre et [qui la rendait d'assez fâcheuse humeur. On serait infini de fdire tout ce qu'elle en a supporté pendant plusieurs années, tmais surtout les dernières de sa vie, que notre vertueuse [sœur passa toutes les récréations auprès d'elle, malgré la [mauvaise odeur de ce mal, qui était presque insoutenable. [Elle tâchait d'adoucir ses douleurs, de la soulager de corps ;t d'esprit, et de lui inspirer l'amour delà Croix, qui a toujours été pour elle-même le sceau de toutes ses actions.
Elle se chargea encore d'une autre de nos sœurs, qui ayant un mal dangereux d'une autre espèce, ne pouvait non plus rester dans l'infirmerie ordinaire. Elle s'enferma dans une autre avec elle près de deux ans, y restant nuit et jour, excepté la messe et les repas, se levant plusieurs fois chaque nuit pour la soulager, et ce ne fut qu'à la mort de 1 une et de l'autre qu'elle discontinua de les servir.
Cette très honorée sœur avait un jugement solide, un bon cœur, d'un secret inviolable, et d'une humeur généreuse et libérale, quoiqu'elle fût dans un dénuement parfait — charitable envers toutes, sans amitiés particulières. C'était
une fille de confiance et de bon conseil, c'est ce qui engag-ea ses supérieures à la mettre dans le leur, assez jeune, et à l'y garder presque toute sa vie. Elle a été plusieurs fois portière et même Assistante de la Communauté, et partout sa régularité était remarquable.
Enfin on la nomma directrice. Ce fut dans cette charge qu'elle modéra son grand zèle, afin de se rendre, comme il est marqué, « la douceur, la sagesse et la dévotion même ». Nous en étions surj^rises et nous lui disions en riant qu'elle imitait la sainte sœur Marie-Madeleine des Escures, bonne amie de notre Vénérable Sœur Alacoque, qui ne donnait ni paix ni trêve aux services, jusqu'à ce qu'elle en fût chargée, parce que la disposition de l'intérieur des filles, souvent, fait changer de conduite à celles qui l'ignoraient auparavant. Elle l'avouait ingénuement ; et comme elle était une fille de mortification, elle l'inspirait de son mieux à ses ferventes novices, qui étaient ravies de son éminente vertu.
Elle a été plus de trente ans sur notre catalogue, mais elle disait de bonne grâce qu'il fallait qu'il y eût toujours quelque zéro en chiffre, et qu'il valait autant que ce fût son nom que celui d'une autre, ne craignant point qu'on pensât à elle pour la supériorité, sachant bien que les défauts de son extérieur en étaient un préservatif, pouvant dire d'elle, comme de la fille du Roi : que « sa beauté était toute intérieure ». L'âpreté de son zèle s'y joignant, on ne crut pas devoir se prévaloir de toutes ses bonnes qualités, pour la mettre à la tête de la Communauté, quoique Monseigneur l'Archevêque de Sens ^ nous en marquât son étonnement^ lorsqu'il était notre supérieur.
La profonde humilité de notre chère sœur de Farges l'avait si fort charmé dans sa visite en 1712 qu'elle lui gagna son estime et sa vénération, lui donnant la préférence