Monseigneur LangueL
sur toutes et se faisant un plaisir de répondre à ses lettres, mais avec une bonté qui la charmait, aussi bien que nous ; car elle le sollicitait sans cesse de mettre au jour les vertus héroïques do notre Vénérable Sœur Alacoque, selon que cet illustre Prélat s'v était offert en 1713, à la vérification du premier miracle que Dieu opéra céans par ses intercessions, et dont notre chère Rosalie fut comme le premier mobile, ayant obtenu par ses prières la confiance de cette sainte fille, à notre chère sœur Claude-Angélique Desmoulins, qui fut l'heureux sujet de ce prodige, par sa subite guérison. Ce fut elle enfin, qui engagea ce grand Prélat, étant alors évèque de Soissons, de mettre son nom à la tête de cette sainte Vie^ malgré l'avis de ses amis, qui prévoyaient bien que tant de visions ne seraient pas du goût du siècle. Elle lui écrivit, de son style simple et sans façon, « que Dieu le Père avait bien souffert que le nom de Jésus son Fils fût mis au-dessus de sa Croix, et que Sa Grandeur ne devait pas refuser de mettre le sien à la tête de ce livre, quelque croix et mortifications qu'il dût lui en revenir ». C'est ce qui fît franchir à cet insigne défenseur de l'Eglise toutes les difficultés qu'on y opposait, aussi bien qu'à l'impression de ce livre.
Quelle joie enfin pour notre respectable sœur, à l'arrivée de cette Vie tant désirée avec tant d'ardeur et de voir, par son moyen, étendre de tous côtés le culte adorable du sacré Cœur de Jésus ! Elle semblait rajeunir, nous disant que Dieu ne lui avait laissé la vie que pour voir celle de sa sainte Maîtresse mise en lumière par une si belle plume, surtout par la gloire qui en revenait au divin Cœur de Jésus — elle qui s'était consommée pour faire valoir
! cette insigne dévotion, en l'inspirant à toutes les personnes de sa connaissance, et surtout, tenant registre des miracles
i' opérés par l'intercession ou invocation de cette sainte amante du Cœur de Jésus, et les copies qu'elle faisait de ses écrits,
ji pleins de grâce et d'onction, et dont notre très honorée
sœur de Farges a été si libérale, donnant au dehors tous ceux qu'elle pouvait avoir de cette sainte fîUe, qu'à présent qu'elle est plus connue et révérée, nous ne pouvons contenter la piété des personnes de distinction qui en désirent.
Elle employait toutes les libéralités de Monsieur son frère, avec la permission de l'obéissance, à la chapelle du sacré Cœur de Jésus et de faire faire à Lyon la planche du portrait de notre Vénérable Sœur Alacoque, sa chère Maîtresse, qu'elle tâchait de copier au plus près, malgré la différence de leurs tempéraments et de leur grâce. Enfin par une sage condescendance, ayant, à son exemple, humanisé sa vertu et adouci son extérieur, elle nous devint aussi chère que respectable, la regardant comme une ferme colonne dans la maison du Seigneur et comme la dépositaire des secrets de la confidente du sacré Cœur de Jésus, et dont elle lui avait laissé la clef, pour y puiser les trésors qu'il renferme, selon que Monseigneur l'Archevêque de Sens avait la bonté de lui marquer dans une de ses lettres, l'invitant à lui en obtenir une riche participation.
Il fallait encore que cette sainte fille nous donnât, avant finir sa précieuse course, de nouvelles preuves de son humilité sans bornes, infiniment plus estimable que toutes les visions dont le Seigneur l'a gratifiée. Elle fut donc remise assistante du noviciat, sous une directrice plus jeune qu'elle, après l'avoir été elle-même. Son rabaissement et sa dépendance fit l'édification de la Communauté, aussi bien que des novices, pratiquant ce qu'elle leur avait dit en entrant au noviciat qu'elle y venait pour recommencer le sien avec elles.
Quoique son chemin ne fût pas semé de fleurs et qu'elle eût éprouvé tout ce que la vie spirituelle a de plus crucifiant, elle ne laissait pas de ressentir, sur la fin de sa vie, une force et une vigueur qui la soutenait dans cette vie de mort, si difficile à la nature et qui nous avait toujours ét^' un sujet d'estime et d'admiration par sa constante fidélité.
Sa vertu prenait tous les jours de nouveaux accroissements, lorsque ses forces corporelles vinrent enfin à défaillir. Nous la voyions avancer à la lîn avec une douleur des plus sensibles. Une iièvre lente, (jui lui durait tous les étés depuis trois ou quatre ans la minait peu à peu et lui faisait espérer Taller bientôt se réunir à son Dieu. Elle n'avait jamais redouté la mort; elle la souhaitait même, avec une sainte impatience, depuis bien des années, et son désir aui^mentait à proportion de ce qu'elle approchait du terme heureux qui devait la mettre en possession de son souverain Bien. Elle se trouva de nouveau attaquée de cette fâcheuse lièvre, assez violemment, sur la fin du carnaval de l'année 1733. On la pressa de rompre le carême, mais elle assura que la Sainte Vierge lui avait promis qu'elle le jeûnerait tout entier et qu'elle ne doutait point que, bientôt après, le Seigneur ne l'appelât à lui. Cette triste prédiction nous alarma. On n'oublia rien pour prolonger ses jours et pour l'engager à se ménager un peu pendant la sainte quarantaine. Elle la jeûna très régulièrement, la fièvre ayant cessé dès le commencement jusqu'au samedi saint qu'elle lui reprit avec un accès très violent. Elle n'en fit que rire, disant qu'elle l'avait bien prévu et qu'elle se réjouissait de ce qu'elle irait, dans peu de temps, s'abîmer dans le sacré Cœur de Jésus, n'en ayant guères plus à passer en ce monde.
Nous nous flattions que l'envie que nous avions de 1'}'' retenir l'emporterait sur la sienne. Le Seigneur l'exauça, à notre préjudice, ou plutôt, il voulut nous la donner comme une nouvelle protectrice dans le ciel, permettant que la lièvre ayant redoublé, il s'y joignît un abcès dans la poitrine, qui la suffoquait à tout moment et lui faisait souffrir une espèce de martyre. Sa patience égalait ses douleurs, ju'ori tâchait par tous moyens d'adoucir. Elle ne parlait (u"à Dieu, ou pour dire qu'on prenait trop de soin de la soulager et qu'elle ne le méritait pas. Nos sentiments Marguerite-Marie Alacoque. — III. 27
étaient bien différents sur son compte, et, malgré nos vœux pour nous conserver ce modèle de sainteté, le Seigneur, voulant la couronner, nous l'enleva en un instant, sans agonie, après avoir reçu tous ses sacrements, avec une piété singulière, allant se perdre pour jamais dans l'océan de la divinité, source des délices immortelles.
Comme elle passait, même dans la ville, pour une seconde Sœur Alacoque, par sa vertu, et non par ses révélations, on lui fît les mêmes honneurs. Dès qu'elle fut exposée, toute la ville accourut pour voir la sainte — ainsi l'appelait-on — chacun faisant toucher son chapelet au corps de cette précieuse défunte, plusieurs d'entre nous étant occupées à cette pieuse cérémonie. Tout le monde prit part à la perte que nous venions de faire de cette sainte religieuse, qui ne sera de longtemps remplacée et dont la mémoire nous sera en éternelle bénédiction. Monseigneur l'Archevêque de Sens daigna l'honorer de ses regrets, faisant l'éloge de sa vertu en peu de mots, à notre digne supérieure^, qui lui avait appris sa précieuse fin. Voici ses termes :
« Paris, ce 18 mai 1733.
« Vous avez fait ma très honorée Mère, une grande « perte dans la mort de la vénérable sœur de Farges, si « cependant c'est une perte quand les saints nous pré- « viennent dans le ciel, où ils vont pour nous aider à les « suivre ; c'est ce que j ^espère de la vertueuse fille que (( vous regrettez avec raison. C'était une vraie disciple du « Cœur de Jésus, ce Cœur doux et humble qui était son « modèle et qu'elle a si bien imité. J'espère avoir quelque « part à son intercession près de Dieu, par l'estime et (( l'amitié «que j'ai toujours conservées pour votre maison. « Je suis ravi d'apprendre par vous que la ferveur y règne « et s'y soutient toujours ; et je ne doute point qu'on ne