lirmlaire de Moulins
s'enfermer dans le cloître, où elle retint seulement auprès d'elle cette petite demoiselle, qui était lîUe de sa dame d'honneur, pour lui procurer l'avantage d'être élevée dans la sainte religion. On ne peut exprimer combien elle a estimé ce bonheur, ni les actions de grâces qu'elle en a rendues à Dieu toute sa vie, avec des sentiments si tendres qu'il était aisé de connaître qu'elle avait un amour singulier pour sa vocation. Elle commença de s'y former par l'habit et la règle des petites sœurs, à quoi elle eut d'abord assez de peine, étant fort volontaire et presque impliable en plusieurs rencontres. On ne pouvait quasi jamais lui faire avouer qu'elle eût manqué en quoi que ce soit. Cependant, notre vénérable Mère de Montmorency, qui lui souhaitait le bien de la vocation religieuse, témoigna un jour à notre digne Mère de Chantai qu'elle ne croyait pas qu'elle se pût rendre capable d'obtenir cette grâce quelque désir qu'elle en eût. Cette Bienheureuse Mère voulut sonder elle-même sa vocation, et après l'avoir entretenue en particulier elle assura qu'elle serait religieuse et bonne religieuse.
Cette chère sœur a fait voir l'effet de sa prédiction. Dès qu'elle fut en âge d'entrer à l'essai, elle le demanda avec tant d'instance qu'elle fît rompre le dessein qu'on minutait de lui faire voir le monde auparavant et commença son noviciat avec tant de ferveur et d'exacte observance qu'on pouvait juger dès lors ce qu'elle disait depuis : qu'il lui semblait qu'elle était née pour la Visitation ou que l'Institut était fait pour elle, tant elle en aimait et estimait toutes les pratiques et les règlements. En effet, on peut dire que son noviciat n'a point été une ferveur passagère mais un fondement solide de sa perfection., à laquelle elle a continué de travailler sans relâche, par une entière mortification des satisfactions des sens et des commodités de la vie, étant extrêmement sévère pour elle-même; car nonobstant sa complexion délicate elle était des premières en travail commun, où elle no s'épargnait point, non plus que dans ses
autres emplois, oîi elle faisait volontiers lo plus pénible et tirait de son corps tout ce qu'elle pouvait. Elle ne recevait qu*avec beaucoup de peine les soulai^ements qui lui étaient absolument nécessaires, étant, s'il le faut dire, trop difficile en ce point, quoiqu'en tout le reste elle se fût rendue fort souple et commode. Tout était trop bon pour elle et quelque dégoût ou ennui qu'elle eût des remèdes ou de la nourriture, pendant ses maladies, elle n'en témoignait rien, mais prenait tout indifféremment, comme marque le Directoire, avec agrément et en esprit d'humilité et de pauvreté, à quoi elle se rendait fort attentive, ne se plaignant [de] tout ce qui était pour son usage.
Sa mortification intérieure n'a pas été moindre ; elle avait une attention continuelle à réprimer ses sentiments qui étaient vifs et s'ils lui échappaient quelquefois elle était soigneuse d'en faire les réparations. Comme elle avait le cieur tendre et atfectif , rien ne lui a été plus difficile à combattre que l'inclination d'aimer et d'être aimée. Il faut avouer que ce penchant naturel a été son écueil durant quelques années qu'elle se lia d'amitié particulière avec quelques personnes ; mais bien que ces affections ne l'aient jamais portée à rien faire de contraire à son devoir, son divin Epoux était trop jaloux de son Cœur pour l'y laisser vivre sans reproche. Elle en eut de si forts, de si pressants, de si fréquents qu'il fallut se rendre à l'Amant céleste qui l'attirait sans cesse à le chercher uniquement au dedans de son cœur où il voulait établir son règne. Elle entendait souvent ses semonces intérieures par diverses paroles, tantôt : « Je suis le Seigneur » ; d'autres fois : u II n'y a « que Dieu, il n'y a plus pour vous de créature, ni ciel ni « terre, ni tout ce qu'ils contiennent ne peut vous satis- '< faire. » Mais celle qui lui fit le plus d'impression et qui lui était plus ordinaire fut celle-ci : <( Demeurez en moi », par laquelle ellereçut l'intelligence des desseins de Dieu sur elle et du dénûment où il la voulait réduire ; et, pour le
faire plus efficacement, il lui envoya une maladie en laquelle elle crut mourir. Elle fît une confession générale avec de grands remords de ses attaches trop humaines et se sentit ensuite si puissamment attirée à Notre-Seigneur que, nonobstant de violents maux de tête qu'elle souffrait, elle n'avait aucune peine à s'appliquer à lui ; au contraire, elle se trouvait continuellement poursuivie pour aimer Celui qui seul est digne de notre amour et en même temps elle avait un dégoût et une entière indifférence pour tout ce qu'elle avait aimé hors de Lui. Son cœur était vivement pressé de douleur pour le temps qu'elle avait perdu et de désir de la réparer par l'ardeur de son amour. C'est dans ces élans amoureux qu'elle demanda à Dieu, comme nous l'avons trouvé écrit et signé de sa main, qu'il ne permît plus que la vanité et le mensonge de la créature pût flatter et amuser son cœur et qu'elle le prie de continuer ses divines poursuites et salutaires persécutions, qu'il ait la bonté de s'opposer à tous ses plaisirs, afin qu'elle se trouve heureusement contrainte de retourner à ses miséricordes, où elle trouvera pleinement de quoi rassasier sa faim et étancher sa soif. « Faites donc, ajoutait-elle, ô mon Dieu, que les créatures « n'aient que du rebut et du mépris pour moi, qu'elles « m'abandonnent et ne me servent que d'épines et de tour- (( ments, qu'elles fuient de moi quand je les cherche, quelles « me trompent quand je m'y appuie, qu'elles me paient {( d'indifférence et d'ingratitude quand je leur témoigne « mes tendresses et mes affections, et qu'enfin elles prennent « votre parti contre moi et me fassent sentir combien il est <( amer et redoutable d'abandonner Celui de qui nous « dépendons uniquement. »
Depuis ce temps-là, elle entra dans ce sacré commerce intérieur avec le divin Epoux, dont il est difficile de s'ex- ;pliquer. Elle en avait jeté les fondements par la dévotion au saint l^^nfant Jésus. Dès qu'elle en eut la connaissance, •elle en étudia toutes les pratiques et recueillit toutes celles
LA VISITATION DK PARAV 461
t(u"ello crut lui ètro plus utiles, surtout dans les vies de- Monsieur de Uenty et de la Mère Mari^uerite du Saint- Sacrement, carmélite, car elle avait une sainte avidité pour toutes les choses spirituelles dont elle tirait beaucoup de fruit, étant toujours attentive à la pratique des vertus. Elle y a été surtout remarquable dans les oiïices que l'obéissance lui a commis d'assistante, directrice et autres,, dont elle s'est acquittée avec autant de soin que si elle y avait eu bien de l'inclination, quoiqu'elle y eût de la répui;nance et même de l'aversion pour quelques-unes ; néanmoins il n'en paraissait rien dans la manière dont elle aj^issait. Dieu a permis souvent qu'elle y ait rencontré des rebuts et des désagréments comme elle le lui avait demandé ; elle en faisait un saint usage et ne laissait pas d'exercer avec beaucoup de courage, de charité et de régularité les charges où elle croyait n'être point agréée et où elle avait le plus de peine et même de confusion, étant persuadée quelle n'était pas capable de s'en bien acquitter.
Elle était cependant en la main de ses supérieures pour toutes choses avec une absolue dépendance et soumission, et a toujours eu pour toutes également une parfaite confiance et ouverture de cœur, en quoi elle assurait avoir trouvé sa paix et le plus sûr moyen de son avancement.
Elle ne perdait point de temps et il n'est pas imaginable combien d'ouvrage elle faisait, ni combien elle était habile à l écriture et à tout, propre, adroite et industrieuse à faire tout ce qu'elle voyait; mais quelque attachement qu'elle y eût, elle ({uittait tout au premier mot, non seulement de ses supérieures, mais aussi de ses malades, étant infirmière, ou autres devoirs de ses emplois qu'elle préférait toujours à ses satisfactions, sans en témoigner de répugnance ou dilïiculté. Elle était prompte à obliger le prochain en tout ce qu'elle pouvait et faisait même avec un soin particulier les petits ouvrages ou autres services que lui demandaient celles dont elle avait reçu quelque mécontentement. Parmi.
ses plus grandes occupations, elle a conservé une fidélité inviolable à ses exercices et aux pratiques spirituelles qu'elle s'était réglées pour tous les temps et occasions. Nous ne finirions pas aisément si nous les voulions spécifier et remarquer toutes les lumières et les faveurs dont le Seigneur Fa gratifiée ; nous dirons seulement, qu'après la dévotion de la sacrée Famille et celle qu'elle avait très spéciale à nos saints Fondateurs et premières Mères, elle en avait une fort tendre à saint Jean l'Évangéliste dont elle s'étudiait à imiter, le mieux qu'il lui était possible, la charité pour le prochain, surtout depuis qu'elle eut ressenti les effets de la protection de ce bien-aimé disciple. Elle reçut plusieurs grâces au jour de sa fête. Une fois entre autres pendant qu'on faisait à vêpres sa commémoration, elle fut saisie d'un mouvement intérieur qui la recueillit en elle-même et il lui sembla que Notre-Seigneur et sa sainte Mère le lui donnaient pour maître et pour guide dans la vie spirituelle afin qu'il la conduisît jusque dans le sein de la Divinité par le Cœur de Jésus où elle choisit son repos et son lieu de retraite, ou, pour parler avec elle, son tombeau. Ce fut son attrait, dans ses dernières années, non seulement pour l'oraison, mais pour toute sa conduite. Sa vie ne dcA^ait plus être, disait-elle, qu'une mort continuelle et tout anéantie comme les morts dans le sépulcre. Cette dévotion du sacré Cœur de Jésus-Christ lui fut insinuée par la personne que Dieu avait choisie pour la communiquer dans ce siècle ; c'est notre vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque, qui est décédée en odeur de sainteté, dans notre monastère de Paray, environ un mois avant notre chère sœur. Elle écrivait à cette sainte (ille avec une grande simplicité et confiance tout ce qu'elle croyait en elle de plus mauvais et désagréable à Dieu et toutes les difficultés qu'elle rencontrait en la pratique des vertus pour en recevoir lumière et instruction. Nous avons trouvé plusieurs lettres très édifiantes par lesquelles elle la consolait et
encourageait dans ses peines et l'animait sans cesse à l'amour des soutîrances, abjections et anéantissements, et surtout à s'abandonner à la conduite et à l'amour du Cœur de Jésus, où elle l'exhorte à s'enfermer en toute assurance, lui promettant qu'elle y sera placée bien avant et qu'il prendra soin de Vy perfectionner autant qu'elle en prendra de lui témoigner son amour, parce qu'il ne peut rien laisser périr de ce qui lui est consacré et dédié.
Comme cette vraie religieuse cherchait toujours à profiter et s'avancer en l'amour divin, elle s'unissait à toutes les bonnes âmes qu'elle connaissait pour s'y exciter davantage et nous en pourrions dire quelque chose de plus particulier d'une, entre autres, si elle n'était encore vivante. Mais enfin ce même amour qui l'animait toujours lui fit souhaiter de mourir d'une mort languissante, pour avoir plus de loisir et de moyens de se préparer saintement à ce dernier passage. Son désir fut accompli. Sa dernière maladie fut une fièvre lente qui la minait peu à peu. Elle la porta quelque temps sans s'en plaindre et ne laissa pas d'accepter la charge d'infirmière et de s'y employer de son mieux avec un grand courage, qui ne put durer longtemps. Elle fut obligée de se rendre au rang des malades et, comme son mal n'était pas violent, elle y faisait tous ses exercices et allait même au chœur tant qu'elle pouvait et se comportait en tout d'une manière qui édifiait beaucoup.
Elle eut encore assez de vigueur pour faire sa retraite de huit jours. Elle prit la matière de son occupation dans le petit livre des Fondements de la vie spirituelle et y goûta tant de douceur que ce temps lui parut bien court. Peu de jours après, sa fièvre lente s'augmenta ; elle se rendit de rechef à l'infirmerie avec plus d'attention que jamais à la pratique de toutes les vertus, spécialement de soumission à tout ce qu'on désirait d'elle et de reconnaissance des moindres services qu'on lui rendait. On lui faisait un singulier plaisir de lui parler de Dieu, ne souhaitant plus rien
que cela, et ne voyant plus d'espérance de guérir elle commença d'appréhender la mort. Notre-Seigneur le permit ainsi pour la rendre semblable à lui et lui faire pratiquer plus de vertu dans sa résignation qui fut toujours très grande, aussi que sa mortification en tout. On peut dire qu'elle était comme ce serviteur veillant qui attend son maître, car on ne peut avoir plus d'application à profiter de tous ces derniers moments. Elle se prépara avec une grande présence d'esprit à la réception des derniers sacrements^ gagna le jubilé et fît tous les actes nécessaires et mille autres qu'elle exprimait avec une ardeur incomparable, surtout d'un regret extrême de n'avoir pas assez aimé son Dieu, répétant incessamment ces paroles : « Ha ! qu'est-ce que je voudrais n'avoir point fait ! » mais avec de si profonds soupirs, qu'elle en pénétrait les cœurs et tirait les larmes des yeux de tous ceux qui l'assistaient. Quelque temps avant que d'expirer, elle demanda d'une parole assurée, en se levant sur son séant, s'il était temps de partir et comme on lui répondit qu il fallait encore quelques moments pour consommer la victime, la ressouvenant comme elle en avait prié de ces dernières paroles de Notre-Seigneur : « Consummatum est », elle se calma, puis continua ses actes d'amour et de douleur de ses péchés, dans lesquels elle avait demandé instamment de mourir. Nous avons sujet de croire qu'elle a obtenu cette grâce, étant expirée fort doucement, un peu après qu'elle eut cessé de les prononcer. Ce fut le 26 novembre 1690, environ les neuf heures du matin, assistée de Messieurs nos ecclésiastiques et delà Communauté, âgée de cinquante-neuf ans, professe de quarante-deux, du rang des! sœurs choristes, qu'elle a très bien rempli par le zèle avec lequel elle a employé sa belle voix, depuis sa plus tendre jeunesse, jusqu'à s'en, épuiser, mais beaucoup plus par la dévotion intime qu'elle avait à chanter les louanges de Dieu, ce que nous espérons qu'elle fera éternellement en la compagnie de tous les saints.
Dieu soit béni !
LA MKRE MARIE-FÉLIGE DUBUYSSON DE BEAUREGARD»
Vive j Jésus !
Le nom de la Duchesse de Montmorency a jeté sm^ les ]iremières années de la Visitation de Moulins un grand éclat, t|ui se reflète d'une manière spéciale sur quelques-unes des relierieuses. De ce nombre était sœur Marie-Félice Dubuvs- >on de Beauregard. Elle eut la faveur d'avoir l'illustre princesse pour marraine. C'était un honneur dont la famille Dubuysson était digne, soit par son rang, soit par ses vertus. Sur ce dernier point, il y aurait des traits touchants à rapporter : par exemple, celui du bon aïeul, véritable patriarche, qui, par un sentiment de vénération pour la mainte Mère de Chantai, lui présenta tous ses petits-enfants I bénir, alors que cette grande Servante de Dieu passait à Moulins. A cette époque Marie-Félice ne comptait encore (jue quatre ans. Cette bénédiction lui porta bonheur et développa si bien les germes de la dévotion dans son cœur innocent, qu'à peine dans sa septième année, elle aidait son (ligne grand-père à réciter l'oiïice canonial, car ce vénérable vieillard rendait tous les jours à Dieu ce devoir de piété.
Marie-Félice se crut un instant appelée à être fille de Saint-Bernard. Cette pensée lui fut suggérée par la vue des Révérendes Mères Bernardines qui, venant fonder un éta- ' blissement à Moulins, avaient trouvé une généreuse hospitalité dans la maison de son père. Dès l'âge de huit ans, ille observait leur règle comme les religieuses ; mais, quand