‹ Vie et œuvresChapitre 83 sur 265 · SOEUR M.-B. DE FAUTRIÈRES-GORGHEVAL · texte numérisé non relu

SOEUR M.-B. DE FAUTRIÈRES-GORGHEVAL

ABRÉGÉ- DE LA VIE ET DES • VERTUS DE NOTRE TRÈS HONORÉE SŒUR MARIE-BÉNIGNE DE FAUTRIÈRES-GORGHEVAL

Notre très honorée sœur Marie-Bénigne de Fautrières- Gorcheval tirait son origine d'une ancienne noblesse de ce pays, où Monsieur son neveu tient encore un rang considérable. Elle prit le parti du cloître, voyant que la fortune ne lui avait pas donné assez de biens pour s'établir dans le siècle selon sa naissance; on vint demander sa place céans, durant que notre précieuse Mère Françoise-Angélique

1. Nous ajouterons à cette Circulaire, dans laquelle il n'est nullement question de la Bienheureuse, que 'la Mère de Châteaumorand voyant la Servante de Dieu exténuée et infirme, lui défendit toute sorte d'austérités, si bien que la clière[Sœur disait souvent: u je ne vivrai plus guère, car je ne souffre rien. Notre chère Mère a trop soin de moi. » (Cf. t. I, 1'"' appendice, IV, p. 315.)

2, Joint à la Circulaire de Paray, en date du 3 mars 1701, nous publions cette notice parce que cette sœur était la fille de la marraine de notre Bienheureuse.

- Garin ' en était supérieure, mais elle n'entra qu'après sa

' niorl. Malgré le petit défaut du motif de sa vocation, Dieu, qui se sert de plus d'un moyen pour appeler les âmes à

p son service, reçut celle qu'il avait destinée pour remplir les devoirs de la vie religieuse, comme nous le verrons dans la suite.

Elle passa son noviciat avec ferveur, soutenant les épreuves qui ne lui furent pas épargnées, avec ce courage qui a fait son caractère de distinction. Elle nous a dit bien des fois que sa grande peine était la clôture et que, durant la demi-heure du dormir, qu'on met quelquefois à la liberté des novices, et tout les temps qu'elle avait de libres, elle les passait à faire le tour de notre enclos en regardant les murs avec douleur, et, toute en larmes, se disait a ellemême : « tu ne passeras jamais ces limites ! » Le moyen de sortir de ces peines aurait été de s'en ouvrir à celle qui avait sa direction ; mais elle n'était pas encore assez savante dans les voies spirituelles, et comme elle voulait être religieuse, elle craignait qu'on ne lui fît un crime de sa tentation et qu'on ne la voulût pas recevoir. Elle fit la sainte profession. L'on profita de ses forces et du génie qu'elle avait pour lui faire remplir tous les emplois de la religion, à laquelle elle s'est sacrifiée toute sa vie, se donnant toutes les peines et les soins pour s'en bien acquitter, ce qu'elle faisait dans la perfection. C'était un esprit universel, capable de tout, et se mettant aussi à tout, sans crainte de se commettre.

L'on pouvait dire que la sacristie était passionnément bien exercée quand elle était à ses soins, étant d'une adresse et dune propreté merveilleuse, ayant travaillé de très beaux ouvrages pour l'autel, surtout en matière de dorure, de

! broderies et de bouquets artificiels ; elle a eu toute sa vie

I. La Mère Françoise-Angélique Garin, professe d'Annecy, fut supérieure à Paray, de 1642 à 1645, et y mourut le 27 septemijre de ladite année 1645.

le soin des fleurs, qu'elle cultivait avec plaisir pour la décoration de l'église.

Nous pourrions, nos chères sœurs, vous faire un pareil détail de toutes les autres charges ; mais nous nous attachons seulement à celles où elle a été de longues années : l'infirmerie et l'apothicairerie. Dans cette première, elle s'est signalée par son soin à servir les malades, qui l'aimaient beaucoup, et les supérieures étaient dans un parfait repos quand elles étaient entre ses mains ; elle les suivait jour et nuit avec une charité infatigable, et trouvait mille inventions pour les soulager ; il n'y a que Dieu qui sache les pratiques qu'elle a faites en ces rencontres. Elle était si savante en fait d'apothicairerie qu'on la nommait la maîtresse ; elle a mis la nôtre dans le bon état où elle est.

Ce qu'avait de particulier cette très honorée sœur c'était le plaisir qu'elle prenait de former la jeunesse; celles de nos sœurs qui savent saigner le tiennent de ses leçons, et faisaient leurs essais dessus ses bras, se faisant donner deux et trois coups sans nécessité, pour les expérimenter.

Sa charité n'était pas bornée à ses sœurs, elle s'étendait à autant de malheureux qu'elle en pouvait connaître, ayant permission de panser tous les pauvres qui se présentaient. Elle leur faisait des onguents et avait toujours un bon succès dans ces sortes de cures. Elle ramassait avec soin tout ce qui ne pouvait plus servir^ dont elle revêtait des petits enfants, les engageant à prier pour la Communauté qu'elle aimait beaucoup et qui lui doit une grande reconnaissance pour l'avoir préservée d'un incendie. Voici comme la chose arriva.

Une nuit, qu'elle était dans un profond sommeil, elle fut éveillée par une voix qu'elle crut entendre, qui lui disait : (( lève-toi, on brûle » ! Elle sortit de sa chambre et ne trouva personne. Ayant eu de la peine à avoir une compagne pour lui aider à faire la visite partout, elles trouvèrent effectivement que le feu avait pris au cabinet du

réfectoire, par une chandelle mal éteinte, et qu'un moment plus tard, nous étions perdues sans ressource : le réfectoire étant sous le dortoir, l^lle eut le courage d'entrer, malgré la fumée, et remédia au désordre, en jetant des serviettes toutes allumées dans la neige, car il faisait fort froid.

Elle a passé toute sa vie dans la pénitence que Dieu imposa à Adam de manger son pain à la sueur de son front, travaillant comme un manœuvre, jusques ci entreprendre de blanchir tout le monastère pour épargner les journées des ouvriers ; elle a peint notre Chapitre, la chambre des assemblées et le réfectoire, et il faut avouer à Vos Charités que nous voyons par tous les endroits des marques de son affection pour nous.

Voilà, nos chères sœurs, un petit abrégé de ce qui a occupé notre très honorée sœur Marie-Bénigne pour l'extérieur. Son intérieur était établi sur le fonds solide d'une haute piété et d'une grande crainte de Dieu, qui l'a fait marcher toute sa vie d'un bon pas dans la pratique de la vertu. La sienne était réglée sur les maximes du saint Evangile, dont elle faisait le sujet de son application, ce qui lui a été d'un grand secours pour réduire son tempérament dans la douceur de l'humilité chrétienne et religieuse. Elle a remporté une infinité de victoires sur sa nature, dans des occasions où la raison semblait favoriser son parti, nous en dirons deux seuls traits :

On nous avait donné une demoiselle huguenote, qui était au désespoir de se voir parmi nous, elle ne nous le cachait pas ; notre chère sœur lui ayant représenté la nécessité de se contraindre, elle s'emporta et lui dit des paroles outrageuses, de quoi elle eut si peu d'aigreur qu'elle se jeta à ses genoux pour lui demander pardon, ce qui toucha si fort cette jeune demoiselle qu'elle parut dès lors plus docile pour la religion.

Une autre fois, ayant eu un petit démêlé avec une jeune fille pour une affaire de rien, celle-ci, ne se croyant pas

oblig-ée aux avances, fut fort surprise de voir notre chère défunte à la porte de sa cellule, pour lui rendre un service qu'elle avait ouï dire qu'elle souhaitait, et lui ayant demandé d'où lui venait cette inspiration, elle se contenta de lui dire qu'elle avait lu dans saint Paul qu'il faut faire du bien aux domestiques de la foi. La sienne était vive à Tég^ard de tous nos saints mystères, dont elle a composé des cantiques spirituels très dévots et qu'elle chantait aux occasions, ayant du talent pour la poésie et la voix belle.

Cette chère sœur, ayant passé cinquante ans de profession, demanda la permission de faire une rénovation de ses vœux ; elle fit une confession générale ; on ne put pas lui refuser quelques pompes extérieures ; elle renouvela sa jeunesse comme l'aigle et nous assurait, après cette action, qu'elle disait tous les jours comme saint Siméon : « Nunc dimittis servum tuuni^ Domine. »

Tout le reste de sa vie fut une souffrance continuelle, par l'accident qui lui arriva de faire une chute seulement de sa hauteur ; elle se froissa le gros nerf de la cuisse, qui sortit de sa place et où toute la médecine ne put trouver aucun remède, et qui lui a causé des douleurs inconcevables. Elle se vit réduite à ne plus marcher qu'avec le secours de deux anilles^, qu'elle nous assurait souvent qu'ils lui serviraient d'échelle pour monter dans le ciel.

En effet, il ne restait plus pour mettre le comble à sa vertu que de la voir accablée sous le poids de la croix, y pratiquer une patience héroïque ; son esprit n'en fut point abattu et elle ménagea ces 18 mois qu'elle vécut encore avec une très grande fidélité. Une sœur, lui ayant dit une fois en riant, qu'il semblait que Dieu lui en voulait, ces paroles lui pénétrèrent le cœur et lui fournirent un grand fonds de réflexion : « Quoi, mon Dieu, disait-elle, est-ce votre divine miséricorde ou votre justice qui me pour-

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