‹ Vie et œuvresChapitre 82 sur 265 · LA MÈRE MELIN · texte numérisé non relu

LA MÈRE MELIN

La Mère Marie-Christine Melin était professe de notre monastère, qu'elle édifiait depuis trente-quatre ans par ses suaves vertus, quand elle en fut nommée supérieure, au mois de mai 1684.

Digne fille de nos saints Fondateurs, elle parvint à réunir et gagner tous les cœurs par sa prudence et les charmes de sa mansuétude. Déjà, sous la Mère Greyfîé, elle avait rempli avec succès la charge de Directrice, et possédait

1. Notice de B, t. I, p. 479. La Mère Melin fut supérieure de la Bienheureuse de 1684 à 1690.

Marguerite-Marie Alacoque. — III. 19

excellemment les qualités que demande la Constitution : elle était la douceur, la sagesse et la dévotion même. Son exemple excitait ses novices plus encore que ses discours. Un trait recueilli entre beaucoup d'autres, montrera son humilité profonde. Un jour, elle avait permis à quelques novices de s'entretenir, pendant la récréation, dans une cellule au bout du dortoir : on en vint avertir la Mère Grevfié. Cette habile supérieure, .voulant donner à la Communauté un sujet d'édification et faire éclater la vertu de sœur Marie- Christine, lui en fît faire le même soir un avertissement par la lectrice, exagérant le relâchement de sa conduite, et lui ordonnant d'en demander pardon sur Theure à toutes ses novices. Elle le fit avec une soumission et un rabaissement qui accrurent infiniment l'estime qu'on avait déjà de son humilité.

Nommée ensuite Assistante, puis Supérieure, cette digne Mère fit paraître une grande capacité dans l'exercice de sa charge. Sous son aimable direction, la régularité se pratiquait plus par amour que par crainte, et sa conduite était pour les autres une règle vivante et animée. Elle avait une vue presque continuelle de la sainte présence de Dieu ; son attrait la portait à converser seule à seul avec lui, dans une confiance tout amoureuse ; ou bien à s'abîmer dans son néant, comme un rien devant la Majesté suprême, dont la bonté se plaît à élever les humbles.

Le seul blâme qui ait été articulé contre la Mère Melin par quelques-unes de ses filles, qui, du reste, ne s'en plaignaient pas pour ce qui les concernait elles-mêmes, c'est qu'elle était trop bonne. Pour la justifier, si besoin était, nous n'avons qu'à dire qu'elle était attirée à suivre en cela l'exemple de son bienheureux Père saint François de Sales, dont elle avait l'esprit et même le style, d'après le témoignage de la Mère Philiberte-Emmanuel de Monthoux, supérieure de notre sainte Source.

Témoin constant des héroïques vertus de Sœur Margue-

rite-Marie, la Mère Melin avait su les apprécier. Cette juste admiration la disposait à entrer parfaitement clans les intentions ileXotre-Seigneur manifestées à sa servante et approuvées déjii tant de fois par les supérieures qui l'avaient précédée. Elle embrassa donc avec bonheur la dévotion au sacré Cœur ; mais, sans rien imposer d'abord à sa Communauté, elle attendit le moment de l'action du Seigneur sur l'esprit de quelques religieuses qu'un zèle un peu sévère pour l'observance régulière tenait encore opposées à la manifestation de ce culte dans le Monastère. C'est sous le gouvernement de cette Mère douce et humble que la première imas:e du sacré Cœur brilla aux veux de ses filles, et commença à insinuer dans leurs âmes l'onction toute céleste de l'aimable dévotion, jusqu'alors incomprise. Par ses soins s'éleva aussi le premier sanctuaire dédié au Cœur adorable, et béni le 7 septembre 1688.

Après un premier triennal, la Communauté se remit sous a conduite de la Mère Marie-Christine. Sa douceur incomparable répandait une paix délicieuse dans le désert sacré de la sainte Religion, où plusieurs filles venaient se réfugier comme à l'envi : elle en reçut dix-sept à la profession pendant les six premières années de son gouvernement.

Elue à sa place, la Mère Catherine-Antoinette de Lévy- Chàteaumorand eut toujours une grande vénération pour cette respectable déposée, et lui confia le soin des novices. Après la perte si regrettable de la Mère de Chàteaumorand, sœur Marie-Christine fut de plus Assistante, charge qu'elle exerça plusieurs années. Mais, en 1703, elle dut, malgré son grand âge de quatre-vingt-trois ans, s'incliner de nouveau devant la croix de la supériorité. Les années n'avaient point altéré la solidité de son jugement, elles n'avaient fait qu'augmenter le trésor de ses vertus, et la Communauté continuait à jouir des avantages de son gouvernement, lorsque, vers la fin de la sixième année, elle fut saisie d'une fièvre violente. Reconnaissant de suite le

signal de TEpoux, cette vierge sage tressaillit à son approche ; sa lampe était garnie, son cœur ne soupirait qu'après son bien-aimé. Le 17 décembre 1708, son âme quittait la terre d'exil, où elle avait passé quatre-vingtneuf ans.

' 60 LA MÈRE G.-A. DE LÉVY-GHATEAUMORANDi

Vive -f Jésus !

De notre monastère de Paray-, ce 10 avril 1695.

Ma très parfaitement honorée sœur,

La céleste Providence, dont les desseins nous sont autant adorables qu'ils nous sont inconnus, ayant permis que notre Communauté ait fait choix pour sa conduite de la plus incapable de toutes les personnes qui la composent, je me sens obligée, ma très honorée sœur, d'assurer Votre Charité de mon sincère respect, et mendier le secours de vos saintes prières, à ce qu'il plaira au Seigneur faire luimême son œuvre, et qu'il soit le soutien de ma faiblesse, dans le service qu'il veut que je rende à nos chères sœurs, lesquelles ne peuvent mieux marquer qu'elles regardent uniquement Dieu en leurs supérieures, que par les bontés et cordiales amitiés dont elles me favorisent, sans avoir égard à ma jeunesse et peu d'expérience. Aussi, puis-je assurer Votre Charité que cette maison est composée d'es-

1. Elle fut supérieure de la Bienheureuse, du mois de mai au 17 octobre 1690.

2. Circulaire de la Mère de La Garde, donnant aux supérieures de l'Ordre un abrégé de la vie et des vertus de la Mère Catherine-Antoinette de Lévy-Châteaumorand.

prits bien faits, qui ne veulent que Dieu et la parfaite régularité de l'esprit de notre sainte vocation, à laquelle chacun travaille de son mieux, ce qui n'est pas une petite consolation pour une supérieure.

Votre Charité m'excusera si je ne lui fais pas un long détail de nos nouvelles, avant à vous entretenir de l'incomparable perte que nous avons faite de feu notre très honorée Mère Catherine-Antoinette de Ghâteaumorand, que le ciel nous a ravie au mois de juin l'année passée.

Je n'entreprends pas, ma très aimée sœur, de faire un juste récit à Votre Charité de cette précieuse défunte, tant parce qu'elle a toujours affecté la vie cachée, que parce que je lui suis inférieure de religion de plusieurs années, et de plus, elle avait une puissante aversion que Ton parlât d'elle après sa mort, ayant dit plusieurs fois qu'elle demanderait la grâce qu'on ne se souvînt d'elle que devant Dieu. Je suis pourtant obligée de dire à Votre Charité qu'il semble que le Seigneur l'avait prévenue, dès son enfance, par les bénédictions de sa douceur. Elle était d'une des plus illustres familles de la province, extrêmement chérie de son père et de sa mère. Dès sa plus tendre enfance, elle se porta à la prière, ayant une dévotion extraordinaire à la Sainte Vierge et à son bon Ange gardien. Ces saintes dispositions lui méritèrent la grâce de la vocation religieuse. Ses parents nous la donnèrent à l'âge de douze ans. Elle demanda le petit habit, paraissant avoir un grand mépris du monde et beaucoup de penchant pour le cloître.

Elle fut reçue au noviciat et à la sainte profession avec une joie sensible de sa part et de celle de notre Communauté, qui remarquait en cette chère sœur un grand fonds de crainte de Dieu, qui la portait à s'acquitter parfaitement de toutes nos saintes observances. Elle avait reçu du Seigneur un grand esprit, un solide jugement, une riche mémoire, et beaucoup de facilité à s'énoncer, ce qui rendait sa conversation fort agréable, aussi bien que le rap-

port de ses lectures, qui faisaient souvent l'entretien d'une grande partie de nos assemblées.

Elle possédait parfaitement toutes les saintes Ecritures. Ces belles qualités, jointes à beaucoup de grâces naturelles, qui paraissaient en sa personne avec beaucoup de modestie et une humeur douce et obligeante, faisaient qu'on ne pouvait lui refuser son amitié. Elle ne se prévalait point des dons qu'elle avait reçus du ciel, mais elle portait en toutes ses actions et ses manières un esprit humblement rabaissé étant toujours prête à servir le prochain. Elle s'est employée durant plusieurs années au travail extérieur, comme à faire le pain, aider aux lessives et autres emplois des sœurs domestiques, et cela avec tant de joie que l'on voyait clairement qu'elle n'estimait rien de bas dans la maison du Seigneur. Il y avait du plaisir de l'entendre parler du bonheur de la vocation religieuse et du mépris que les âmes qui sont à Dieu par état doivent faire de tout ce qui a de l'éclat à l'œil humain.

Elle a exercé presque toutes les charges à la satisfaction de la Communauté, de laquelle elle était parfaitement aimée. Elle s'est signalée dans celle de Directrice, ayant un talent tout particulier pour rendre le joug du Seigneur doux et suave. Plusieurs de nos sœurs qui ont [eu] le bonheur d'être ses novices ont avoué qu'elles [lui] sont redevables de leur persévérance dans leur vocation, par la prudence qu'elle a eue à ménager leur esprit dans les dispositions pénibles où elles se trouvaient dans ces commencements. Cette savante maîtresse ne s'étonnait point, mais se servait de son discernement pour les faire marcher avec allégresse dans l'exacte pratique de nos saintes observances, qu'elle leur apprenait autant par ses exemples que par ses sages instructions, ayant une mortification des plus sévères pour elle-même. Quoiqu'elle fût d'un tempérament fort délicat, elle ne voulut accepter aucune particularité pour son soulagement, se contentant de faire ses deux repas

comme la Communauté. Elle faisait la pratique de ne point regarder le linge qu'on lui mettait les samedis sur son lit, et priait les sœurs lingères de lui donner toujours le plus chétif, ayant un soin extrême de conserver ce qu'on lui donnait pour son usage, par respect à la sainte pauvreté.

Tant de rares qualités nous obligèrent de nous prévaloir de sa sage conduite par l'élection que nous en fîmes Tannée J690. Elle s'est acquittée de cet emploi h la satisfaction du dehors et du particulier de cette Communauté, ayant un vrai cœur de mère pour toutes, un secret inviolable, et une prudence extraordinaire pour porter toutes choses à la paix. C'était une âme grande et généreuse, qui savait se conserver dans une égalité d'esprit et d'humeur qui la rendait toujours la même dans les rencontres les plus fâcheuses. Son cœur était vraiment tendre et maternel pour les infirmités spirituelles et corporelles du prochain, n'oubliant rien pour les soulager. Sa compassion pour les pauvres était extraordinaire.

Le Seigneur ne l'a pas conduite par la voie des consolations spirituelles, mais l'avait favorisée d'un grand don de foi, qui était le principe de toute sa vie intérieure. Son cœur était pénétré d'une dévotion intime envers le très saint Sacrement de nos autels. Quand il était exposé sur nos autels, elle ne s'en éloignait point, pour ainsi dire, demeurant plusieurs heures à genoux comme immobile, et l'on voyait clairement qu'elle faisait ses délices d'être au pied de cette source de grâces. Les fêtes et les dimanches, elle y passait souvent ses silences, disant qu'elle n'était jamais mieux que dans le chœur. Elle avait un recours particulier au sacré Cœur de Jésus-Christ, sous la protection duquel [elle] avait mis toutes les intentions de sa Communauté, disant pour cela^ trois fois le jour, les litanies de ce Cœur adorable ; elle en a reçu des grands secours en plusieurs rencontres. Sa confiance envers la Sainte Vierge était vraiment filiale. Elle n'a jamais manqué depuis sa pro-

fession de dire tous les jours à genoux la couronne des douze étoiles; elle n'avait pas moins de fidélité à dire tous les jours le Rosaire. On peut dire que cette aimable Mère possédait le don de piété dans un degré éminent. Tant de rares qualités nous donnèrent lieu de la réélire au bout de ses trois ans, espérant qu'elle servirait plusieurs années cette maison ; mais les voies de Dieu ne sont pas les nôtres et sa bonté l'a attirée à lui au mois de juin de l'année passée (11 juin 1694). Elle était âgée de 58 ans, professe de 42, du rang des sœurs choristes K

Page 1