M. l'abbé Godin
2. Joint à la Circulaire de Paray, signée de la Mère Claude-Angé-
lA VISITATION DE PARAY 309
était fj^ros marchand. Il réussit si heureusement dans son néi^oce, qu'il fut bientôt en état d'établir richement sa nombreuse famille et d'acheter k Monsieur son fils la charge de lieutenant-criminel qu'il exerce actuellement avec honneur.
La naissance de celle dont nous écrivons la vie fut un heureux présage de sa vigilance et de son activité dans le commerce du saint amour, Mademoiselle sa mère lui ayant donné le jour au milieu de sa boutique, qu'elle venait d'ouvrir, au sortir de la messe, qu'elle venait d'entendre. Elle reçut d'elle un tempérament des meilleurs, et bien de l'agrément ; mais une petite vérole les lui effaça de telle sorte, qu'il ne lui resta que beaucoup de vivacité, mêlée d'une bonne grâce qui la rendit encore assez aimable. L'on ne se donna pas de grands soins de sa personne, ni elle n'en prit pas beaucoup du ménage ; ce qui lui obtint facilement la permission d'entrer chez nos sœurs de Bourbon, où les saints exemples qu'elle vit dans ce cher monastère, trouvèrent ce jeune cœur susceptible des bonnes impressions qu'ils y ont gravés si avant, qu'ils sont restés ineffaçables, la piété qui l'a toujours caractérisée ayant pris sa naissance dans les saintes instructions qu'elle y reçut. Elle mourait d'envie de finir ses jours dans cette maison du Seigneur, et de lui immoler le sacrifice de tout son être. Mais Mademoiselle sa mère n'y put jamais consentir, par la seule raison que ce monastère n'étant point bâti alors, la tendresse qu'elle avait pour cette chère fille ne lui permettant pas de l'exposer aux travaux d'un bâtiment, où une de ses aînées dans un autre Ordre, en était morte par une chute qu'elle fit en portant des matériaux, où elle se cassa la cuisse, et expira dans les plus vives douleurs. Gomme
lique Perrette, en date du 17 décembre 1717. Sœur C.-Augustine Marest fut un des témoins du procès de 17 H). Cf. t. I, p. 512. Ses fonctions d'infirmière l'avaient mise souvent en rapport avec la Servante de Dieu.
3i0 VIE ET ŒUVRES DE MARGUERITE-MARIE ALACOQUE
elle n'avait rien à craindre de semblable dans cette maison, bâtie tout à neuf, pressée par les ardentes poursuites de cette chère cadette, elle vint la présenter céans, âgée d'environ quinze à seize ans, à feu notre ancienne Mère Anne- Françoise Thouvant, qui la reçut de très bon cœur, et avec d'autant plus de joie qu'elle marquait beaucoup d'ardeur pour sa vocation.
Notre chère prétendante entra dans la religion avec une détermination si forte d'y remplir ses devoirs, qu'elle s'y livra sans ménagement, faisant croire qu'elle faisait tout le pénible de sa maison, afin qu'on l'épargnât moins dans celle-ci. Son tempérament répondant à son courage, elle se le fortifia tellement, que les travaux les plus grands ne l'étonnèrent jamais, tournant le blé, la terre du jardin, lavant les lessives, et, se montrant infatigable, sa bonne volonté lui donnant toujours de nouvelles forces. Elle fut mise au four avec nos sœurs domestiques ; elle leur aidait à pétrir le pain avec une joie et une grâce qui faisait plaisir à voir. Enfin, l'on peut dire qu'elle ne s'épargna en rien pour vaincre son naturel prompt et ardent, qu'elle sut si bien modérer, qu'elle en tourna toute Timpétuosité du côté de l'amour de son Dieu, par un esprit de pénitence qui fut toujours son attrait le plus dominant.
Toutes ses actions étaient animées de cet esprit d'humilité et de ferveur qui lui donnait une telle habileté, qu'elle faisait plus d'ouvrages que plusieurs personnes ensemble ; mais avec tant d'application, et une union si intime avec Dieu, qu'elle nous a paru une religieuse des plus intérieures, s'étant distinguée par sa fidélité à s'acquitter de ses exercices spirituels, surtout dans la charge d'infirmière qu'elle a exercée plus de quinze ans. C'est là qu'elle s'est signalée, et qu'elle a amassé de plus grands trésors de mérites. Souvent, on lui donnait des aides si faibles qu'elles étaient plus propres à l'embarrasser qu'à lui donner du secours ; aussi ne s'épargnait-elle ni jour ni nuit, embrassant tout à
l'exemple du grand Apôtre, et pouvant dire, comme lui qui est infirme, avec laquelle je ne la sois?
Durant un carême, qu'il y avait une jeune sœur malade à Textrémité, et dont, la qualité des maux demandait de grands soins, elle soutint les veilles et le jeûne jusqu'à 'Pâques, se couchant à cinq heures du soir et se relevant pendant Matines, ne voulant partager cette peine avec pas une de la Communauté. Dès qu'il y avait céans des maladies dangereuses, comme petite vérole et dysenterie, ►c'était son droit de s'en charger, jusqu'à ce que l'on fût ientièrement guérie. L'on était si accoutumé aux excès de sa ferveur que l'on ne s'en étonnait plus, toujours prête à se charger des malades, lors que les infirmières en devenaient elles-mêmes du nombre. Une fois, entre autres, qu'on la sortit d'un autre office pour lui donner huit ou dix malades tout à la fois, elle ne put souffrir que la Communauté fût incommodée des veilles qu'on aurait été obligé de faire; mais tous les lits étant pleins, elle se jetait sur jUne paillasse, tout habillée, au milieu de l'infirmerie, pour être à portée de toutes, courant à la première qui avait besoin d'elle et soutint cette fatigue environ six semaines. C'était l'offenser de la plaindre, toujours d'une gaieté qui charmait dans les soins les plus accablants. La dureté qu'elle avait sur elle-même passait l'imagination, aussi bien que les peines qu'elle se donnait pour servir les autres.
Celles qu'elle essuya dans le temps de la canonisation de notre saint Fondateur furent extrêmes ; son esprit et sa dévotion lui fournirent mille inventions pour rendre cette cérémonie plus magnifique; mais son courage et son intrépidité l'engagèrent à s'offrir au service de nos sœurs qui furent tout à coup à la mort. Le Seigneur qui voulait couronner notre grand saint des étoiles les plus brillantes, permit que la foule des processions qui venaient de tous côtés lui rendre leurs hommages dans l'Octave de cette
auguste fête fût si prodigieuse, qu'elle apporta un mauvais air dans le chœur, qui se répandit dans toute la maison^ par des fièvres pourpreuses et malignes, qui enlevèrent plusieurs de nos sœurs avec tant de précipitation, que dans une semaine il en mourut cinq, ce qui fît dire aux gens de la ville que la peste était céans. L'effroi ne fut pas moindre dans la Communauté, chacune craignant de passer à son tour, voyant dans un seul jour qu'il fallait donner à l'une le Viatique, à l'autre l' Extrême-Onction et enterrer une troisième. Cette fille forte se chargea avec l'infirmière de tout le soin des mortes et des mourantes, pour éviter la peine à la Communauté ; elles portaient elles seules les sœurs que le Seigneur appelait à lui, après les avoir ensevelies. Ce n'était pas une affaire pour cette généreuse fille de vivre parmi les morts et les mourants. Une fois qu'une sœur venait de rendre le dernier soupir, elle lui dit, après l'avoir ensevelie : « Dormez de votre côté et moi du mien », et se coucha sur la paillasse de la défunte, où elle prit un tranquille repos.
Son intrépidité a paru plus d'une fois. Une nuit qu'elle couchait auprès de la supérieure qui était fort peureuse, elle pria la dernière défunte de l'éveiller en cas que la supérieure eût besoin d'elle. Environ une heure après minuit, elle sentit que celle à qui elle avait donné charge de l'éveiller, le faisait en lui baisant doucement l'épaule. Cela l'éveilla en sursaut, et disant à la défunte : « quel badinage 1 » elle courut à la supérieure, qui se mourait de peur, l'appelant sans pouvoir s'en faire entendre, à cause du sommeil profond où elle était plongée. HElle a eu quelques années le soin de l'Apothicairerie, avec la même charitéjpour toutes, étant d'une égalité ravissante^ d'une tendresse et d'un empressement qui ne se ralentit jamais dans le service des infirmes. Ce fut dans cet emploi qu'il lui vint un squirre d'une grosseur monstrueuse. On eut toutes les peines du monde à lui faire user de quelques.
remèdes ; elle en fit si peu qu'elle ne dut sa guérison qu'à sa ferveur, et à un travail excessif auquel elle s'abandonna, et qui lui réussit parfaitement, ayant entièrement dissipé son mal.
Elle ne chercha guère plus de cérémonie lorsque s'étant démise l'épaule, on la fit voir au médecin, qui, lui disant qu'il la ferait bien soutTrir : « Faites votre oiïice, lui répondit-elle, et je ferai le mien, ne m'épargnez point les douleurs, je les souffrirai en patience. » Aussi ne dit -elle jpas un mot, ne fit-elle pas un soupir pendant l'opération, [dont le médecin resta dans l'étonnement, admirant sa conitance héroïque.
Son vœu de pauvreté lui inspirant toujours une ardeur [nouvelle pour ne pas perdre un seul moment dans ses jeunes années, elle employait son temps et son adresse à faire des dentelles de point à la reine, pour en garnir des [aubes et des surplis. Son habileté fut d'un grand secours lorsque cette Communauté était occupée à faire des dentelles d'or et d'argent pour un marchand de Lyon, dont le ^ain fournit de quoi faire bâtir la chapelle de notre saint 'ondateur, qui est dans notre église.
Mais le comble de toutes les vertus de notre chère sœur jCatherine-Augustine fut le soin de notre draperie, dont elle ie chargea, lorsque notre précieuse sœur la Déposée Anne- Ilisabeth de La Garde la fit entreprendre pour le bien de jette maison pendant son premier triennal de supériorité, il a près de vingt-quatre ans. Cette fervente fille dont nous écrivons la vie, s'y dévoua entièrement par une suite de ïon esprit de pénitence, et ne l'a quittée qu'à la mort. C'est 'dans ce lieu séparé de la Communauté que sa vertu prit de nouveaux accroissements^ et où elle a fait éclater son amour à la vie cachée. Son recueillement et son silence donnaient de l'édification, tournant sa grande roue dans une chambre séparée des autres, pour ne pas incommoder celles qui travaillaient en même office, à raison d'une
grande surdité qui lui vint quelques années avant sa mort. Là, toute seule avec son Dieu, elle se croyait indigne de la compagnie de ses sœurs, pour qui elle avait des égards infinis, étant la meilleure offîcière qu'on pût souhaiter, se faisant tendrement aimer de toutes nos jeunes sœurs qui travaillaient sous elle à la draperie, les prévenant de la manière la plus engageante, se chargeant toujours du plus pénible et difficile, et se regardant comme l'âne de la maison, ainsi que l'appelait notre très honorée Mère Péronne- Rosalie Grejfié, non qu'elle manquât d'esprit ou de discernement, ayant la répartie la plus vive et la plus spirituelle, et le jugement des meilleurs, mais pour les travaux dont elle s'accablait.
Peu contente de ce qu'elle faisait pour le bien de la maison, elle engagea ses supérieures^, d'une manière à ne pouvoir s'en défendre, de lui permettre de se lever de grand matin pour faire son Oraison, et ensuite filer ou carder dans son office. Souvent, elle s'éveillait à minuit ; aussitôt s'habillant, elle faisait son heure d'oraison et, se jetant sur son lit toute vêtue, elle reprenait un léger sommeil, jusqu'à ce que, se réveillant de nouveau à trois ou quatre heures du matin, elle s'en allait à son travail ordinaire, avec une assiduité et habileté surprenante, ne se dispensant d'aucun jeûne malgré son grand âge. Cette fille admirable, plus qu'elle n'était imitable dans ses mortifications, buvait rarement du vin, ne s'approchait presque jamais du feu, l'ardeur du divin amour lui en servait en tout temps ; habillée en hiver comme en été ; souhaitant toujours d'avoir ce que les autres auraient eu peine à porter ; par un esprit de pauvreté ramassant tout ce qu'elle trouvait par la maison qui ne pouvait servir et qui, par cette raison, devenait à son usage ; d'un dégagement de toutes choses, qu'on ne lui a trouvé après sa mort que les Soliloques de saint Augustin, et ses Règles.
Le zèle qu'elle avait pour ces saintes Règles l'a souvent
animée, pour ne pas dire embrasée, ne pouvant souffrir qu'on y manquât dans le moindre article. Mais dans la suite, Dieu lui (it comprendre qu'il y aurait plus de mérite pour elle d'en modérer les mouvements. Elle a fait là-dessus des pratiques dii^nes d'admiration, aussi bien que dans sa réserve à parler du prochain ; elle était en cela d'un exemple qui imposait.
C'était l'esprit le plus clair, et la conscience la moins embarrassée. Elle nous disait agréablement, que jamais en sa vie elle n'avait eu de peines intérieures, qu'une seule fois qu'elle demanda un confesseur extraordinaire. Elle fut lui parler au commencement de Prime et en sortit à la fin, g-uérie pour le reste de ses jours de tout embarras de conscience. Son union avec Dieu la délivrait de ces martyres intérieurs qu'éprouvent les âmes scrupuleuses. Elle n'entendait rien à tous les mystères de direction ; ses supérieures lui suffisaient et nous pouvons assurer Votre Charité que sa dévotion était courageuse, relevée et universelle. C'était l'intérieur le mieux réglé et une de celles qui passait le plus saintement ses retraites, son Dieu se faisant sentir à elle d'une manière si intime qu'elle ne pouvait s'empêcher de les passer toutes devant le saint Sacrement, ce qu'elle faisait aussi toutes les fêtes, excepté les communautés. L'ardeur qu'elle avait pour ce Dieu d'amour, voilé sous les espèces, ne lui a pas permis de perdre une seule communion, lors même qu'étant infirmière elle était accablée de soins et de peines. Elle trouvait si bien son temps que ce Pain de vie lui inspirait toujours un nouveau courage pour arriver jusqu'à la montagne de la perfection.
11 fallait bien qu'elle y fût parvenue, quoiqu'elle nous parût encore d'une bonne santé, lorsqu'elle fit une chute dont elle ne dit rien, accoutumée qu'elle était à souffrir sans y prendre garde. Nous ne sûmes que quelques jours après son accident, qui lui fit vomir et cracher le sang. On ne put l'obliger à faire aucun remède, disant qu'on la vou-
lait faire mourir, et que c'était sa santé de n'en prendre que tous les vingt ans.
C'était quelques jours avant la fête de notre saint Fondateur que ce malheur nous arriva, en la personne de cette chère sœur, qui jeûna encore la veille et fît sept fusées de laine. Le jour de la fête de ce saint Père de son âme, elle la passa avec une ferveur admirable, toujours à genoux devant le saint Sacrement. Le lendemain, elle retourna à son travail jusqu'à Gomplies, que, les disant dans l'oratoire de notre saint Fondateur, qui nous sert de tribune, tout d'un coup ses heures lui tombèrent des mains. Quelques sœurs infirmes qui s'y trouvèrent les lui relevèrent incessamment ; un moment après, elles lui échappèrent de nouveau, et elle-même se laissa tomber. Aussitôt on la releva, et voulant faire son oraison, on la contraignit de venir à l'infirmerie, où on lui dit que nous la demandions. Deux sœurs eurent peine à l'y conduire, la paralysie lui ayant saisi la moitié du corps. Nous fîmes entrer promptement Monsieur notre Médecin, qui, lui trouvant la langue embarrassée, jugea qu'il fallait lui donner les saintes huiles, que Monsieur notre Confesseur lui administra sur-le-champ après l'avoir confessée. La fièvre s'étant rendue très violente, l'on voyait en cette vénérable ancienne là force de ses bonnes habitudes, demandant continuellement le saint viatique, qu'on ne put lui accorder, parce que la paralysie lui ayant retiré et replié la langue, l'empêchait d'avaler, ayant toutes les peines du monde à lui faire prendre un peu de bouillon . Elle se soumit à la volonté du Seigneur et à ses chères infirmières comme un enfant ; aussi la servirent-elles comme elle le méritait, c'est-à-dire avec le bon cœur dont elle avait servi les autres. Elle ne parlait que de Dieu et de son travail, où elle voulait à tout moment retourner, disant que c'était une confusion qu'elle fût dans un lit sans rien faire. « Quel exemple, ajoutait-elle, pour cette jeunesse qui me sert ! » Elle essayait de se lever, mais la moitié
iroUe-mème la retenant, elle en voyait rimpossibilité. Sa patience nous jetait dans rétonnement, lui ayant aperçu une grande plaie à la cuisse, ([ui lui causait de violentes douleurs. Lorsqu'on voulait la plaindre de ce qu'elle en souffrait : « Tant mieux, tant mieux, répondait-elle, Jésus-Christ a bien plus soutVert î »
Ce qu'il y a eu de particulier pendant sa maladie, ce fut une lettre que reçut notre chère sœur la Déposée ^ de ma très honorée sœur Françoise-Madelaine de la Gharmette^, Déposée de notre sainte source, de la part de notre précieuse Mère Greyhé, qui, au lit de la mort, se recommandait aux prières de cette Communauté et surtout à celles de notre chère sœur Catherine-Augustine, qui avait toujours pour elle un des plus forts attachements, et qui l'avait si bien servie dans ses maladies, lorsqu'elle était céans. Ce qu'il y eut de surprenant, c'est qu'elle mandait que cette vertueuse sœur la suivrait de bien près, quoique elle ne fût point malade lorsqu'elle lit écrire la lettre. On dit à cette chère sœur qu'on avait reçu des nouvelles de la très honorée Mère Greyfié, et, sans savoir ce qu'elle contenait, ni qu'elle fût malade, elle répondit : « Nous nous verrons bientôt en l'autre monde, et nous renouvellerons notre amitié dans le Ciel. » En effet, elles sont mortes toutes les deux, dans le même mois de février de cette année.
Notre chère défunte, avant que faire ce dernier passage, eut le bonheur de se confesser plusieurs fois, et de recevoir la bénédiction apostolique, conservant sa présence d'esprit d'une manière admirable, disant à Monsieur notre Confesseur % en qui elle avait beaucoup de confiance : « Je sens bien qu'il est doux de ne s'être attachée à rien pendant la vie, je la quitte sans peine, et je m'en vais à Dieu avec
i. Sœur Anne-Élisabeth de La Garde.
2. La Mère Françoise-Madeleine Favre de Charmetlefut supérieure à Annecy de 1706 à 4712 et de 1723 à 1729.