SOEUR FRANÇOISE-MARGUERITE D'ATHOSE
ABRÉGÉ JOIiNT A LA CIRCULAIRE DE LA MÈRE DE LA GARDE,
EN DATE DU 23 MARS 1725 ^ f
Notre chère et très honorée sœur Françoise-Marguerite
1. Sœur F. -M. d'Athose déposa comme témoin, au procès de 1715. Cf. t. I, p. 517.
l.A VISITATION DE PARA Y 321
J Athose était d'une îles premières familles de la ville de Marcigiiv. Monsieur son père, (pii avait beaucoup de probité, s'étant établi en cette ville, où il y avait un emploi, nous contia cette chère fille à l'âge de quatorze ans. Elle passa un an au petit habit, où elle reçut le don de la vocation religieuse ; sa grande piété et docilité la fit recevoir avec joie dans son essai. Elle en soutint les épreuves, qui étaient faites en ce temps-là, avec une ferveur qui lui mérita le bonheur de prendre notre saint habit et faire la sainte profession en son temps. Toute sa vie religieuse n'a été qu'une continuelle pratique de toutes les vertus de notre >>aint état, pouvant bien dire qu'elle était une vraie fille de la Visitation, n'ayant jamais cherché l'éclat, mais l'abaissement et la petitesse. C'est dans cet esprit qu'elle demanda de retourner au noviciat quelques années après en être sortie, ce qui charma toute la Communauté, car on l'éprouva de nouveau aussi fortement qu'une commençante. Son application à toutes nos saintes observances était si grande que sa maîtresse, ne sachant de quoi la reprendre, était obligée de lui faire la correction de ce qu'elle passait trop de temps dans les exercices de dévotion et à visiter tous les oratoires du couvent .
L'on ne peut expliquer jusqu'où elle a porté l'humilité, qui était sa vertu favorite, aussi bien que la charité du prochain, l'excusant jusqu'à s'en faire des affaires, toujours prête à lui rendre les services les plus bas, s'offrant sans cesse à aider nos sœurs domestiques, qui allaient à elle plus franchement qu'à une de leurs compagnes, leur aidant à laver tous les jours la vaisselle presque jusqu'à la fin. Elle a été aide à la cuisine, à la cordonnerie et à la sœur jardinière, battant le réveil pour celles qui en étaient chargées. Il y avait de la complaisance à voir celle qu'elle avait ellemême dans ces emplois si rabaissés à l'œ'il humain et si relevés en même temps à celui de Dieu. Elle ne se croyait capable de rien et faisait un amas de bonnes œuvres, qu'il Marguerite-Marie Alacoque. — III. 21
322 VIE ET ŒUVRES DE iMARGEERlTE-MARIE ALACOQUE
n'y a que Celui pour qui elle travaillait qui les puisse compter, toujours attentive à ne laisser passer aucune pratique de vertu, fervente, charitable, et compatissante jusqu'à Texcès. Combien de fois s'est-elle attirée des mortifications pour soutenir les domestiques, ou leur donner tout ce qui lui était le plus nécessaire pour ses besoins ! Elle a eu soin de la porte de notre ménagerie qui est au fond de notre enclos près de trente ans, et jusqu'à sa mort ; il lui fallait ouvrir et faire sortir notre bétail plusieurs fois par jour à tous les temps de froid et de chaleur extrême, et faire un long trajet; elle se levait, pour 'cela, de grand matin en été et a essuyé ces grandes fatigues avec un empressement toujours nouveau d'accomplir cette obéissance. Attachée à ses supérieures, elle les regardait comme son Jésus-Christ en terre ; elles pouvaient mettre cette chère sœur partout où elles jugeaient à propos, sans qu'elle témoignât la moindre répugnance, excepté d'assister au parloir, où elle n'a pas laissé d'aller toujours pendant plus de trente ans. C'était une fille sans autre ambition que d'accomplir ses devoirs et de travailler sans cesse pour le bien commun. Dans sa jeunesse elle était des plus habiles aux dentelles d'or et d'argent que nous faisions pour un marchand de Lyon, et dont on a bâti, du gain, la chapelle de notre saint Fondateur. L'application qu'elle eut à cet ouvrage fut si grande qu'elle s'affaiblit beaucoup la vue, en sorte que, dans son grand âge, elle était presque aveugle ; cependant elle travaillait toujours, et bien loin de souffrir qu'on la servît, dont elle se croyait indigne, cette bonne ancienne en servait une autre qui avait douze ans plus qu'elle, ayant des soins et des attentions pour elle merveilleuses, tandis qu'elle se négligeait elle-même, ne voulant pas qu'on lui fît la moindre particularité, étant d'un dégagement et d'une pauvreté exemplaire, toujours empressée à faire plaisir, servant même de bien plus jeunes qu'elle, se croyant la dernière de toutes en talents et en vertu, le disant à tout propos et
se comportant comme s'il eût été vrai, paraissant toute confuse à la moindre préférence qu'on lui faisait, disant qu'elle no le méritait pas ; d'une reconnaissance infinie, ayant un bon cœur très sensible à l'amitié. Son bon esprit l'a fait souvent élire conseillère ; elle a encore été infirmière, dépensière et réfectorière, ayant aidé dans tous les autres offices de la maison .
Son attrait intérieur était de suivre les divers états de la sainte humanité de Notre-Seigneur, surtout au saint Sacrement, à qui elle rendait de fréquentes visites, se tenant devant lui avec les sentiments de l'humble publicain, se croyant indigne de ses amoureux regards. Elle goûtait beaucoup la prière vocale, et quoique fort intérieure, elle se croyait toute dissipée, disant : « Je pratique si mal mon Directoire que, pour ne pas oublier des aspirations qui y sont marquées pour le silence, je les fais tout de suite. » Elle saluait la sainte Vierge à toutes les heures du jour et de la nuit, et ses dernières paroles furent : Ave Maria.
Elle fut attaquée en 1719 de la dysenterie, qui était mortelle cette année-lk ; nous crûmes de perdre cette chère sœur qui était devenue d'une hydropisie monstrueuse. Les remèdes la tirèrent d'atFaire; le Seigneur voulant augmenter ses mérites, nous la laissa dans un état de langaeur où elle n'a été en rien à charge k la Communauté. Elle se rang-ea à tous les devoirs communs et on aurait dit, à la voir agir avec sa ferveur ordinaire, qu'elle était en bonne santé, ne se ménageant pas davantage, quoiqu'elle avouât souvent qu'elle n'en pouvait plus. 11 fallait se fâcher pour lui faire prendre du repos; encore s'accusait-elle de lâcheté; et lorsqu'elle tomba malade, six jours avant son décès, d'une grosse fièvre continue avec une inflammation de poitrine, elle ne se croyait pas assez mal pour garder le lit ; et lui ayant dit qu'elle l'était dangereusement : « Que vous me faites plaisir, répondit-elle, je croyais que ce n'était que ma lâcheté qui me retenait ici. » Elle se confessa le jour de
saint Joseph ; mais ne la croyant pas assez mal pour recevoir le saint viatique, ni elle non plus, on différa jusqu'au jour de saint Benoît, que la trouvant fort en péril, on envoya quérir incessamment Monsieur notre Confesseur pour lui donner ses derniers sacrements ; et lorsqu'il entrait céans, cette chère sœur expira comme nous lui faisions faire des actes pour recevoir Notre-Seig-neur qu'on allait lui apporter, le catarrhe l'ayant suffoquée. Elle était âgée de 75 ans, professe de 59, du rang des sœurs choristes.