LA PARISIENNE
4 octobre.
Deux mois en Allemagne; au retour, à Paris, on est tout surpris. C'est une autre espèce de femmes.
Hier, j'ai acheté des gants dont je n'avais que faire, du thé que je n'aime pas; thé ou chiendent, peu importe; j'ai presque envie d'ajler en acheter encore; la façon dont elles le vendent vaut l'argent qu'on donne.
Deux jeunes filles se sont avancées pour me recevoir; elles marchaient aussi bien que de vraies dames ; le corps coulait en avant sans qu'on sentît le mouvement des pieds, les robes de soie faisaient le frou-frou le plus discret. Je me suis égaré parmi les noms chinois des thés; j'ai demandé des explications, on m'a apporté une chaise; je voulais voir leurs petits gestes,
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prolonger leur ramage. Point d'embarras ni d'effronterie; la voix la plus douce, la mieux modulée, un SDurire fin, complaisant, une promptitude étonnanic à comprendre, des mouvements menus, gracieux, le manège de la plus habile maîtresse de maison. Ce n'est pas seulement par' spéculation et pour vendre; elles sont ainsi tout de suite et naturellement; elles ont du plaisir à plaire, comme à s'habiller coquettement, à lisser leurs cheveux, à encadrer leur corsage dans une bordure moirée, à serrer leurs poignets dans des manchettes blanches. — Un peu pâles; elles veillent trop tard, dans une chambre échauffée, sous une lumière vive, et alors la poudre de riz fait son office : autre ressemblance avec les dames de salon. En bonne foi, elles les valent : même portée et mêmes limites. — Elles le savent. En France, une femme de chambre, au fond du cœur, se croit l'égale de sa maîtresse. « J'ai autant d'esprit, je suis aussi jolie; si j'avais des robes, on verrait bien. » En effet, en six mois, un amant convenable les décrotte; elles apprennent tout, même l'orthographe; pour la réplique vive, elles l'ont de naissance, et, en fait de sentiments, elles sont de niveau.
Ceci n'est pas une phrase satirique; elles ont beaucoup de bon: la netteté et la décision d'esprit, le talent d'administrer, au besoin la persévérance et le courage. Je suis passé une heure après rue des Lombards. Jusqu'à minuit la jeune femme demeure assise dans la cage de verre, tenant les écritures ; elle a une chaufferette, et,quinzc heures durant, elle ne bouge pas. La
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mélasse, les cuirs, les porcelaines, les vendeurs, les chalands, les commis, la servante, les enfants, du lundi matin au samedi soir, elle a l'œil sur tout; ses ordres sont nets, ses livres exacts; on lui obéit; c'est un bon lieutenant, souvent meilleur que son capitaine. L'homme parfois se laisse endoctriner; quand il a tempêté, son attention s'émousse; si l'adversaire s'insinue, offre un bon dîner, se donne pour un brave garçon, rond et sans malice, il va céder, conclure un mauvais marché; mais la femme fait signe du doigt, il comprend, s'arrête : « C'est-à-dire non, à demain, j'en causerai avec ma femme. » La nuit, il est catéchisé, et» le lendemain, le voilà cuirassé de défiance et d'arguments neufs. Je suppose qu'on ne la consulta pas; elle sort de sa vitrine, intervient : « Mais, mon ami, tu sais bien que... » Et là-dessus elle reprend la discussion pour son compte; le terrain est reconquis par une charge. Elle fera ferme, une heure durant, et sa voix perçante, son esprit affilé comme un couteau, finiront par clouer le bec de l'adversaire. Il s'agit d'intérêts, les phrases n'ont pas de prise sur elle ; ses idées sont fichées dans sa cervelle comme des épingles dans une pelote; elles n'en sortiront plus; il faudrait pour les extraire décrocher toute la machine; un esprit d'homme est accessible au raisonnement, un esprit de femme ne l'est pas. J'en connais qui ont fait de leur mari un commis, le tout au grand profit de la maison; lui, en manches de chemise, cloue les caisses, fait les courses et boit le petit verre avec les grosses pratiques; '"'.le, sèche, noire, commandante, donne les instruc-
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lions, fait fabriquer, prend les grands partis, décide que tel modèle est hors de cours et qu'on vendra à perte. Il s'ngit de boutons , elle a juste le degré de cervelle qu'il faut pour imaginer le bouton ù la mode et ù bon marclié.
Je crois que leur triomphe, le triomphe d'une Française, est d'être dame de café, un beau café, s'entend : jolie femme, bien habillée, occupée à sourire et à vendre, en parade et en fonctions, demi-décente et demiprovoquante, agréable pendant cinq minutes et à tout le monde, dans une salle qui est ù la fois une boutique et un salon; elle est là comme une chèvre dans son pré.
Comme cela se sent par contraste! comme un café parisien peint le Parisien, ses instincts, ses habitudes, le vrai Français, mâle et femelle! J'étais à Nuremberg il y a quinze jours; au départ, mes amis m'ont conduit dans une brasserie; les gens bien élevés y vont comme les autres. Singulier lieu de divertissement! Un entassement d'hommes de toute condition, en habits, en blouses, sous la blancheur crue des becs de gaz, dans un nuage de fumée, au ron-ron d'une conversation assourdissante, avec une vapeur des corps pressés qui se tiennent chaud les uns aux autres, tous s'accoudant, buvant, pipant et crachant. Ils se trouvent bien lù-dedans ; leurs sens sont obtus; cet air lourd et sale leur fait l'effet d'une grosse redingote bien chaude et bien grasse. Leur jouissance, c'est leur quiétude. Ils fument pacifiquement, ou parlent tour à tour sans s'interrompre. Beaucoup ont l'air figes; avant de ré-
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pondre, ils restent en suspens un quart de minute; on voit l'horloge intérieure se mettre lentement en branle, une roue pousser l'autre, tant qu'enfin, et avec des accrocs, l'heure sonne; de plus, aux mots un peu vifs, ce sont des ours doublés de graisse, insensibles à cause de ce matelas naturel. Les reines de l'endroit sont à l'avenant; combien différentes de nos Françaises! Deux femmes, les deux femmes de la maison; la fille, bonne petite boulote fraîche; elle vous regardait en face avec une interrogation franche et ne pensait qu'à sa bière; la mère, grande, paisible, fortement bâtie, avec l'air d'une honnête génisse qui rumine ; de plus, enceinte de huit mois; elle circulait autour des tables, s'étalait sans honte. Vous entendez d'ici les commentaires d'un restaurant parisien I Mais en revanche, dans la chambre du haut, une quinzaine de jeunes gens, commis, clercs, étudiants, assis autour d'une table longue, ont ôté leur pipe de leur bouche, chacun d'eux a tiré de sa poche un papier de musique. Celui du centre a fait un signal, et ils se sont mis à chanter un choral, le plus grave, le plus noble, une composition du vieux Bach. Les deux femmes s'essuyaient les yeux avec leur tablier. — Une jolie toilette ou un pareil sentiment, lequel vaut le mieux?
Cela dépend; il y a des jours où j'aime mieux le homard, et d'autres où j'aime mieux les huîtres.