‹ Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas GraindorgeChapitre 8 sur 29 · L:i 7\iri:ic!!::c G · texte numérisé non relu

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Boutiquière, femme du monde ou lorette, voilà les trois emplois d'une Française; elles excellent en cela, et seulement en cela.

Affaire de tempérament. Supprimez les coiffures, les toilettes, le rang, tout l'attirail visible, et voyez l'être intérieur. L'être intérieur ici, c'est un petit hussard déluré, un gamin avisé et hardi que rien ne démonte, à qui le sentiment du respect manque, et qui se croit l'égal de tous. Les jupes n'y font rien, il faut voir l'âme. Nous croyons leur enseigner la timidité à domicile, elles n'en prennent que la grimace ; encore cette apparence craque après trois mois de mariage et de monde; les idées leur viennent trop vives, trop nettes; à l'instant la volonté est faite et l'action jaillit. Il faut qu'elles commandent, du moins qu'elles soient indépendantes. La subordination les étouffe ; elles se choquent contre la règle, comme un oiseau contre ses barreaux.

Par exemple, le mari marche dans la chambre, se demandant ce qu'il fera de sa soirée ; voilà la femme agacée, elle se lève comme par un ressort, et, de sa voix brève, vibrante : « Qu'est-ce que tu fais à tourner comme en cage? Auras-tu fini aujourd'hui? Voilà bien les hommes, des tatillons qui ne se décident jamais. » Elle est décidée, elle; elle ne comprend pas qu'on ballotte ainsi les raisonnements.

Le père, à table, dit qu'il aime je ne sais plus quoi; la fille l'interrompt : « Papa, tu tiens de moi. » A

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seize ans, elle se fait centre involontairement, elle rapporte tout à soi, son père avec le reste.

Le dernier enfant, un bébé de trois ans, )OL:e à la poupée dans son coin, et l'oncle qui arrive lui demande ce qu'elle fait là : « Mon oncle, ouvre les yeux ; tu verras bien. » A trois ans,elle fait déjà sentir à l'oncle que l'oncle est un imbécile.

Par contre, j'en ai vu le jour d'une grande faillite, quand les hoinmes consternés restaient dans leurs fauteuils, les bras pendants et inertes, se dresser et dire : « Il ne s'agit pas de pleurer, il faut du pain pour les enfants, je serai dame de comptoir; Charles, va chercher les livres et faisons les comptes. »

Voyez encore dans Rafifet cette pauvre vivandière dont lefîls vient d'être tué par une balle ; elle ne pleure pas, elle ramasse le fusil, elle mâche la cartouche, ses dents sont serrées, elle ajuste : « Oh, les gueux! »

Une Anglaise, une Allemande aurait pleuré, pensé à Dieu, à l'autre vie, etc. : celle-ci agit en homme.

En effet, la femme, en France, est un homme, mais passé à l'alambic, raffiné et concentré. Elles ont notre initiative, notre vivacité militaire, notre goût pour la société, notre besoin de paraître, notre passion pour l'amusement, mais plus nerveusement et avec un élan plus fort.

Donc, il leur faut les mêmes emplois qu'à nous, mais plus fins, ceux où l'on manie les passions, où l'on observe les caractères, où l'on combat et où l'on domine, non pas brutalement et par force, mais par manège et habilement ; — l'ambassailrice, la mar-

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chande et la courtisane. — Dites-moi s'il y a un endroit au monde où les salons, les boutiques et les alcôves soient plus courus qu'à Paris?

Le Péruvien, le Valaque, l'Anglais morose, l'homme enrichi viennent s'établir ici. C'est que la Parisienne les réveille. Pour cela elle a deux talents :

Premier talent . l'art de dire, de laisser dire, et de faire dire des gravelures. Tout homme y est enclin, parce que, dans les compagnies honnêtes, elles sont interdites. La décence le gêne comme un habit noir et un faux-col raide; il a besoin de se mettre, non pas nu, mais en manches de chemise. Les innombrables petites répressions qu'il s'est imposées ou qu'il a subies ont provoqué une sourde rébellion intérieure. Plus l'homme est sérieux par état, plus il a chance de contenir un gamin. C'est ce gamin que la courtisane tire de sa prison ; il gambade sur les tapis, vous jugez avec quel plaisir; d'autant plus que ce tapis est luxueux, que les meubles sont élégants, que la maîtresse de la maison est souvent belle, toujours parée, du moins habillée comme une femme du monde. Les mots vifs l'ont disparate dans sa bouche. Dire des gueulées en robe de bal, quelle franche lippée I Ce gamin grave en habit noir, dont je parlais tout à l'heure, y court, comme jadis, en jaquette et collerette, il courait manger les pommes vertes du voisin.

Second talent : la Parisienne est une personne^ non une chose; elle sait parler, vouloir, mener son homme; elle a des réparties, des insistances, des caprices ; tout avilie qu'elle soit, elle se tient debout Je ne sais plus

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quelle petite actrice, au siècle dernier, ôtait à son amant, un duc, son cordon du Saint-Esprit, en lui disant : « Mets-toi à genoux là-dessus et baise ma pantoufle, vieille ducaillel » Une de ses pareilles, ces jours-ci, demande à son protecteur de lui acheter une maison : trois jours après, il lui donne un portefeuille. Elle l'ouvre, n'y voit que des billets, les lui jette au nez : « Vieil égoïste, ce n'est pas de l'argent que je te demandais, c'est une maison; tu n'as pas voulu te donner la peine de l'acheter toi-même. » Il a trouvé cela charmant ; il n'est pas habitué à l'indépendance. Il n'y a qu'une Française capable de ces éclats. A l'étranger, à Londres, les femmes de Cremorn-Gardens sont des folles qui bavardent et boivent, ou des commerçantes correctes qui font des livraisons. Dans les petites maisons de la banlieue, vous trouvez de jolies personnes décentes, qui sont presque des ladies et ne souhaitent que la vie réglée, les contentements du ménage ; le reste, morne et désespéré, s'abandonne. A Paris, elles songent à l'avenir : ce sont elles qui exploitent les hommes. Elles ont des salons, elles occupent les femmes honnêtes ; on se les montre au doigt, elles font la mode. Au-dessous des illustres, les médiocres se placent, établissent une boutique de gants, se marient : ce sont des Fiiiaros malhonnêtes, mais ce sont

M°" de B... est certainement une des maîtresses de maison des plus accomplies de Paris. A-t-cllc un autre

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talent et emploie-telle un autre manège? Vers dix heures, on la trouve au coin de son feu dans une sorte de chaise longue, mince, fluette, en robe gris de perle, avec toutes sortes de mousselines et de dentelles qui bruissent autour de ses bras mignons, de son cou de cygne; une sorte de Jeanne de Naples, pareille au portrait de Raphaël, mais plus blonde. Elle n'est pas ministre, elle n'est pas maréchal de France, elle ne donne pas de places, elle demeure plus loin que l'Arc de l'Étoile, et pourtant on vient chez elle des quatre coins de Paris. Elle a deux procédés : la flatterie et la cuisine.

La cuisine. Vers cinquante ans, souvent vers quarante, un homme est revenu de beaucoup de choses : sa fortune est faite; coqueter l'ennuie. Pour le gros plaisir, il l'achète ; sa grande affaire est de maintenir son rang et sa considération; mais c'est une affaire, donc un ennui. Les tracas de la vanité ne l'intéressent plus qu'à demi ; il devient positif; et, s'il a un bon estomac, c'est de ce côté qu'il se rejette : être huit ou dix devant une chère fine, sous des lumières adoucies, parmi des femmes parées, avec des convives gais qui ne songent qu'au moment présent; déguster un vin exquis, authentique, longuement soigné, précieusement charrié dans son petit traîneau d'osier; tortiller l'aile de quelque caille bien grasse ^ sentir couler dans son arrière-bouche la pulpe juteuse et fondante d'un pâté au poisson relevé de truffes : beaucoup de gens se disent tout bas que les chérubins et les séraphins sont moins heureux, et ne changeraient pas

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l'état de leurs papilles nerveuses contre toute la musique des Dominations et des Trônes. — La veille d'un dîner, elle prend sa voiture, va chez les fournisseurs, choisit elle-même le dessert ; elle écrit de sa main à Isigny, à Nérac, tire chaque mets de l'endroit spécial, sans intermédiaire, etc. Mais c'est toute une science; je n'en finirais pas.

La flatterie. Tout le monde flatte, mais les imbéciles ne savent que vous dire avec variantes : « Ah ! monsieur, quel talent vous avez ! ah ! Madame, que vous êtes jolie ! » Quand le patient n'est pas trop stupide, il baisse la tête, laisse couler les phrases, remercie en faisant la bouche en cœur, et gronde tout bas : « Taistoi, serinette. » — Celle-ci n'étale pas son approbation, elle la dissimule. Quand la louange lui vient sur les lèvres, elle la retient, et on voit qu'elle la retient ; ce sont ses actions qui vous admirent,et non ses paroles. Elle entre dans vos idées, les achève, vous aide à les développer, vous fait bien parler, vous rend content de vous-même. Elle discute avec vous, elle vous donne le plaisir de la convaincre; elle ne se rend pas tout de suite, elle vous prouve que vous êtes supérieur. Quand je sors de chez elle, je suis persuadé que j'ai de l'esprit, que mes voyages sont la chose la plus intéressante du monde, que rien n'est plus curieux que l'Amérique, que j'ai eu parfaitement raison de me faire fabricant et marchand, que le porc salé et l'huile sont des sujets de conversation délectables, et qu'un alligator empaillé ferait très-bien dans son boudoir.

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Elle prend les gens par leurs faibles. Aux étages inférieurs, la lorette et la marchande font de même : un seul esprit en trois personnes; même talent, même besoin, le talent et le besoin de la Française : profiter des hommes en leur plaisav.t.

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