CONTE DE SLAWKENBERG1US
Par une fraîche soirée de la fin du mois d’août, après une journée étouffante, un étranger, monté sur un mulet brun, et ayant en croupe une petite valise qui contenait quelques chemises, une paire de souliers, et une culotte de satin cramoisi , entra dans la ville de Strasbourg.
Il dit à la sentinelle qui le questionna lorsqu’il se présenta à la porte, qu’il avait été au promontoire des Nez, — qu’il allait à Francfort, — et qu’il repasserait à Strasbourg dans un mois, jour pour jour, en se rendant aux frontières de la Crimée.
La sentinelle regarda l’étranger à la face : de sa
vie, elle n’avait vu un pareil nez !
— J’en ai tiré un très-bon parti, dit l'étranger; — là dessus, retirant son poignet d’un ruban noir où pendait un court cimeterre, il fouilla dans sâ poche, et touchant avec une grande politesse le devant de son bonnet de sa main gauche, tandis qu’il étendait la droite, — il mit un florin dans celle de la sentinelle, et passa.
Je suis fâché, dit la sentinelle, parlant à un petit nabot de tambour bancroche, qu’un homme si poli ait perdu son fourreau ; — il ne peut pas voyager sans, et il ne lui sera pas possible dans tout Strasbourg d’en trouver un qui aille à son cimeterre. Je n’en ai jamais eu, repartit l’é-
tranger,— se retournant vers la sentinelle, et mettant sa main à son bonnet. — Je le porte ainsi, continua-t-il, levant son cimeterre nu, et son mulet avançant d’un pas lent, — afin de défendre mon nez.
11 en vaut bien la peine, honnête étranger, répliqua la sentinelle.
Nihili æstimo, ait ille tympanista, è pergamenâ factilus est.
Prout christianus sum, inquit miles, nasus ille, ni sextics major sit, meo esset conformis.
Crepitare audivi, ait tympanista.
Meherculè ! sanguinem emisit, respondit miles.
Miseret me, inquit tympanista, qui non ambo tetigimusl
Eodem temporis puncto, quo hæc res argumentata fuit inter militcm et tympanistam, disceptabatur ibidem tubicincet uxore suâ, qui tune accesserunt, et peregrino prætereunte, restiterunt.
Quan tus nasus 1 æquè longus est, ait tubicina, ac tuba.
Et ex eodem métallo, ait tubicen, velut sternulamento audias.
Tantùm abest, respondit ilia, quod fistulam dulcedine vincit.
Æneus est, ait tubicen.
Nequaquàm, respondit uxor.
Rursùm afÜrmo, ait tubicen, quod æneus est.
Item penitùs explorabo; priùs cnim digito tangam, ait uxor, quàm dormivero.
Mulus peregrini graeju lento progressus est, ut unumquodque verbum controversiæ, non tantùm inter militcm et tympanistam, verùm etiam inter tubicinem et uxorcm ejus, audiret.
Nequaquàm, ait ille, in muli collum fræna demittens, et manibus ambabus in peclus positis ( mulo lente progrediente), nequaquàm, ait ille rcspiciens, non necesse est ut res isthæc dilucidata foret. Minime gentium! meus nasus nunquàm tangetur, dùm spiritus hos reget artus — Ad quid agendum P ait uxor burgomagistri.
Percgrinus illi non respondit. Yotum faciebat tune temporis sancto Nicolao ; quo facto, in sinum dextrum inscrens, è quâ negligenter pependit acinaces, lento gradu
Il ne vaut pas un sou, dit le tambour bancroche :
c’est un nez de parchemin.
Aussi vrai que je suis bon catholique, — et si ce n’est qu’il est six fois plus gros, — dit la sentinelle, c’est un nez tout comme le mien.
— Je l’ai entendu craquer, dit le tambour.
Et moi, dit la sentinelle, je l’ai vu saigner.
Quel dommage que nous ne l’ayons pas touché ! dit le tambour bancroche.
Au moment même où cette dispute avait lieu entre la sentinelle et le tambour, — la même question se débattait entre un trompette et sa femme qui arrivaient et s’étaient arrêtés pour voir passer l’étranger.
Bénédicité! Quel nez ! — il est aussi long qu’une
trompette, dit la femme.
Et de même métal, dit le trompette, comme te le prouve son éternuement.
Il est aussi doux qu’une flûte, dit-elle.
— C’est du cuivre, dit le trompette.
— Pas du tout, dit la femme.
Je te répète, dit le trompette, que c’est un nez de cuivre.
J’en aurai le cœur net, dit la femme du trompette, car je ne me coucherai pas que je ne l’aie touché.
Le mulet de l’étranger avançait si lentement qu’il entendit toute la dispute non-seulement de la sentinelle et du tambour, mais du trompette et de sa femme;
Non! dit-il, laissant tomber ses rênes sur le cou de son mulet, et croisant ses mains sur sa poitrine, dans une attitude de saint (sa mule continuant d’aller doucement); non! dit-il, les yeux au ciel, — je ne suis pas assez redevable au monde, — calomnié et désappointé comme je l’ai
été, — pour lui donner cette Conviction : noh ! dit-il,
on ne me touchera pas le nez, tant que le ciel me donnera la force De quoi faire ? dit la femme d’un bourg-
mestre.
L’étranger ne lui répondit point; — il faisait un vœu à saint Nicolas. Son vœu fait, il décroisa scs bras de l’air solennel dont il les avait croisés, reprit ses rênes de sa
processit per platcam Argentorati latam quæ ad diverse rium tcmplo ex adversum ducit.
Peregrinus mulo desccndens stabulo includi, et manticam inferri jussit : quâ apertû et coccineis scricis femoralibus extractis cum argenteo laciniato his sese
induit, statimque,aciDaci in manu, ad forum dcambulavil.
Quod ubi peregrinus esset ingressus, uxorcm tubîcinis obviam euntem aspicit ; illico cursum flectit, metuens ne nasus suus exploraretur, atque ad diversorium regressus est — exuit se vestibus; braccas coccineas sericas manticæ imposuit, mulumque cduci jussit.
Francofurtum proficiscor, ait ille, et Argenloralum quatuor abhinc hebdomadis revertar.
Bcnc curasti hoc jumentum ? (ait), muli facicm manu demulccns — me, manlicamquc mcam, plus sexccnlis mille passibus portavit.
Longa via est! respondit hospes, nisi plurimum esset negotii. — Enimverô, ait peregrinus, à Nasorum promonlorio redivi, et nasum speciosissimum, egregiosissimumque quem unquàm quisquam sortitus est, acquisivi.
Dùm peregrinus hanc miram rationem de seipso reddil, hospes et uxor ejus, oculis intentis, peregrini nasum
contemplantur Per sanctos sanctasquc omnes, ait hos-
pitis uxor, nasis duodecim maximis in toto Argcntorato major est! — estne, ait ilia mariti in aurem insusurrans, nonne est nasus prægrandis?
Dolus inest, anime mi, ait hospes — nasus est falsus.
DE TRISTRAM SHÀNDY. 221
main gauche, et mettant dans sa poitrine sa main droite, au poignet de laquelle pendait négligemment son cimeterre, il chemina aussi lentement qu’un mulet peut mettre un pied devant l’autre, par les principales rues de Strasbourg, jusqu’à ce que le hasard l'amena à la grande auberge sur la place du marché, vis-à-vis l’église.
Dès que l’étranger eut mis pied à terre, il ordonna de conduire son mulet à l’écurie et d’apporter sa valise, puis l’ouvrant, et y prenant sa culotte de satin cramoisi ( qui avait un accessoire à franges d’argent, que je n’ose pas traduire ) — il mit sa culotte avec sa brayelte à franges, et aussitôt, son court cimeterre en main, il alla sur la grande place d’armes.
L’étranger venait d’y faire trois tours, lorsqu’il aperçut la femme du trompette à l’autre bout: — craignant qu’elle ne lui tâtât le nez, il fit voile face, revint précipitamment à son auberge, — se déshabilla, remit sa culotte de satin cramoisi, etc., dans sa valise, et demanda son mulet.
Je vais à Francfort, dit l’étranger, — et je reviendrai à Strasbourg dans un mois jour pour jour.
J’espcre, continua l’étranger, en caressant de la main gauche la tète de son mulet au moment de le monter, que vous avez été bon pour ce fidèle serviteur : — il m’a porté moi et ma valise 'plus de six cents lieues, continua-t-il, en frappant légèrement sur le dos du mulet.
C’est un long voyage, monsieur, répliqua le maître
de l’auberge, — à moins qu’on n’ait une affaire importante. Effectivement, dit l’étranger, j’ai été au pro-
montoire des Nez, et j’en ai rapporté un des plus beaux et des meilleurs, grâce au ciel, qui soient jamais échus à un homme.
Tandis que l’étranger donnait ces étranges renseignements sur lui-même, le maître de l’auberge et sa femme tenaient leurs yeux fixés sur le nez de l’étranger. — Far sainte ltadegonde, se dit la femme de l’aubergiste, les douze plus grands nez de tout Strasbourg ne valent pas celui-là. N’est-ce pas, dit-elle à l’oreille de son mari, n’estcc pas que c’est un fameux nez?
C’est une imposture, ma chère, dit le maître de l’auberge ; — c’est un faux nez.
Vcrus est, respondit uxor.
Ex abiete factus est, ait ille, tcrebinlhinum olet. —
Carbunculus inest, ait uxor.
Mortuus est nasus, respondit hospes.
Vivus est, ait ilia, — et si ipsa vivam, tangam.
Votum feci sancto Nicolao, ait peregrinus, nasum meum intactum fore usque ad — Quodnam tempus? illico respondit ilia.
Minimè tangetur, inquit ille ( manibus in pcctus com-
positis) usque ad illatn horam Quam horam? ait -
ilia. Nullam, respondit peregrinus, donec pervenio ad
— Quem locum, — obseero? ait ilia Peregrinus nil
respondens mulo conscenso diseessit.
C’est un vrai nez, dit sa femme.
Il est en sapin, dit-il : je sens la térébenthine.
Il y a un bouton dessus, dit-elle.
C’est un nez mort, repartit l’aubergiste.
C’est un nez vivant; et si tant est que je sois en vie moi-même, dit la femme de l’aubergiste, je le toucherai.
J’ai aujourd’hui même fait vœu à saint Nicolas, dit l’étranger, de ne pas me laisser toucher le nez jusqu’à ce
que Ici l’étranger, s’arrêtant, leva les yeux au ciel.
Jusqu’à quand? dit-elle vivement.
On n’y touchera jamais, dit-il en croisant les mains et
en les rapprochant contre sa poitrine, jusqu’à l’heure
Quelle heure ? s’écria la femme de l’aubergiste. Ja-
mais! — jamais! dit l’étranger, jusqu’à ce que je sois arrivé Au nom du ciel, dans quel endroit? dit-elle.
L’étranger partit sans rien répondre.
L’étranger n’était pas à une demi-lieue sur la route de Francfort, que toute la ville de Strasbourg était en rumeur au sujet de son nez. Les cloches sonnaient complies, invitant les bourgeois de Strasbourg à faire leurs dévotions, et à terminer les devoirs du jour par la prière : — pas une âme ne les entendait dans tout Strasbourg, — la ville était comme un essaim d’abeilles, — hommes, femmes et enfants (les cloches ne cessant de sonner complies) couraient çà et là, — entrant dans une porte et sortant d’une autre, — par ici et par là, — en long et en large,— montant une rue, descendant l’autre — enfilant cette allée,
débouchant par celle-là l’avez-vous vu ? l’avez-vous
vu ? l’avez-vous vu ? oh ! l’avez-vous vu ? Qui l’a vu ?
qui donc l’a vu ? De grâce, qui l’a vu ?
Miséricorde! j’étais à vêpres ! — je lavais, j’empesais, je savonnais, je cousais ; — Dieu m’assiste ! je ne l’ai pas vu, — je ne l’ai pas touché! — que n’étais-je la sentinelle, le tambour bancrochc, le trompette, la femme du trompette ! on n’entendait que ce cri et cette lamentation dans chaque rue et coin de Strasbourg.
Tandis que cette confusion et ce désordre régnaient dans la grande cité de Strasbourg, le civil étranger s’acheminait
vers Francfort sur son mulet (aussi doucement que si l’affaire ne l’eût concerné en rien, — parlant tout le long de la route, en phrases entrecoupées, tantôt à son mulet, tantôt à lui-méme, tantôt à sa Julia.
OJulia, mon adorable Julia! — non, je ne peux pas
m’arrêter pour te laisser manger ce chardon ; faut-il
que la langue suspecte d’un rival m’ait enlevé le bonheur que j’étais sur le point de goûter ! —
Bah ! — ce n’est qu’un chardon — laisse-le, — tu
auras ce soir un meilleur souper.
— Banni de mon pays — loin de mes amis loin de
toi.
Pauvre diable, tu es cruellement fatigué de ton
voyage! Allons — un peu plus vite, — il n’y a dans
ma valise que deux chemises, — une culotte de satin cramoisi, — et une à franges — Chère Julia !
Mais pourquoi à Francfort ? — Est-ce qu’une main
invisible me conduit secrètement par ces tours et détours inattendus —
Tu buttes, par saint Nicolas, à chaque pas! —
Eh ! de ce train-là, nous serons toute la nuit pour arriver —
Au bonheur ou suis-je le jouet de la fortune
et de la calomnie? — destiné à être chassé sans avoir été
reconnu coupable, sans avoir été entendu, — sans
avoir été touché s’ilen est ainsi, pourquoi ne suis-je
pas resté à Strasbourg, où la justice — mais j’avais juré —
allons, lu boiras — à saint Nicolas — O Julia ! Qu’est-
ce qui te fait dresser les oreilles ? — ce n’est qu’un homme , etc.
L’étranger continua d’aller, conférant de cette manière avec son mulet et sa Julia, — jusqu’à son auberge, où,
dès qu’il futarrivé, il mit pied à terre veilla, comme
il l’avait promis, à ce qu’on eût soin de son mulet, — prit sa valise où était sa culotte de satin cramoisi, etc., — commanda une omelette pour son souper, se coucha à environ minuit, et en cinq minutes tomba profondément endormi.
Il était à peu près la même heure quand le tumulte de Strasbourg s’etant calmé pour cette nuit-là, — les Stras-
bourgeois sc mirent tous paisiblement au lit, — mais non comme l’étranger, pour le repos de leur esprit ou de leur corps ; la reine Mab, comme un lutin qu’elle est, avait pris le nez de l’étranger, et sans aucune réduction de volume, s’était, cette nuit-là, donné la peine de le fendre et de le diviser en autant de nez de coupes et de façons différentes, qu’il y avait de têtes dans Strasbourg pour les contenir. L’abbesse de Quedlingberg, qui avec les quatre grandes dignitairesde son chapitre, la prieure, la doyenne, la sous-chantercsse, et la première chanoinessc, était venue cette semaine à Strasbourg pour consulter l’université sur un cas de conscience relatif à la fente de leurs jupes, — fut malade toute la nuit.
Le nez du courtois étranger s’était perché au sommet de la glande pinéaie du cerveau de l’abbesse, et il avait fait un tel remue-ménage dans l’imagination des quatre grandes dignitaires de son chapitre, qu’elles n’avaient pu
fermer l’œil de toute la nuit pas moyen entre elles
quatre de tenir un membre tranquille: — bref, elles se levèrent toutes, comme autant de revenants.!
Les pénitents du troisième ordre de Saint-François, — les nonnes du mont Calvaire, — les prémontrées, — les clunistes *, — les chartreuses, — et tous les ordres plus sévères de nonnes qui couchaient cette nuit-là 'dans la laine ou les cilices, la passèrent encore plus mal que l’abbesse de Quedlingberg, — à force de se retourner et de se démener, de se démener et de se retourner d’un côté de leurs lits à l’autre toute la nuit, — les diverses communautés s’étaient tout égratignées et toutes meurtries ; — clics sortirent de leurs lits presque écorchées vives ; — chacune croyait avoir été, par épreuve, ardée du feu Saint- Antoine; — bref, elles n’avaient pu fermer l’œil de toute la nuit, de vêpres à matines.
Les nonnes de Sainte-Ursule furent les mieux avisées ; — elles n’essayèrent même pas de se mettre au lit.
Le doyen de Strasbourg, les prébendiers, les capitulaires et les domiciliés (capitulairement assemblés le ma-
, 1 Uafen Slawkcnbcrgius veut parler des nonnes bénédictines de Cluny, fondées l’an 940, par Odon, abbé de Cluny. (.Voie de l'auteur.)
tin pour examiner le cas des fouaces au beurre) regrettèrent tous de n’avoir pas suivi l’exemple des nonnes de Sainte-Ursulé.
Dans le désordre et la confusion où tout avait été la veille au soir, les boulangers avaient tous oublié de préparer leur levain , — il n’y avait pas moyen dans tout Strasbourg de trouver une fouace au beurre pour déjeuner, toute l’enceinte de la cathédrale était dans un soulèvement continuel: — une telle cause d’insomnie et d’inquiétude, et une enquête aussi zélée sur la cause de cette insomnie n’avaient pas eu lieu à Strasbourg depuis que Martin Luther, avec ses doctrines, avait mis la ville sens dessus dessous.
Si le nez de l’étranger prit ainsi la liberté de se mettre dans les plats1 des ordres religieux, etc., quel carnaval son nez fit dans ceux des laïques ! — c’est plus que ma plume, usée comme elle est jusqu’au trognon, n’est en état d’écrire; quoique je reconnaisse ( s'écrie Slawkenbergius avec plus de gaieté de pensée que je n’en aurais attendu de lui), qu’il existe maintenant dans le monde mainte bonne comparaison qui pourrait en donner quelque idée à mes compatriotes ; mais à la fin d’un in-folio tel que celui-ci, qui est écrit pour eux, et auquel j’ai consacré la plus grande partie de ma vie, — bien que je convienne que la comparaison existe, cependant ne serait-il pas déraisonnable à eux d’espérer que j’aurai le temps ou l’envie d’en faire la recherche? Qu’il suffise de dire que le tumulte et le désordre que ce nez occasionna dans l’imagination des Strasbourgeois furent universels — qu’il prit un empire absolu sur toutes les facultés intellectuelles des Strasbourgeois — qu'une foule d’étranges choses à ce propos furent dites et affirmées avec une égale confiance, et une éloquence égale en tous lieux , et en firent un sujet de conversation et d’étonnement général — tous, bon et méchant,— riche et pauvre, — instruit et non instruit, — docteur et étudiant, — maîtresse et servante, — doux et sim-
* M. Shandy fait ses compliments aux orateurs,, il sait fort bien que Slawkenbergius a changé ici sa métaphore, — ce dont il est très-souvent coupable ; — comme traducteur, H. Shandy a partout fait ce qu’il a |>u pour l’y maintenir fidèle, — mais ici c'était impossible. (JVofe de routeur.)
pie, — chair de nonne et chair de femme, passèrent leur temps dans Strasbourg à en écouter des nouvelles — chaque œil dans Strasbourg languissait d'envie de le voir; — chaque doigt, — chaque pouce dans Strasbourg, — brûlait de le toucher.
Or, ce qui aurait pu ajouter h un désir si violent, s’il est rien qu’on puisse juger nécessaire d’y ajouter, — c’est que la sentinelle, le tambour bancroche, le trompette, la femme du trompette, la veuve du bourgmestre, le maître de l’auberge, et la femme du maître de l’auberge, quelle que fût la différence qui existât dans leurs témoignages et descriptions du nez de l’étranger, — s’accordaient tous sur deux points, — à savoir, qu’il était allé à Francfort et ne reviendrait à Strasbourg que dans un mois, jour pour jour; et secondement, que, soit que son nez fût vrai ou faux, l’étranger lui-même était un des plus parfaits modèles de beauté, — l’homme le mieux fait, — le plus distingué! — le plus généreux de sa bourse, — le plus poli dans scs manières qui fût jamais entré par les portes de Strasbourg ; — que lorsqu’il avait passé par les rues sur son mulet, son cimeterre suspendu négligemment à son poignet, — et s’était promené à pied sur la place d’armes avec sa culotte de satin cramoisi, — c’était d’un air si charmant d’insouciante modestie, et si mâle pourtant,— que (si son nez n’y avait apporté obstacle) il aurait mis en péril le cœur de toute vierge qui aurait jeté les yeux sur lui.
Je ne m’adresse pas au cœur qui est étranger aux palpitations et aux tourments delà curiosité, alors si excitée, pour justifier l’abbesse de Quedlingberg, la prieure, la doyenne et la sous-chanteresse, d’avoir envoyé chercher en plein midi la femmedu trompette : elle traversales rues de Strasbourg, la trompette de son maria la main, — le meilleur appareil qu’elle eût pu trouver en si peu de temps pour l’explication de sa théorie ; — elle ne resta pas plus de trois jours.
La sentinelle et le tambour bancroche ! — rien depuis l’ancienne Athènes ne saurait les égaler. Ils font leurs leçons aux allants et venants sous les portes de la ville, avec toute la pompe d’un Chrysippe et d’un Cranto» sous leurs portiques.
Le maître de l’auberge, son palefrenier à sa gauche, faisait la sienne aussi dans le même style, — sous le portique ou seuil de la grande porte de la cour de ses écuries; — sa femme faisait la sienne moins publiquement dans une chambre de derrière. Tous affluaient à leurs leçons; non indistinctement, — mais à celle-ci ou à cellelà, comme cela arrive toujours, suivant que la foi ou la crédulité l’ordonnait. En un mot, chaque Strasbourgeois accouraitaux renseignements; — et chaque Strasbourgeois avait les renseignements qu’il demandait.
Il est bon de remarquer, au profit de tous les démonstrateurs de philosophie naturelle, etc., que dès l’instant où la femme du trompette eut fini la leçon particulière de l’abbesse de Quedlingberg, et commença à professer en public, ce qu’elle fit sur un escabeau au milieu de la grande place d’armes, — elle porta un préjudice immense aux autres démonstrateurs, son auditoire se composant aussitôt de la partie la plus fashionable de la ville de Strasbourg. Mais quand un démonstrateur de philoso-
phie (s’écrie Slawkenbergius) a une trompette pour appareil, quel est, je vous prie, celui de ses rivaux en science qui peut prétendre à être écouté à côté de lui ?
Tandis que les ignorants étaient tous occupés à descendre, par le canal de ces renseignements, au fond du
puits où la Vérité tient sa petite cour, les savants
n’étaient pas moins occupés, à leur manière, à la pomper par le canal de l’induction dialectique; — ils ne s’embarrassaient point des faits — ils raisonnaient.
Aucune profession n’aurait jeté plus de lumière sur ce sujet que la Faculté, — si toutes ses discussions n’avaient roulé sur la question des loupes et des enflures œdémateuses, dont, elle eut beau faire, elle ne put se dépêtrer. — Le nez de l’étranger n’avait rien à faire ni avec les loupes ni avec les enflures œdémateuses.
Il fut démontré, toutefois, d’une manière très-satisfaisante, qu’une si lourde masse de matière hétérogène ne pouvait s’amonceler et s’agglomérer sur le nez, pendant que l’enfant était in utero, sans détruire la balance statique du fœtus, et le faire tomber sur la tête neuf mois avant le temps. —
Les opposants accordaient la théorie ; — ils niaient
les conséquences.
Et s’il n’avait pas été fait, disaient-ils, une provision convenable de veines, d’artères, etc., pour nourrir suffisamment un tel nez, dans les premiers principes et rudiments de sa formation, avant qu’il vînt au monde (sauf le cas des loupes), il n’aurait pu régulièrement croître et se sustenter après.
Il fut répondu à tout cela par une dissertation sur la nutrition et sur l’effet que la nutrition a de dilater les vaisseaux, et d’accroître et prolonger les parties musculaires jusqu’au plus grand développement et à la plus grande expansion imaginables. — A l’appui de cette théorie, ils allèrent jusqu’à affirmer qu’il n’y avait pas de raison dans la nature pour que le nez d’un homme ne devînt pas aussi gros que tout son corps.
Les répondants prouvèrent au monde que cet événement ne pouvait arriver tant qu’on n’aurait qu’un estomac et qu’une paire de poumons : — car l’estomac, dirent-ils, étant le seul organe destiné à recevoir la nourriture et à la convertir en chyle, comme les poumons la seule machine à sanguification, — il ne pourrait pas manufacturer plus que l’appétit ne lui apporterait : ou, en admettant la possibilité qu’un homme surchargeât son estomac, la nature, quoiqu’il en soit, avait mis des bornes à ses poumons, — la machine était d’une grandeur et d’une force déterminées, et ne pouvait élaborer qu’une certaine quantité dans un temps donné; — c’est-à-dire, qu’elle pouvait produire juste autant de sang qu’il en fallait pour un homme seul , et pas davantage : en sorte que s’il y avait autant de nez que d’homme — ils prouvaient qu’il devait nécessairement s’ensuivre une (mortification des chairs; et qu’attendu qu’il n’y avait pas de quoi les alimenter tous deux, l’homme devait perdre son nez, ou le nez inévitablement perdre son homme.
La nature s’accommode à ces occurrences, s’écrièrent les opposants; — autrement, que dites-vous de tout un estomac, — de toute une paire de poumons appartenant à une moitié d’homme, quand un boulet lui a malheureusement emporté les deux jambes ?
Il meurt de pléthore, dirent-ils, — ou il doit cracher le sang, et en deux ou trois semaines être enlevé par une consomption.
Le contraire arrive, — répliquèrent les opposants. —
Cela ne devrait pas être, dirent-ils.
Les recherches les plus curieuses et les plus profondes sur la nature et ses actes, quoiqu’elles eussent fait, bras dessus bras dessous, passablement de chemin ensemble, finirent pourtant par se diviser toutes au sujet du nez, presque autant que la Faculté elle-mcme.
Ils posèrent à l’amiable en principe qu’il y avait un arrangement, une proportion juste et géométrique des diverses parties du corps humain avec ses divers offices, destinations et fonctions, qui ne pouvait être transgressée que dans de certaines limites ; — que les jeux de la nature, quoique réels, — étaient renfermés dans un certain cercle;
— mais ils ne purent s’entendre sur son diamètre.
Les logiciens s’écartèrent beaucoup moins du point qui
leur était soumis qu’aucune classe de savants ; ils com«
mencèrentct finirent par le mot nez; et n’eût été une pétition de principe contre laquelle un des plus habiles d’entre eux vint donner de la tête au commencement du combat, toute la controverse eût été terminée séance tenante.
Un nez, soutenait le logicien, ne peut saigner sans avoir du sang, — et non-seulement du sang, — mais du sang qui y circule pour fournir au phénomène une succession de gouttes — (un torrent n’étant qu’une succession plus
prompte de gouttes, je n’en parle pas, dit-il.) Or la
mort, continue le logicien, n’étant qu’une stagnation du sang
Je nie la définition : — la mort est la séparation de
l’âme et du corps, dit son antagoniste. Alors nous
ne sommes pas d’accord sur nos armes, dit le logicien. —
— Alors ceci met fin à la discussion, repartit l’antagoniste.
Les docteurs en droit civil furent encore plus concis : ce qu’ils proposaient étant plutôt de la nature d’un arrêt — qu’une discussion.
Un nez aussi monstrueux, dirent-ils, si c’eût été un vrai nez, n’aurait pu être souffert dans une société civile; — et s’il eût été faux, en imposer à la société par ces faux signes et indices, aurait été une violation encore plus grande de ses droits; et aurait mérité encore moins de pitié.
La seule objection à ces conclusions était que, si elles prouvaient quelque chose, elles prouvaient que le nez de l’étranger n’était ni vrai ni faux.
Ceci laissait le champ libre à la controverse. Il fut maintenu par les avocats de la cour ecclésiastique, qu’il n’y avait rien qui s’opposât à un arrêt, puisque l’étranger avait confessé ex tnero motu qu’il avait été au promontoire des Nez , et qu’il en avait rapporté un des plus beaux, etc., etc. A ceci il fut répondu qu’il était im-
possible qu’il y eût un endroit tel que le promontoire des Nez, et que les savants ignorassent où il était situé. Le commissaire de l’évêque de Strasbourg se chargea du rôle d’avocat, expliqua la chose dans un traité sur les phrases proverbiales, démontrant que le promontoire des Nez était une expression purement allégorique, qui signifiait tout simplement que la nature lui avait donné un long nez: en preuve de quoi, avec beaucoup d'érudition, il cita les autorités ci-dessous ‘, ce qui aurait décidé la question d’une manière incontestable, si on ne s’était pas aperçu qu’une discussion sur des franchises de terres de doyen et de chapitre, avait été terminée par là dix-neuf ans auparavant.
Il advint, — je ne dois pas dire malheureusement pour la vérité, car, en faisant cela, ils lui donnaient un coup d’épaule d’une autre manière, il advint que les deux uni-
1 Nonnnlli ex noslratibus càdcin loquendi formulà utan. Quinimo et Logistæ et
Canonislæ. Vid. Parce Barne Jas in d. L. Provincial. Constilut. de conject.
vid. Vol. Lib. 4. Titul. i. n. 7. qua cliam in rc conspir. Om. de Promontorio Nas. Tichmak. ff. d. tit. 3 fol. 189 passif». Vid. Glos. de contrahend. erapt. etc. neenon 3. Scrudr. in cap. § refut. per totum. Cum bis cons. Rever. J. Tuba), Sentent, et Prov. cap. 9. (T. 11, 12, obiter. V. et Librum, cui Tit. de Terris et Pbras. Belg. ad finem, cum comment. N. Bardy Belg. Vid. Scrip. Argentoratcns. de Anliq» Ecc. in Episc. Arcbiv. bd. coll. per Von JacobumKoinshoven Folio Argent. 1583.præcip. ad finem. Quibus add. RebuflT. in L. obvenire de Signif. Nom. fT. fol. et de jure Gent. et Civil, de prolib. aliéna feud. per fédéra, test. Joha. Luxius in prolegom. quein velim videas, de Anaiy. Cap. 1, 2, 3. Vid. idea.
versités de Strasbourg, — la luthérienne, fondée en 1538, par Jacob Sturmius, conseiller du sénat, — et la papiste, fondée par Léopold, archiduc d’Autriche, employaient pendant tout ce temps-là toute la profondeur de leur savoir (excepté ce qu’en pouvait réclamer l’affaire des fentes de jupes de l’abbesse de Quedlingberg) — à décider la question de la damnation de Martin Luther.
Les docteurs papistes avaient entrepris de démontrer à priori que par l’influence nécessaire des planètes le 22 octobre 1483, — quand la lune était dans le douzième signe, Jupiter, Mars et Vénus dans le troisième; le Soleil, Saturne et Mercure tous trois ensemble dans le quatrième; — il devait naturellement et inévitablement être damné; et que ses doctrines, par un corollaire direct, devait être damnées aussi.
L’examen de son horoscope, où cinq planètes étaient en conjonction toutes à la fois avec le Scorpion 1 (en lisant ceci, mon père secouait toujours la tête ) dans le neuvième signe , que les Arabes assignaient à la religion, — montra que Martin Luther se souciait fort peu de tout cela ; — et d’après l’horoscope rapporté à la conjonction de Mars, — ils firent clairement voir qu’il devait mourir dans les imprécations et les blasphèmes, — au souffle desquels son 3 me (trempée dans le péché) voguerait vent en poupe sur le lac de feu de l’enfer.
La petite objection des docteurs luthériens à ceci était que ce devait être nécessairement l’âme d’un autre homme, né le 22 octobre 83, qui était forcée de voguer vent en poupe de cette manière, — attendu qu’il était prouvé par le registre d’Islaben, dans le comté de Mansfelt, que Luther n’était pas né dans l’année 1483, mais en 84, et non le 22 octobre, mais le 10 novembre, le jour de la Saint- Martin, d’où il avait eu le nom de Martin.
Hæc mira, salisque horrenda. rlanelarum coitio sub Scorpio Asterismo in nonâ cœli statione, qaam Arabes religion i dcputabaDt, eflicit Martinum Lutherum sacrilegmn bcreticum, Clirislianæ religiouis hostein acerrimum atque profanum , ex horoscnpi directionc ad Hartis coituin, religiosissiimis obiit , cjus anima sccleslissima ad infernos navigavit, — ab Alecto, Tisiphone et Megajrâ Qagellis igneis cruciata perenniter.
Lacas Gaurieus in Tractatu astrologico de præleritis mullorum homiaum
accidentibus per genituras examiuatis.
l Je dois interrompre ma traduction pour un mo-
ment; car, si je ne le faisais pas, je sens que je ne serais pas plus en état de fermer l’œil au lit, que l’abbesse de Quedlingberg. — C’est pour dire au lecteur, que mon père ne lisait jamais ce passage de Slawkenbergius à mon oncle Toby, sans triompher — non de mon oncle Toby, qui ne le contredisait jamais là-dessus, — mais du monde entier.
— Eh bien, vous voyez, frère Toby, disait-il en levant les yeux, que les noms de baptême ne sont pas une chose si indifférente; — si Luther que voici, eût été appelé de tout autre nom que Martin, Tl eût été damné de toute éternité; — non pas, ajoutait-il, que je regarde Martin comme un bon nom, — loin de là, — il vaut un peu mieux qu’un neutre, et guère plus; — mais, si peu que ce soit, vous voyez que cela lui a rendu service.
Mon père savait, aussi bien que le meilleur logicien aurait pu la lui démontrer, toute la faiblesse de l’argument dont il étayait là son hypothèse, — mais en même temps la faiblesse de l’homme est si étrange, que, le trouvant sous sa main, rien au monde ne l’aurait empêché d’en faire usage; et c’était certainement pour cette raison que, bien qu’il y eût dans les Décades de Hafen Slawkenbergius mainte histoire tout aussi intéressante que celle que je traduis, cependant il n’y en avait pas une que mon père lût avec moitié autant de plaisir; — elle flattait à la fois deux de ses plus étranges hypothèses, — ses noms et ses nez. — J’oserai dire qu’il aurait pu lire tous les livres de la bibliothèque d’Alexandrie, si le destin ne leur avait pas donné une autre destination , et ne pas rencontrer un livre ou un passage qui fît si bien d’une pierre deux coups.]
Cette affaire de la navigation de Luther faisait suer sang et eau les; deux universités de Strasbourg. Les docteurs protestants avaient démontré qu’il n’avait pas eu le vent pleinement en poupe, ainsi que l’avaient prétendu les docteurs papistes; cl comme chacun savait qu’il n’y avait pas moyen d’aller en plein contre le vent, — ils étaient sur le point d’établir, au cas que Martin eût vogué, de combien il avait dévié; s’il avait doublé le cap,
ou avait été poussé dans une cale; et nul doute, comme c’était une enquête fort édifiante, du moins pour ceux qui entendaient cette sorte de navigation, qu’ils ne l’eussent continuée en dépit de la taille du nez de l’étranger, si la taille du nez de l’étranger n’avait pas détourné l’attention du monde de ce dont ils s’occupaient : — c’était leur devoir de suivre.
L’abbesse de Quedlingberg et scs quatre dignitaires n’étaient point un obstacle; car l’énormité du nez de l’étranger leur trottant tout autant dans l’imagination que leur cas de conscience, — l’affaire des fentes de jupes ne se réchauffait pas — en un mot, les imprimeurs reçurent l’ordre de distribuer leurs caractères : — toutes controverses cessèrent.
Autant valait avoir à choisir entre un bonnet carré surmonté d’un gland d’argent — et une coquille de noix — qu’à deviner de quel côté du nez les deux universités se rangeraient.
C’est au-dessus de la raison, criaient les docteurs d’un côté.
C’est au-dessous, criaient les autres.
C’est un article de foi, criait l’un.
C’est une niaiserie, disait l’autre.
C’est possible, criait l’un.
C’est impossible, criait l’autre.
Le pouvoir de Dieu est infini, criaient les Naséens ; il peut tout faire.
Il ne peut rien faire qui implique contradiction, répliquaient les Anti-naséens.
11 peut faire penser la matière, disaient les Naséens. •
Tout comme vous pouvez faire un bonnet de velours de l’oreille d’une truie, répliquaient les Anti-naséens.
11 ne peut pas faire que deux et deux fassent cinq, répliquaient les docteurs papistes. C’est faux, disaient
les autres opposants.
Le pouvoir infini est le pouvoir infini, disaient les docteurs qui soutenaient la réalité du nez. — Il ne s’étend qu’à toutes les choses possibles, répliquaient les luthériens.
Par le Dieu qui est au ciel, criaient les docteurs papistes.
il peut, s’il le juge convenable, faire un nez aussi gros que le clocher de Strasbourg.
Or le clocher de Strasbourg étant le plus gros et le plus grand clocher d’cglise qu’on puisse voir dans le monde entier, les Anti-naséens nièrent qu’un nez de cinq cent soixante-quinze pieds géométriques de long pût être porté, du moins par un homme de moyenne taille. — Les docteurs papistes jurèrent que cela se pouvait : les luthé-
riens dirent que non , — que cela ne se pouvait pas.
Ceci fit à l’instant lever une nouvelle discussion qu’ils poursuivirent longtemps, sur l’étendue et la limite des attributs moraux et naturels de Dieu. — Celle controverse les mena naturellement à saint Thomas d’Aquin, et saint Thomas d’Aquin au diable.
Il n’était plus question du nez de l’étranger dans la discussion ; — il avait servi de frégate, pour les lancer dans le golfe de la théologie scolastique, — et maintenant ils voguaient tous vent en poupe.
La chaleur est en proportion du manque de vrai savoir.
La controverse sur les attributs, etc. au lieu de refroidir l’imagination des Strasbourgeois, l’avait, au contraire, enflammée à un degré désordonné. — Moins ils comprenaient, plus ils étaient émerveillés — ils restaient dans toute l’anxiété d’un désir non satjsfait, — ils voyaient leurs docteurs, les parcheminiens, les cuivriens, les téréhenthiniens, d’un côté, — les docteurs papistes de l’autre, comme Pantagruel et ses compagnons en quête de l’oracle de la bouteille, s’embarquer tous, et ils les perdaient de vue.
Les pauvres Strasbourgeois laissés sur le rivage !
Que faire? — point de délai; — le tumulte augmente, — chacun dans le désordre, — les portes de la ville toutes grandes ouvertes.
Infortunés Strasbourgeois! y avait-il dans le magasin de la nature, — y avait-il dans le garde-meuble du savoir, — y avait-il dans le grand arsenal du hasard, un seul instrument non employé à torturer votre curiosité, à tirailler vos désirs, que la main du Destin ne fit pas jouer contre vos cœurs? — Je ne trempe pas ma plume dans
l'encre pour excuser voire reddition, — c’est pour écrire votre panégyrique. Montrez-moi une ville aussi amaigrie par l’attente, — n’ayant ni mangé ni bu, ni dormi ni prié, ni prêté l’oreille à la voix de la religion ou de la nature depuis vingt-sept jours consécutifs, qui aurait pu tenir un jour de plus!
C’est le vingt-huitième que le courtois étranger avait promis de revenir à Strasbourg.
Sept mille carrosses ( Slawkenbergius doit certainement avoir fait quelque erreur de chiffres) sept mille carrosses, quinze mille chaises à un cheval, — vingt mille chariots aussi pleins qu’ils en pouvaient contenir, de sénateurs, de conseillers, de syndics — béguines, veuves, femmes, filles, chanoinesses, concubines, toutes dans leur voiture : — l’abbesse de Quedlingberg, avec la prieure, la doyenne, et la sous-chanteresse, menant la procession dans un carrosse , et le doyen de Strasbourg avec les quatre grands dignitaires de son chapitre, à gauche d’elle, — le reste suivant pêle-mêle, comme ils pouvaient; quelques-uns à cheval, — quelques-uns à pied, — quelquesuns conduits, — quelques-uns entraînés — quelques-uns sur le Rhin — quelques-uns par ici, — quelques-uns par là, — tous se mirent en route au lever du soleil pour aller au devant du courtois étranger.
Nous approchons maintenant de la catastrophe de mon conte, — je dis catastrophe ( s’écrie Slawkenbergius), attendu qu’un conte dont les parties sont bien agencées, non-seulement se réjouit ( gaudet ) dans la catastrophe et péripétie d’un drame, mais se réjouit de plus dans toutes les parties essentielles et intégrantes de ce drame; — il a sa protase , son épitase, sa catastase, sa catastrophe ou péripétie, qui croissent engendrées l’une par l’autre, dans l’ordre où Aristote les a premièrement plantées , — et sans lesquelles on devrait ne jamais raconter un conte, dit Slawkenbergius, mais le garder pour soi.
Dans tous les dix contes de mes dix décades, moi Slawkenbergius, je me suis astreint aussi rigoureusement à cette règle que je l’ai fait dans celui de l’étranger et de son nez.
— Depuis son premier pourparler avec la sentinelle,
jusqu’à son départ de la ville de Strasbourg, après avoir ôté sa culotte de satin cramoisi, c’est la protase ou entrée en matière, — dans laquelle les caractères de? pcrsonœ dramatis sont indiqués, et le sujet légèrement entamé.
Vépitase , où l’action s’engage plus pleinement et grandit jusqu’à ce qu’elle arrive à l’état ou degré de hauteur appelé la calaslase, et qui occupe ordinairement les deuxième et troisième actes, est comprise dans cette période animée de mon conte qui se trouve entre le tumulte du premier soir au sujet du nez, et la fin des leçons de la femme du trompette au milieu de la grande place d’armes ; et depuis le premier embarquement des savants dans la dispute, — jusqu’au moment où les docteurs mettent définitivement à la voile, et laissent les Strasbourgeois en détresse sur le rivage, c’est la cataslase, ou maturation des incidents et passions qui doivent éclater au cinquième acte.
Celui-ci commence au départ des Strasbourgeois sur la route de Francfort, et se termine au sortir du labyrinthe et au passage du héros d’un état d’agitation ( comme l’appelle Aristote) à un état de repos et de tranquillité.
Ceci, ditHafen Slawkenbergius, constitue la catastrophe ou péripétie de mon co^te ; — et c’en est la partie que je vais raconter.
Nous avons laissé l’étranger endormi derrière la toile : maintenant il entre en scène.
— Qu’est-ce qui te fait dresser les oreilles? — Ce n’est qu’un homme à cheval — était le dernier motque l’étranger avait dit à son mulet. Il ne convenait pas alors de dire au lecteur que le mulet crut son maître sur parole ; et sans plus de si et de mais , laissa passer le voyageur et le cheval.
Le voyageur faisait toute la diligence possible pour atteindre Strasbourg ce soir-là. Quel sot je suis, se dit le voyageur, quand il eut fait une lieue de plus, de penser à • atteindre Strasbourg ce soir ! — Strasbourg ! — le grand Strasbourg, Strasbourg, la capitale de toute l’Alsace ! Strasbourg, une ville impériale! Strasbourg, un état souverain ! Strasbourg, qui a pour garnison cinq mille des meilleurs soldats du monde. — Hélas ! quand je serais en ce moment
même aux portes de Strasbourg, je n’obtiendrais pas d’y entrer pour un ducat — ni même pour un ducat et demi ; — c’est trop, — mieux vaut retourner à la dernière auberge devant laquelle j’ai passé, — que de coucher je ne sais où, — ou bien de donner je ne sais quoi. Le voyageur, tout en faisant ces réflexions, tourna la tête de son cheval, et arriva à la même auberge que l’étranger, trois minutes après que celui-ci avait été conduit à une chambre.
Nous avons du lard à la maison, dit l’hôte, et du
pain ; — et jusqu’à onze heures ce soir nous y avons eu trois œufs ; — mais un étranger, qui est arrivé il y a une heure, les a eus en omelette, et nous n’avons plus rien. —
Ilclas ! dit l’étranger, harassé comme je suis, je n’ai besoin que d’un lit. J’en ai un aussi mou qu’il y en
ait en Alsace, dit l’hôte.
— L’étranger, continua-t-il, aurait couché dedans, car c’est mon meilleur lit, si ce n’avait été son nez. — Il a une fluxion? dit le voyageur. — — Pas que je sache, s’écria l’hôle. — Mais c’est un lit de camp, et Jacinthe, dit-il en regardant la servante, a pensé qu’il n’y aurait pas assez déplacé pour tourner son nez. Pourquoi cela?
s’écria l’étranger en reculant. — C’est un si long nez, répliqua l’hôte. — Le voyageur fixa les yeux sur Jacinthe, puis sur le plancher, — mit le ® nou droit en terre, et
venait de poser sa main sur son cœur Ne vous jouez
pas de mon anxiété, dit-il en se relevant. Ce n’est
pas une plaisanterie, monsieur, c’est le plus magnifique des nez ! Le voyageur retomba sur son genou , — re-
mit sa main sur son cœur. — Alors, dit-il, en regardant le ciel, tu m’as conduit au terme de mon pèlerinage. — C’est Diégo.
Le voyageur était le frère de Julia, si souvent invoquée dans la soirée par l’étranger en venant de Strasbourg sur son mulet; et il avait été envoyé par elle à sa recherche, il avait accompagné sa sœur de Valladolid en France par les Pyrénées, et avait eu plus d’un écheveau embrouillé à démêler, en le poursuivant à travers les nombreux méandres et brusques détours des sentiers épineux d’un amant.
Julia avait succombé à la peine, — et n’avait pas
été en état de faire un pas au-delà de Lyon, où, avec toutes ces inquiétudes d’un cœur sensible dont tout le monde parle, — mais que peu de gens éprouvent, — elle était tombée malade, mais avait eu juste le temps d’écrire une lettre à Diégo; et ayant conjuré son frère de ne pas la revoir qu’il ne l’eût trouvé, et lui ayant mis sa lettre dans les mains, Julia s’était couchée.
Fernandez ( c’était le nom de son frère ) — quoique le lit de camp fût aussi mou qu’il y en eût en Alsace, n’y put cependant fermer l’œil. — Dès le point du jour, il se leva, et apprenant que Diégo était levé aussi, il entra chez lui, et s’acquitta de la commission de sa sœur.
La lettre était ainsi conçue :
« Seig. Diégo,
» Si mes soupçons sur votre nez étaient fondés ou non, — ce n’est pas le moment de s’en informer; — il suffit que je n’aie pas eu la fermeté de les soumettre à une autre épreuve.
» Comment ai-je pu si peu me connaître, quand j’ai envoyé ma duègue vous défendre de reparaître sous ma jalousie ? ou comment ai.-je pu vous connaître assez peu pour croire que vous seriez resté un jour à Valladolid afin de dissiper mes doutes? — Pour avoir été dans l’erreur, Diégo, devais-je être abandonnée ? ou était-il bien de me prendre au mot, que mes soupçons fussent justes ou non, et de me laisser, comme vous avez fait, en proie à tant d’incertitude et de chagrin ?
» De quelle manière Julia a ressenti ceci, — mon frère, quand il vous remettra cette lettre, vous le dira ; il vous dira combien elle a été prompte à se repentir du message imprudent qu’elle vous avait envoyé, — avec quelle précipitation frénétique elle a volé à sa jalousie, et combien de jours et de nuits consécutifs elle est restée immobile appuyée sur son coude, regardant à travers du côté par où Diégo avait coutume de venir.
» Il vous dira, quand elle a appris votre départ, — comme ses forces l’ont abandonnée — comme le cœur lui a manqué, — quels lamentables gémissements elle a poussés, —
comme clic a laissé tomber sa tête. O Diego ! que de pas pénibles la pitié de mon frère, qui me conduisait par la main, m’a fait faire languissante à la recherche des vôtres ! combien le désir m’a entraînée au delà de mes forces ! — cl combien de fois je me suis évanouie en chemin, et suis tombée dans ses bras, ayant seulement le temps de m’écrier : — O mon Diégo!
» Si la douceur de votre physionomie ne m’a point trompée sur votre cœur, vous volerez vers moi, presque aussi vite que vous m’avez fuie : — cependant vous aurez beau vous hâter, — vous n’arriverez que pour me voir expirer. C’est un breuvage amer, Diégo ; mais bêlas ! ce qui me le rend plus amer encore, c’est de mourir sans avoir été î »
Elle n’avait pu aller plus loin.
Slawkenbergius suppose que le mot qu’elle avait en vue était convaincue; mais ses forces ne lui avaient pas permis d’achever sa lettre.
Le cœur du courtois Diégo déborda à cette lecture : — il ordonna de seller à l’instant son mulet et le cheval de Fernandez ; et comme dans de tels conflits la prose ne décharge pas le cœur à l’égal de la poésie, le hasard, qui met aussi souvent sur nos pas les remèdes que les maladies, ayant jeté sur la fenêtre un morceau de charbon, — Diégo en profita; et tandis que le palefrenier apprêtait son mulet, il soulagea son esprit contre le mur de la façon suivante :