‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 103 sur 331 · CHAPITRE LXXXVÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVÏ

j’importe; — comme accessoire de la couture, le papier à fil pouvait être de quelque importance pour ma mère;

— il n’en avait aucune pour mon père comme marque dans Slawkenbergius. — Slawkenbergius, à chaque page, était pour mon père un riche trésor d’inépuisable savoir;

— il ne pouvait pas l’ouvrir à un mauvais endroit; et il

disait souvent en fermant le livre, que si tous les arts et toutes les sciences du monde, ainsi que les livres qui en traitent, étaient perdus, — si la sagesse et la politique des gouvernements, disait-il, venaient, faute de pratique, à être oubliées; et que tout ce que les hommes d’état avaient écrit ou fait écrire sur le fort et le faible des cours et des royaumes fût oublié aussi, — et qu’il ne restât que Slawkenbergius, — ce serait assez de lui, en conscience, disait-il, pour remettre le monde en mouvement. C’était donc un vrai trésor! un code de tout ce qu’il était nécessaire de savoir sur les nez, et sur chaque autre chose: — le matin, à midi, et à vêpres, Hafen Slawkenbergius était sa récréation et Ses délices; il l’avait toujours à la main :

— vous auriez juré, monsieur, que c’était un livre de prières; — tant il était usé, luisant, à force de contrition et d’atlrition des doigts et des pouces dans toutes ses parties, d’un bout jusqu’à l’autre.

Je n’ai pas pour Slawkenbergius le même bigotisme

que mon père ; il y a du fonds en lui, sans aucun

doute ; mais, à mon avis, la meilleure, je ne dis pas la plus profitable, mais la plus amusante partie de Hafen Slawkenbergius, ce sont ses contes; — et, attendu qu’il était Allemand, beaucoup d’entre eux ne manquent pas d’imagination. Ils composent son second livre, qui tient près de la moitié de son in-folio, et ils sont réunis en dix décades, chaque décade contenant dix contes. — La philosophie n’est pas bâtie sur des contes; et par conséquent Slawkenbergius avait certainement tort de les lancer dans le monde sous ce nom ! — il y en a quelques-uns dans ses huitième, neuvième et dixième décades, qui, j’en conviens, semblent plutôt récréatifs et badins que spéculatifs;

— mais, en général, ils doiventêtre regardés parles savants comme un détail d’autant de fait indépendants, tournant toujours, de façon ou d’autre, sur les gonds principaux de son sujet, et rassemblés par lui avec une grande fidélité, et ajoutés à son ouvrage comme autant d’éclaircissements de sa doctrine des nez.

Comme nous avons passablement de loisir, — si vous le permettez, madame, je vais vous conter le neuvième conte de sa dixième décade.

SLAWKENBERGII FABELLA ».

Vesperà quûdam frigidulà, posteriori in parte mensis augusti, peregrinus, mulo fusco colore insidens, manticà à tergo, paucis indusiis, binis calceis, braccisquc scricis coccineis repletà, Argentoratum ingressus est.

Militi eura percontanti , quum portas intraret, dixit se apud Nasorura promontorium fuisse, Francofurtum proficisci, et Argentoratum transitu ad tines Sarmatiæ mensis intervallo reversurum.

Miles peregrini in faciem suspexit : Dî boni, nova

forma nasi l

At multum mihi profuit, inquit peregrinus, carpum amenlo extrahens, è quo pependit acinaces : loculo manum inseruit;et magnâ cum urbanitate, pilei parte anteriore tactâ manu sinistrâ, ut extendit dextram, militi florinum dédit et processit.

Dolet mihi, ait miles, tympanislam nanum et valgum alloquens, virum adeô urbanum vaginam perdidisse : itinerari haud poterit nudà acinaci ; ncque vaginam toto

Argentorato habilcm inveniet. Nullam unquàm ha-

bui, respondit peregrinus respiciens seque comiler

inclinans — hoc more gesto, nudam acinacem elevans, mulo lentè progredientc, ut nasum tueri possim.

Non immérité, benigne peregrine, respondit miles.

1 Comme Hafen Slawkenbergius De Nasis est extrêmement rare, le lecteur savant ne sera peut-être pas fâché de voir comme échantillon quelques pages de l’original : je ne ferai dessus aucune réflexion, si ce n’est que son style comme couleur est beaucoup plus concis que comme philosophe, — et est aussi, je pense, d’une meilleure latinité. [Ifote de {'auteur.)

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