‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 115 sur 331 · CHAPITRE XCVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVI

N’est-ce pas une honte de faire deux chapitres de ce qui s’est passé à descendre un étage ? car nous ne sommes encore qu’au premier palier, et il y reste quinze marches jusqu’en bas: et, autant que j’en sache, comme mon père et mon oncle Toby sont en humeur de causer, il peut y avoir autant de chapitres que de marches. Qu’il en soit ce qu’il voudra, monsieur, je n’y puis rien, pas plus qu’à ma destinée. — Une impulsion soudaine me traverse l’esprit : — baisse le rideau, Shandy : — je le baisse. — Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram : — je la tire, — allons! à un nouveau chapitre.

Du diable si j’ai aucune autre règle pour me diriger dans cette affaire; — et si j’en avais une,— comme tout ce que je fais est déréglé, — je la tordrais et la mettrais en pièces, et la jetterais au feu quand j’aurais fini. — Suis-je échauffé ? Oui, et la cause le demande : — la belle histoire ! est-ce à un homme à suivre les règles, — ou aux règles à le suivre ?

Or ce chapitre-ci, il faut que vous le sachiez, étant mon chapitre des chapitres, que j’ai promis d’écrire avant d’aller dormir, j’ai jugé convenable de soulager entièrement ma conscience avant de me coucher, en racontant tout de suite au monde tout ce que je sais là-dessus. Cela ne vaut-il pas dix fois mieux que de débuter dogmatiquement par une sentencieuse parade de sagesse, et par dire au monde l’histoire d’un cheval rôti, — que les chapitres soulagent l’esprit, — qu’ils assistent — ou impressionnent l’imagination, — et que dans un ouvrage de cette trempe dramatique ils sont aussi nécessaires que les changements de scènes, — avec cinquante autres froides idées, suffisantes pour éteindre le feu qui l’a rôti ? — Oh ! mais pour comprendre ceci, qui est souffler sur le feu du temple de Diane, — il vous faut lire Longin : — le lire jusqu’à la

fin : — si vous n’êtcs pas plus avancé d’un iota pour l’avoir lu la première fois, — ne craignez rien, relisez-le. Avicenne et Licetus lurent quarante fois d’un bout à l’autre la Métaphysique d’Aristote, et n’en comprirent jamais un seul mot. — Mais écoutez ce qui arriva : — Avicenne devint un terrible écrivain en tout genre d’écrits; — car il écrivit des livres de omni re scribili; et quant à Licetus (Fortunio) — quoique tout le monde sache que quand il naquit, ce n’était qu’un fœtus 1 de cinq pouces et demi de long, il ne s’en éleva pas moins en littérature à cette hauteur étonnante d’écrire un livre avec un titre aussi long que lui. Les gens instruits savent que je veux parler de sa Gonopsychanlhropologia , sur l’origine de l’âme humaine.

En voilà assez pour mon chapitre des chapitres, que je tiens pour le meilleur chapitre de tout mon ouvrage ; et croyez-en ma parole, quiconque le lit, emploie tout aussi bie'n son temps qu’à ramasser des brins de paille 2.

I Ce fœtus n’était pas plus grand que la paume de la main ; mais son père l’ayant examiné en qualité de médecin, et ayant trouvé que c'était quelque chose de plus qu’un embryon, le fit transporter tout vivant à Rapallo, où il le lit voir à Jérôme Hardi et à d’autres médecins du lieu. On trouva qu’il ne lui manquait rien d'essentiel à la vie ; et son père, pour faire voir un essai de son expérience, entreprit d’acbever l’ouvrage de la nature, et de travailler à la formation de l’enfant avec le même artifice que celui dont on se sert pour faire éclore les poulets en Égypte. 11 instruisit une nourrice de tout ce qu’elle avait à faire, et ayant fait mettre sou fils dans un four proprement accommode, il réussit à l’élever et à lui faire prendre ses accroissements nécessaires, par l’unifonnilc d’une chaleur étrangère mesurée exactement sur les degrés d’un thermomètre ou d’un autre instrument équivalent. (Vide Midi. Giustinian. negli Scritt. Liguri à Cart. 223, 488.)

On aurait toujours été très-satisfait de l’industrie d’un père si expérimente dans l’art de la génération, quand il n’aurait pu prolonger la vie à son fils que pour quelques mois, ou pour peu d’années.

Mais quand on se représente que l’enfant a vécu près de quatre-vingts ans, et qu’il a compose quatre-vingts ouvrages différents, tous fruits d’une longue lecture — il faut convenir que tout ce qui est incroyable n'est pas toujours faux, et que la « vraisemblance n’est pas toujours du côté de la vérité. »

II n'avait que dix*neuf ans lorsqu'il composa Gonopsychanlhropologia, De origine animæ humanæ. ( Les Enfants célèbres , revus et corrigés par M. de la Monnoyc do l’Académie française.) (JTote de l'auteur.)

• En français, on dirait qu’à enfiler des perles. ( Note du traducteur.)

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