‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 143 sur 331 · CHAPITRE CXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXXI

Et un chapitre il aura, et un diable de chapitre

qui plus est : — Ainsi, tenez-vous bien *.

C’est ou Tlaton, ou Plutarque, ou Sénèque, ou Xcnophon, ou Ëpictète, ou Théophraste, ou Lucien, — ou bien quelqu’un de date plus récente, — soit Cardan, soit Budens, soit rétrarque, soit Stella, — ou peut-être bien estce quelque théologien ou père de l’église, saint Augustin, saint Cypricn, ou saint Bernard, qui affirme que c’est un sentiment irrésistible et naturel, que de pleurer la perle de nos amis ou enfants : — et Sénèque (je suis sûr que c’est lui) nous dit quelque part que de tels chagrins s’écoulent mieux par ce canal particulier : aussi voyons-nous que David pleura son fils Absalon, Adrien son Antinoüs,

lion, a man of leamiruj, que cette citation n'a pas clé empruntée à Tacite même, mais bien à l'Anatomie de la mélancolie, part. II, scct. m, mém, 5.

(.Vote du traducteur.)

1 le chapitre CXXI contient le plus long, mais peut-être aussi le plus «ensable des plagiats de Sterne. loin d'avoir autant de prétention à l'érudiliou que lui en suppose le docteur Ferriar, Sterne a écrit Tristram Shnmly pour se moquer des érudits. 11 est moraliste et homme d'imagination avant tout ; il ne perd pas son temps A pAlir sur des manuscrits pour y chercher des arguments contre l'érudition: <c serait faire co qu'il reproche aux autres. Toute celle dont il a besoin pour servir de texte A scs satires, il la prend toute faite dans Burton. Peut-être cùt-il été mieux de citer les sources où il puisait ; mais les notes allourdissont une œuvre d'imagination, ot ici c'eût été détruire l'illusion. Le lecteur doit croire que H. Sbandy est une sorte de docteur Burton qui a beaucoup lu, et qui, lorsqu’il s’agit de montrer du cœur, ne sait faire preuve que de mémoire, tandis que le sensible caporal Trim, qui n’a lu que son contrôle, fait pleurer toute la cuisine. Remarquez d’ailleurs le début du chapitre : — — * Et un chapitre il aura, et un diable de chapitre!

1 — ainsi tenez-vous bien. » N V-t-cc pas IA une sorte d’avertissement? Quoi qu il en soit, cl à défaut do l'auteur, nous prévenons qu’une bonne partie des lieux communs qui fout lo comiquo de ce chapitre sont puisés daus l’Anatomie de la mélancolie, part. II, sect. xii, mém. 5 ; mais franchement nous ne croyons pas que cet aveu diminue en rien la gloire de Sterne. [Note du traducteur .)

Niobè scs enfants, et qu’Apollodore cl Crilon versèrent des larmes sur Socrate avant sa mort.

Mon père gouverna autrement son affliction, et même différemment de la plupart des hommes, tant anciens que modernes, car il ne la pleura pas, comme les Hébreux ctles Romains, — il ne l’endormit pas, comme les Lapons, — il ne la pendit pas, comme les Anglais, — il ne la noya pas, comme les Allemands ; — il ne la maudit pas non plus,*ni ne l’envoya au diable, ni ne l’excommunia, ni ne la versifia, ni ne la lillibullerisa. —

— Il s’en débarrassa, néanmoins.

Vos Wor&hips veulent-ils me permettre d’étrangler une histoire entre ces deux pages?

Quand Cicéron perdit sa chcre fille Tullia, il prit d’abord la chose à cœur, — il écouta la voix de la nature, et régla dessus la sienne. — O ma Tullia ! ma fille ! mon enfant ! — toujours, toujours, toujours — c’était ô ma Tullia !

— ma Tullia! Je crois voir ma Tullia, entendre ma Tullia, parler à ma Tullia. — Mais dès qu’il eut commencé à examiner les ressources de la philosophie, et à considérer combien il y avait d’excellentes choses à dire sur la circonstance, — personne sur terre ne peut concevoir, dit le grand orateur, quel bonheur, quelle joie cela me procura.

Mon père était tout aussi fier de son éloquence que Marcus Tullius Cicéron pouvait l’être de la sienne, et avec autant de raison, je le crois jusqu’à ce qu’on me prouve le contraire ; c’était, en vérité, son fort et son faible aussi.

— Son fort, car il était naturellement éloquent; et son faible, car il en était la dupe à toute heure; et pourvu qu’une occasion dans la vie lui permît seulement de montrer ses talents ou de dire une chose sensée, spirituelle ou maligne — (sauf le cas d’une infortune systématique), — il n’en demandait pas davantage. — Un bonheur qui liait la langue de mon .père, et un malheur qui la déliait de bonne grâce, valaient à ses yeux à peu près autant : quelquefois même il aimait mieux le malheur ; par exemple , . quand le plaisir de la harangue était comme dix, et le chagrin du malheur comme cinq, — mon père y gagnait êent pour cent; et, conséquemment, s’en tirait aussi bien que s’il ne lui était rien arrivé.

Ce fil servira à démêler ce qui autrement semblerait fort contradictoire dans le caractère privé de mon père ; et c’est ce qui faisait que dans les irritations causées par les négligences et bévues des domestiques, ou autres petits malheurs inévitables dans une famille, sa colère, ou plutôt la durée de sa colère allait éternellement à l’encontre de. toute conjecture.

Mon père avait une petite jument favorite qu’il avait donnée à couvrir à un très-beau cheval arabe, afin d’avoir une monture agréable. Il était ardent dans tous ses projets, et il parlait chaque jour de son futur poulain avec une sécurité parfaite, comme s’il eût clé élevé et dresse, — sellé et bridé à sa porte, prêt à être monté. Grâce à une négligence d’Obadiah, il advint que la jument ne répondit aux espérances de mon père que par un mulet, et encore une des plus laides bêtes de l’espèce.

Ma mère et mon oncle Toby s’attendaient que mon père exterminerait Obadiah, — et qu’on ne verrait jamais la

fin de ce désastre. Regardez, coquin , s’écria mon

père en montrant le mulet, regardez ce que vous avez faitl

Ce n’est pas moi, dit Obadiah. Qu’cst-ce que

j’en sais ? répliqua mon père.

La joie nagea dans les yeux de mon père à cette repartie,

— le sel altique y avait attiré de l’eau ; — et Obadiah n’entendit plus parler de rien.

Maintenant revenons-en à la mort de mon frère.

La philosophie a une belle phrase pour chaque chose.

— Pour la mort, elle a tout un assortiment de belles phrases; le malheur était qu’elles se précipitèrent toutes à la fois dans la tête de mon père, en sorte qu'il était difficile de les coudre ensemble de façon à en faire quelque chose qui eut l’air de se tenir. — Il les prit comme elles vinrent. —

« C’est une chance inévitable, — le premier statut de la grande Charte ; — c’est un acte éternel du parlement, mon cher frère, nous devons tous mourir.

« Si mon fils avait pu ne pas mourir, il y aurait eu de quoi s’étonner ; — mais non de ce qu’il est mort.

» Les monarques et les princes dansent le même branle que nous.

Siô VIE ET OPINIONS

» Mourir est la grande dette, — le tribut de la nature: les tombes et les monuments, qui devraient perpétuer notre mémoire, le payent eux-mêmes, et la plus orgueilleuse des pyramides que la richesse et la science ont érigées, a perdu son sommet, et se dresse tronquée à ,1’hori-

ron du voyageur. » (Mon père trouva qu’il éprouvait

un grand soulagement, et poursuivit. ) — « Les royaumes et provinces, les villes et cités n’ont-ils pas eu leurs périodes? et quand les principes et forces, qui d’abord les cimentaient et les unissaient, ont accompli leurs diverses

évolutions, ils rétrogradent. » Frère Shandy, dit mon

oncle Toby, posant sa pipe au mot évolutions Ré-

volutions, voulais-je dire, reprit mon père; — par le ciel ! je voulais dire révolutions, frère Toby ; — évolutions

est un non-sens. Ce n’est point un non-sens, — dit

mon oncle Toby. Mais y en a-t-il du sens à rompre

le fil d’un tel discours dans une telle occasion ? s’écria mon père; — de grâce, cher Toby, continua-t-il en lui prenant la main, de grâce, — de grâce, je t’en conjure, ne m’interromps pas dans cette crise. Mon oncle Toby mit sa

pipe à sa bouche.

« Où sont Troie et Mycènc, et Thèbes et Délos, et l’ersépolis et Agrigente ?» — continua mon père, prenant le livre de poste qu’il avait laissé sur la table. — « Qu’est-il advenu, frère Toby, de Ninive et de Babylonc, de Cyzique et de Mitylène? Les plus belles villes sur lesquelles le soleil se soit jamais levé ne sont plus maintenant; il ne reste que leurs noms; et ceux-ci (car beaucoup d’eritre eux s’écrivent mal ) tombent eux-mêmes pièceà pièce en ruine, et par la suite des temps seront oubliés, et enveloppés avec toutes choses dans une nuit perpétuelle. Le monde luimême, frère Toby, doit — doit finir.

» A mon retour d’Asie, quand je fis voile d’Egine h Mégare, » (Quand donc pouvait-cc être? pensa mon oncle Toby ) « je me mis à contempler le pays tout à l’entour. — Eginc était derrière moi, Mégare était devant, le Pirée à droite, Corinthe à gauche. — Quelles villes florissantes maintenant couchées sur la terre ! Hélas ! hélas! me dis-je, l’homme irait se troubler l’âme pour la perte d’un enfant, lorsqu’il a devant les yeux tous ces cadavres imposants !

DE TRISTE AM SHANDY. 31i

— Souviens-toi , me dis-je encoro, — souviens-toi que lu

es homme. »

Or, mon oncle Toby no savait pas que ce dernier paragraphe était un extrait d’une lettre de consolation de Servius Sulpicius à Cicéron : — il ne se connaissait pas plus, l’honnête homme, en fragments d’antiquité, qu’en pièces entières ; — et comme mon père, lorsqu’il faisait son commerce de Turquie, avait été à trois ou quatre reprises dans le Levant, et qu’une fois il était resté un an et demi à Zante , mon oncle Toby conclut naturellement qu’à une de ces époques il avait poussé par l'Archipel jusqu’en Asie, et que toute cette traversée, avec Egine derrière, et Mégare devant, et le Pirée adroite, etc., etc., n’était autre chose que le récit fidèle du voyage de mon père et de ses réflexions. — C’était bien certainement sa manière ; et plus d’un entrepreneur critique aurait bâti deux étages de

plus sur de pires fondements. Et je te prie, frère,

dit mon oncle Toby, posant le bout de sa pipe sur la main de mon père, par voie aimable d’interruption,

— mais attendant qu’il eût fini sa relation, — en quelle

année de notre Seigneur était-ce? Ce n’était en aucune année de notre Seigneur, repartit mon père.

C’est impossible ! s’écria mon oncle Toby. Nigaud 1

dit mon père, — • c’était quarante ans avant que le Christ fût né.

' Mon oncle Toby n’avait que deux suppositions à faire ; ou que mon père était le Juif errant, ou que ses malheurs lui avaient dérangé la cervelle. « Puisse le Sei-

gneur Dieu du ciel et de la terre le protéger et le rétablir! » dit mon oncle Toby, priant silencieusement pour son frère, et les larmes aux yeux.

Mon père se donna une raison convenable de ces larmes, et reprit sa harangue avec chaleur. —

« Il n’y a pas, frère Toby, une si grande différence entre le bien et le mal, que le monde s’imagine. » — (Ce début, soit dit en passant, ne paraissait pas de nature à guérir les soupçons de mon oncle Toby.) « Le la-

beur, le chagrin, la peine,, la maladie , le besoin et l’infortune, sont les sauces de la vie. « Grand bien leur

fasse, — dit en lui-même mon onde Toby.

« Mon fils est mort! tant mieux ; c’est une honte, dans une pareille tempête, de n'avoir qu’une ancre.

» Mais il est à jamais loin de nous ! — Soit. — Il est sorti des mains de son barbier avant d’être chauve; — il s’est levé d’un festin avant l’indigestion ; — d’un banquet avant l’ivresse.

» Les Thraces pleuraient à la naissance d’un enfant, »

(Et nous en avons été bien près, dit mon oncle Toby)

— « et donnaient des festins et se réjouissaient quand un homme partait de ce monde; et avec raison. — La Mort ouvre la porte de la Renommée, et ferme sur elle celle de l’Envie ; — elle détache la chaîne du captif, — et met aux mains d’un autre la tâche de l’esclave.

» Montre-moi l’homme qui, sachant ce qu’est la vie, redoute la mort , — et je te montrerai le prisonnier qui redoute sa liberté. »

» Ne vaut-il pas mieux, mon cher frère Toby (car faisy attention, — nos appétits ne sont que des maladies) — ne vaut-il pas mieux ne pas avoir faim du tout que de manger? — ne pas avoir soif, que de prendre une médecine pour nous en guérir ?

» Ne vaut-il pas mieux être délivré des soucis et des fièvres, — de l’amour et de la mélancolie, et des antres affections froides ou chaudes de la vie, que, comme un malheureux voyageur qui arrive harassé à son auberge, d’être forcé de se remettre en route ?

» Son aspect, frère Toby, n’a de terreur que ce qu’il en emprunte aux gémissements et aux convulsions, aux nez qu’on mouche, et aux yeux qu’on essuie après les rideaux, dans la 'chambre d’un mourant, — Dcpouillcz-la de cet entourage, — qu’est-ce ? — Elle est meilleure au combat qu’au lit, dit mon oncle Toby. — Otez ses cercueils, ses muets et son deuil , — scs plumes, ses écussons, et autres secours mécaniques , qu’est-ce? — Meilleure au combat! continua mon père en souriant, car il avait absolument oublié mon frère Bobby; elle n’est terrible d’aucune manière ; car considère, frère Toby, — quand nous sommes, la mort n’est pas; — et quand la mort est, nous ne sommes pas. — Mon oncle Toby posa sa pipe pour examiner la proposition; l’éloquence de mon père était trop rapide

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•pour s’arrêter à attendre qui que ce fût; — elle poursuivit — et entraîna avec elle les idées de mon oncle Toby.

Pour cette raison, continua mon père, il est bon de se rappeler le peu d’altération que les approches de la mort ont produit sur les grands hommes. — Yespasien mourut sur sa chaise-percée, au milieu d’un bon mot ; — Galba, d’une sentence ; Septime Sévère, d’une dépêche Tibère, d’un acte de dissimulation ; et César Auguste, d’un compliment i. J’espère que c’en était un sincère, dit mon

oncle Toby.

C’était à sa femme, — dit mon père.

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