CHAPITRE CXX
Quand mon père reçut la lettre qui lui donnait la triste nouvelle de la mort de mon frère Bobby, il était occupé
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à calculer les frais de poslc de Calais à Paris, el de là à Lyon.
Celait un bien malencontreux voyage ; mon père ayant eu à le refaire depuis le premier jusqu’au dernier pas, et son calcul à recommencer, quand il en était presque à la fin, par la faute d’Obadiah, qui avait ouvert la porte pour l’informer qu’il n’y avait plus de levure à la maison, — et pour demander la permission de prendre le grand cheval de carrosse le lendemain de bonne heure et d’en aller
chercher. De tout mon cœur, Obadiah, dit mon père
(continuant son voyage ); — prenez le cheval de carrosse,
je ne demande pas mieux. Mais il lui manque un fer,
pauvre créature ! dit Obadiah. Pauvre créature ! dit
mon oncle Toby, refaisant vibrer la note, comme une
corde à l’unisson. Alors montez le cheval écossais, dit
brusquement mon père. Il ne veut pas souffrir la
selle, dit Obadiah, pour rien au monde. Ce cheval a
le diable au corps ; eh bien ! prenez le Patriote , s’écria mon père, et fermez la porte. — Le Patriote est vendu,
dit Obadiah. Voyez-vous! s’écria mon père, faisant
une pause, et regardant mon oncle Toby en face, comme si ce n’était point un fait. Votre Honneur m’a or-
donné de le vendre au mois d’avril dernier, dit Obadiah.
Alors allez à pied pour votre peine. J’aime mieux
aller à pied qu’à cheval, dit Obadiah en fermant la porte.
Quel fléau ! s’écria mon père en continuant son calcul.
Mais les eaux ont débordé, dit Obadiah, — rouvrant
la porte.
Jusqu’à ce moment, mon père, qui avait devant lui une carte de Sanson et un livre de poste, avait gardé la main sur la tète de son compas, dont une des pointes était posée sur Nevers, le dernier relais où il eût payé, — se proposant de poursuivre à partir de là son voyage et son calcul, aussitôt qu’Obadiah aurait quitté la chambre; mais cette seconde altaquc d’Obadiah rouvrant la porte et mettant tout le pays sous l’eau, c’en était trop. — Il laissa aller son compas, — ou plutôt, moitié accident, moitié colère, il le jeta sur la table : et alors tout ce qui lui restait à faire, c’était de retourner à Calais (comme tant d’autres) aussi avancé qu’en partant.
Lorsqu’on apporta dans le parloir la lettre qui contenait la nouvelle de la mort de mon frère, mon père s’était remis en voyage et était à une enjambée de compas de ce même relais de Ne vers. — Avec votre permission, mons. Sanson, s’écria mon père, enfonçant au travers de Nevers la pointe de son compas dans la table, — et faisant signe à mon oncle Toby de voir ce qu'il y avait dans la lettre, — c’est trop, mons. Sanson, pour un gentleman anglais et son fils, d’être renvoyés deux fois en une soirée d’une sale bicoque telle que Nevers. Qu’en
penses-tu, Toby? ajouta mon père d’un ton animé.
A moins que ce ne soit une ville de garnison, dit mon
oncle Toby, car alors Je serai un sot toute ma vie,
dit mon père, souriant à part lui. — Là-dessus faisant un second signe de tête, dans une main son compas toujours sur Nevers, et son livre de poste dans l’autre, — moitié calculant et moitié écoulant, il se pencha en avant les deux coudes sur la table, tandis que mon oncle Toby lisait la lettre entre ses dents.
II est partit
dit mon oncle Toby. Où? — Qui? s’écria mon père.
Mon neveu, dit mon oncle Toby. — Quoi ! — sans
permission, — sans argent, — sans gouverneur? s’écria
mon père stupéfait. Non, — il est mort, mon cher
frère, dit mon oncle Toby. Sans avoir etc malade!
s’écria de nouveau mon père. Je présume que si ,
dit mon oncle Toby à voix basse, et tirant un gros soupir du fond de son cœur ; il a été assez malade, pauvre enfant ! J’en réponds, — puisqu’il est mort.
Quand Agrippine apprit la mort de son fils, Tacite nous informe que n’étant pas capable de modérer la violence de son émotion, elle interrompit brusquement son
ouvrage l. Mon père n’en enfonça que plus ferme
son compas dans Nevers. — Quels effets contraires ! Son
1 1. excès de noire impartialité nous oblige S reconnaître, avec cet impitoyable docteur Fcrriar, qui tient tant à prouver que Sterne u'élait pas uu homme d'érudi-
DE TRISTRAM SIIANDY. 307
geste à lui, assurément, était un geste de calcul ! Celui d’Agrippine devait être tout autre chose, autrement qui pourrait prétendre à raisonner sur l’histoire?
Ce que fit ensuite mon père, mérite, selon moi, un chapitre à part.