CHAPITRE CXXXIV
Ta première chose qui entra dans la tête de mon père, après que le calme eut été un peu rétabli dans la maisou, et que Susannc eut été mise en possession de la robe de chambre de satin vert,- — -fut d’écrire à tète reposée, à l’exemple de Xènophon, une Trislrapédie, ou système d’éducation pour moi ; commençant par rassembler à cet effet ses propres pensées, opinions et notions éparses, et les reliant ensemble de manière à en former des institues pour la direction de mon enfance et de mon adolescence. — J’étais le dernier enjeu de mon père, — il avait perdu mon frère llobby entièrement, — il avait perdu, d’après ses propres calculs, les trois quarts de moi, — c’est-à-dire, il avait été malheureux dans ses trois premiers grands coups de dés : — ma procréation, mon nez et mon nom ! — il ne lui restait que celte ressource : aussi mon père s’y abandonna avec autant de ferveur que mon oncle Toby en avait jamais mis à sa doctrine des projectiles. — La différence entre eux était que mon oncle Toby tirait toute sa science en fait de projectiles de Nicolas Tartaglia. — Mon père tirait la sienne, fil à fil, de son cerveau, — ou avait dévidé et embrouillé de telle sorte ce que tous les autres filcurs et fileuses avaient filé avant lui, que c’était presque la même torture pour lui.
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Au bout d’environ trois ans , ou un peu plus, mon père était parvenu presque à la moitié de son ouvrage.— Comme tous les autres écrivains, il avait rencontré des désappointements. — 11 s’était imaginé pouvoir réduire à de si petites dimensions tout ce qu’il avait à dire, qu’une fois fini et cousu, le cahier pourrait tenir roulé dans le nécessaire de ma mère. — La matière croît sous nos mains. — Qu’aucun homme ne dise : — « Allons — j’écrirai un in-douze. »
Mon père se livra, néanmoins, à sa besogne avec la plus laborieuse activité, avançant pas à pas, de ligne en ligne, avec la même espèce de précaution et de circonspection (quoique je ne puisse dire que ce fût par un principe tout à fait aussi religieux) dont usait Jean de la Casse, l’archevêque de Bénévent, en élaborant sa Galatée, sur laquelle sa Seigneurie de Iîénévent consuma près de quarante années de sa vie; et quand le volume parut, il était moitié moins grand et moins épais que l’Almanach de Bider. — Comment le saint homme s’y prit, à moins qu’il ne passât la plus grande partie de son temps à peigner ses moustaches, ou à jouera la prime avec son chapelain,—ce serait de quoi embarrasser tout mortel non initie dans le secret : — aussi cela vaut la peine d’être explique au monde, ne fùt-ce que pour l’encouragement du petit nombre d’auteurs qui n’écrivent pas tant pour vivre, — que pour s’illustrer.
J’avoue que si Jean de la Casse, l’archevêque de Bénévent, dont la mémoire (malgré sa Galatée) m’inspire toujours la plus haute vénération, — eût été un maigre clerc, — à esprit lourd , — à conception lente , — à cervelle dure, etc. — lui et sa Galatée auraient pu cahin caha arriver à l’âge de Mathusalem ; — le phénomène n’aurait pas été digne d'une parenthèse. —
Mais c’était tout le contraire : Jean de la Casse était un génie doué de belles facultés et d’une imagination fertile; et pourtant avec tous ces grands avantages naturels, qui auraient dû contribuer aux progrès de sa Galatée, il était en même temps dans l’impuissance d’avancer de plus d’une ligne et demie dans l’espace de tout un jour d’été. Cette incapacité de sa Seigneurie venait d’une opinion dont il était tourmenté : — cette opinion était — que tou-
tes les fois qu’un chrétien écrivait un livre (non pour son amusement personnel, mais) avec l’intention et le dessein, lonà foie, de l’imprimer et de le publier, — ses premières pensées étaient toujours des tentations du malin. — Ceci, c'était la condition des écrivains ordinaires ; mais à l’en croire, une fois qu’un personnage d’un caractère vénérable et d’une haute position, soit dans l’Église, soit dans l’État, se faisait auteur, — dès l’instant où il prenait la plume, — tous les diables de l’enfer s’élancaient de leurs trous pour le cajoler. — C’est alors qu’ils tenaient leurs assises; — chaque pensée, depuis la première jusqu’à la dernière, était captieuse; — telle spécieuse, telle bonne qu’elle fût, — c’était tout un ; — sous quelque forme ou couleur qu’elle se présentât à l’imagination, — c’était toujours un coup dirigé contre lui par quelqu’un d’entre eux, et qu’il fallait parer. — De façon que la vie d’un écrivain, quelque différente qu’il put se la figurer, n’était pas tant un état de composition 1 qu’un état de guerre ; et son épreuve, précisément celle de tout autre homme militant sur terre, — l’une et l’autre ne dépendant pas à moitié autant de son degré d’esprit — que de son degré de résistance.
Mon père était enchanté de cette théorie de Jean de la Casse, archevêque de Bénévcnt; et (n’était qu’elle le gênait un peu dans sa croyance) je pense qu’il aurait donné dix des meilleurs arpents de la terre de Shandy pour en avoir été l’inventeur. — Jusqu’à quel point mon père croyait réellement au Diable, on le verra dans le cours de cet ouvrage, quand j’en viendrai à parler des idées religieuses de mon père : il suffit de dire ici que n’en pouvant avoir l'honneur, dans le sens littéral de la doctrine, — il se contenta d’en prendre l'allégorie; et il disait souvent, principalement quand sa plume était un peu rebelle, qu’il y avait autant de sens, de vérité et de savoir cachés sous le voile de la parabole de Jean de la Casse, — qu’on en pouvait trouver dans toutes les fictions poétiques ou annales mystérieuses de l’antiquité. — Le préjugé d’édu-
1 Composition en anglais veut dire aussi calme, de là nue équivoque intraduisible. ( Nou du traducteur.)
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cation, disait-il, c’est le Diable, — et la multitude de préjugés que nous suçons avec le lait de notre mère, — c’est le Diable et son train. — Nous sommes hantés par eux, frère Toby, dans toutes nos élucubrations et recherches ; et si un homme était assez sot pour se soumettre paisiblement à leurs exigences, — que deviendrait son livre ? Bien, — ajoutait-il en jetant sa plume avec violence, — rien qu’un ramassis de caquets de nourrices, et d’absurdités des vieilles femmes (des deux sexes) de tout le royaume.
C’est la meilleure raison que je sois décidé à donner de la lenteur des progrès que faisait mon père dans sa Tristrapédie ; il y travailla ( comme j’ai dit) infatigablement trois ans et un peu plus, au bout desquels, d’après son propre calcul, il se trouva à peine à la moitié de sa tâche : le malheur était que pendant tout ce temps je fus totalement négligé et abandonné à ma mère; et, ce qui était presque aussi fâcheux, grâce à ce délai même, la première partie de l’ouvrage, pour laquelle mon père s’était donné le plus de peine, devint entièrement inutile; — chaque jour, une ou deux pages de plus se trouvaient sans importance.
Certainement ce fut pour châtier l’orgueil de la sagesse humaine que Dieu voulut que les plus sages de nous tous fussent leurs propres dupes, et dépassassent éternellement leur but dans l’immodération de leur poursuite.
Bref, mon père fut si long dans tous ses actes de résistance, — ou, en d’autres termes, — il avança si lentement dans sa besogne, et je me mis à vivre et à croître si vite, que s’il n’était pas survenu un événement, — qui, lorsque nous y serons, s’il y a moyen de le raconter avec décence, ne sera pas caché un seul moment au lecteur, — je crois vraiment que j’aurais laissé mon père en arrière, occupé à tracer un cadran solaire , sans autre destination possible que d’étre enterré sous le sol *.
1 And ail your grâces no more use shall hâve Than a sun-dial in a grave.
Et toutes vos gr&ccs ne seront pas de plus d’usage qu'un cadran solaire dans uu tombeau. Ces deux vers sc trouvent à la fin du poème de Donne, intitule The ici II.
[fiole du traducteur.)
VDÎ ET OPLMONS