‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 178 sur 331 · CHAPITRE CL VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CL VI

Ce fut indubitablement, dit mon oncle Toby, un grand bonheur pour le caporal et pour moi, d’avoir eu tout le temps une fièvre brûlante, accompagnée d’une soif dévorante, pendant les vingt-cinq jours que la dyssenteric régna dans le camp ; autrement, ce que mon frère appelle l’humide radical, aurait, à ce que j’imagine , inévitablement pris le dessus. Mon père aspira plein ses pou-

mons d'air, et regardant le plafond, il les vida aussi lentement qu’il put.

C’est la miséricorde du ciel, continua mon oncle Toby, qui mit dans la tête du caporal de maintenir ce juste équilibre dans la lutte entre le chaud et l’humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit tout le temps avec du viu chaud et des épices : au moyen de quoi le caporal entretint (comme qui dirait) un feu continuel ; en sorte que le chaud radical tint bon depuis le commencement jusqu’à la fin, et ne fut pas un champion indigne de l’humide, tout terrible qu’il était. — Sur mon honneur, ajouta mon oncle Toby, vous auriez pu, frère Shandy, entendre à vingt toises la lutte qui avait lieu dans nos corps Si le feu avait cessé, dit Yorick.

Eh bien, dit mon père avec une forte aspiration, et s’arrêtant un peu après ce mot, — si j’étais juge, et que les lois du pays le permissent, je voudrais condamner quelques-uns des plus grands malfaiteurs, pourvu qu’ils eus-

35't VIE ET OPISIONS

sent été à même de recevoir une éducation religieuse

Yorick prévoyant que la phrase n’allait pas finir

d’une manière miséricordieuse, mit sa main sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques instants de

répit, jusqu’à ce qu’il eût fait une question au caporal.

Je te prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la permission de mon père, — dis-nous franchement — quelle est ton

opinion sur ce chaud et cet humide radical.

Avec l’humble soumission que je dois au jugement supérieur de son Honneur, dit le caporal en faisant un salut à mon oncle Toby Emets ton opinion librement,

caporal, dit mon oncle Toby. — Le pauvre garçon est mon serviteur, — et non pas mon esclave, — ajouta mon oncle

Toby en se tournant vers mon père.

Le caporal mit son chapeau sous son bras gauche; et, sa canne suspendue à son poignet par un cordon de cuir noir, terminé, près du nœud, par un gland, il revint à l’endroit où il avait récité son catéchisme ; puis se louchant la mâchoire inférieure avec le pouce cl les doigts de la main droite avant d’ouvrir la bouche, — il exposa son opinion en ces termes. —

Page 1