CHAPITRE CLX
Cinq ans avec une bavette sous le menton ;
Quatre ans à voyager de la croix de par Dieu à Malachic 1 ;
Un an et demi pour apprendre à écrire son nom ;
Sept longues années et plus à le -rvrrru-er, en grec et en latin ;
Quatre années à ses probations et à ses négations; — la belle statue restant toujours au milieu du bloc de marbre, — et rien de fait, que ses outils aiguisés pour l’en tirer ! — c’est un retard déplorable ! — Le grand Jules Scaliger ne fut-il pas sur le point de ne pas avoir scs outils aiguisés du tout? — Ce n’est qu’à quarante-quatre ans qu’il put manier son grec; — et Ficrre Damien, évêque d’Ostie, comme tout le monde sait, était à l’âge viril qu’il ne savait pas encore lire; — et Baldus lui-même, tout éminent qu’il devint après, était si avancé dans la vie quand il entra au barreau, que chacun crut que son intention était de se faire avocat dans l’autre monde. Il n’est pas étonnant qu’Eudamidas, le fils d’Archidamus, entendant Xénocrate à soixante-quinze ans discuter sur la sagesse, — demandât gravement : — « Si ce vieillard en est encore à discuter et à faire des recherches sur la sagesse, — quel temps aura-t-il pour la mettre en pratique? »
Yorick écoutait mon père avec une grande attention ; il y avait un assaisonnement de sagesse inconccvablement mêlé à scs plus étranges fantaisies; et il avait quelquefois au plus profond de ses éclipses des illuminations qui les rachetaient presque. — Prenez bien garde, monsieur, quand vous l’imiterez.
Je suis convaincu, Yorick, continua mon père, moitié lisant et moitié discourant, qu’il existe un passage nordouest au monde intellectuel ; et que l’esprit de l’homme a des voies plus courtes pour aller en quête de savoir et
* De l'alphabet au dernier livre de l'Ancien Testament des protestants, qui n’admctleul pas le livre des Haehabécs. (-Vote du traducteur.)
d’instruction, que celles que nous prenons généralement.
— Mais hélas! tous les champs n’ont pas une rivière ou une source qui coule à côté d’eux ; — chaque enfant, Yorick, n’a pas un père pour le guider.
Le tout dépend entièrement, ajouta mon père à voix basse, des verbes auxiliaires, monsieur Yorick.
Y'orick eût marché sur le serpent de Virgile, qu’il n’eût pas eu l’air plus surpris. — Je suis surpris aussi, s’écria mon père qui s’en aperçut; — et je l’estime une des plus grandes calamités qui aient jamais alïligé la république des lettres, que ceux qui ont été chargés de l’éducation de nos enfants, et dont c’était le devoir de leur ouvrir l’esprit, et de le garnir de bonne heure d’idées, afin de laisser l’imagination travailler dessus en liberté, aient tiré si peu de parti des verbes auxiliaires: — de façon qu’excepté Raymond Lullius et l’aîné des Pcllegrin, surtout celui-ci qui eu poussa l’usage à un tel degré de perfection, avec ses topiques, qu’en peu de leçons il pouvait enseigner à un jeune homme à discourir plausiblcmcnt sur toute espèce de sujet, pour et contre, et à dire et écrire tout ce qu’il était possible de dire ou d’écrire dessus, sans raturer un mot, à l’admiration de tous les spectateurs —
— Je serais charmé, dit Yorick interrompant mon père,
que vous me fissiez comprendre ceci. Vous allez le
comprendre, dit mon père.
La plus grande extension de sens dont un mot isolé soit susceptible, c’est une métaphore hardie; — selon moi, l’idée y perd en général plus qu’elle n’y gagne ; — mais, quoi qu’il en soit, — quand l’esprit en a fait cela, — tout est dit; — l’esprit et l’idée se reposent jusqu’à ce qu’une seconde idée arrive; — et ainsi de suite.
Or la fonction des auxiliaires est de remettre l’âme en action sur les matériaux à mesure qu’ils lui sont apportés; et, par la facilité à tourner de celle grande machine autour de laquelle ils sont entrelacés, d’ouvrir de nouvelles voies d’investigations, et de faire que chaque idée en engendre des millions.
Tous excitez grandement ma curiosité, dit Yorick.
Pour ma part, dit mon oncle Toby, j’y renonce.
Sauf votre respect , dit le caporal, les Danois, qui
occupaient la gauche au siège de Limerick, étaient tous
des auxiliaires. Et de très-bons, dit mon oncle Toby.
Mais les auxiliaires, Trim, dont parle mon frère, —
je crois que c’est autre chose.
— Vous croyez! dit mon père en se levant.
CIÏAFITRE CLXI.
Mon père fit un seul tour par la chambre, puis il se rassit et finit le chapitre.
Les verbes auxiliaires, dont nous nous occupons ici, continua mon père, sont suis, étais, avais, fais, faisais, laisse, veux, voulais , peux, pouvais, dois, devais, a coutume, ou est habitué ; — dans toutes leurs variétés de temps, présent, passé, futur, et conjugués avec le verbe
voir; ou avec ces questions à leur suite: — Est-il?
était-ce? sera-ce? serait-ce? se peut-il? se pourrait-il? et les mêmes négativement, — n’est-ce pas? n’ était-ce pas? ne devrait-ce pas? — ou affirmativement, — c’est, c’était, ce devrait être : — ou chronologiquement,— cela a-t-il toujours été? dernièrement? depuis combien de temps? — ou hypothétiquement, — si c’était, si ce n'était pas — que s’ensuivrait-il? — si les Français battaient les Anglais? si le soleil sortait du zodiaque?
Or, par un emploi et application convenable de ces auxiliaires, sur lesquels on exercerait la mémoire d’un enfant, continua mon père, il n’entrerait pas une idée dans sa tête, telle stérile qu’elle fût, sans qu’il en pût tirer tout un magasin de conceptions et de conclusions. — Astu jamais vu un ours blanc? s’écria mon père en retournant la tête du côté de Trim, qui était debout derrière sa chaise. — Non, sauf votre respect, repartit le caporal. — Mais tu pourrais en parler, Trim, dit mon père, en cas de besoin? — Comment est-ce possible, frère, dit mon oncle Toby, si le caporal n’en a jamais vu? —C’est ce qu’il me faut, répliqua mon père; —et en voici la possibilité:—
Un ours blanc! Très-bien. En ai-je jamais vu? Aurais-
je jamais pn en voir? Dois-je jamais en voir? Ai-je jamais dû en voir? Ou puis-je jamais en voir?
Que n’ai-je vu un ours blanc ! (car comment m’en faire une idée?)
Si je voyais un ours blanc, que dirais-je ? si je ne voyais jamais d’ours blanc,*qu’en rcsulterait-il?
Si je n’ai jamais vu , si je ne puis ni ne dois jamais voir un ours blanc vivant, — en ai-je jamais vu la peau? en ai-je jamais vu un portrait? — une description? n’en ai-je jamais vu en rêve?
Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs ont-ils jamais vu un ours blanc? Que donneraient-ils pour en voir? Comment se comporteraientils? Comment se serait comporté l’ours blanc? Est-il sauvage? apprivoisé? terrible? a-t-il le poil rude? l’a-t-il doux?
— L’ours blanc vaut-il la peine d’être vu ?
— N’y a-t-il point de péché à cela? —
Vaut-il mieux qu’un noir ?
DE TRISTUAM SITANDY.