‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 198 sur 331 · CHAPITRE CLXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXVIII

Les anciens Goths de Germanie, qui (le savant Cluvier l’affirme) étaient d’abord établis dans le pays situé entre la Vistule et l’Oder, et qui ensuite s’incorporèrent les Uérules, les Bulgares et quelques autres peuplades vandales,— avaient tous la sage coutume de débattre deux fois chaque question importante pour l’état; à savoir, — une fois ivres , et une fois sobres. — Ivres, — afin que leurs conseils ne manquassent pas de vigueur; — et sobres, — afin qu’ils ne manquassent pas de prudence.

Or mon père, qui ne buvait que de l’eau, se cassa longtemps la tète pour tourner cette coutume à son avantage, comme il faisait de tout ce que les anciens avaient fait ou dit; et ce ne fut qu’à la septième année do son mariage, et après mille expériences et combinaisons infructueuses, qu’il mit le doigt sur un expédient qui répondit à ses vues ; — et cet expédient, le voici : quand il avait à régler dans la famille quelque point difficile et important, dont la décision demandait une grande sobriété et une grande chaleur d’âme aussi, — il fixait et réservait la nuit du premier dimanche du mois, et la nuit du samedi précèdent, pour le discuter au lit avec ma mère : au moyen do quoi, si vous réfléchissez, monsieur, à part vous, * *

C’est là ce que mon père appelait assez plaisamment ses lits de justice; — car de ses deux différentes délibérations prises dans ces deux humeurs différentes, sortait généralement un terme moyen qui se rapprochait autant de la sagesse, que si mon père eût été cent fois ivre et sobre.

Il ne faut pas en faire un secret au monde, ce moyen réussit aussi bien dans les discussions littéraires, que dans celles militaires ou conjugales; mais ce ne sont pas tous les auteurs qui peuvent en faire l’expérience telle que la faisaient les Goths et les Vandales ; — ou s’ils le peuvent, plaise à Dieu que ce soit toujours pour le bien de leur corps ; et quant à le faire comme le faisait mon père, — suis-je sûr que ce serait toujours pour le bien de leur âme?

Ma manière est celle-ci :

Dans toutes les discussions délicates et chatouilleuses, — (et Dieu sait qu’il n’y en a que trop dans mon livre) — où je vois que je ne puis faire un pas sans être en danger d’avoir, soit leurs fForships, soit leurs Révérences sur le dos, — j’en écris une moitié, le ventre plein, — et l’autre, à jeun , — ou j’écris tout le ventre plein , — et je le corrige à jeun ; — ou bien je l’écris à jeun , — et je le corrige le ventre plein ; car tout cela revient au même. — De sorte qu’en m’écartant moins du plan de mon père, qu’il ne s’écartait du plan des Goths, — je me trouve de pair avec lui dans son premier lit de justice; — et nullement inférieur à lui dans le second. — Ces effets différents et presque inconciliables découlent uniformément du sage et merveilleux mécanisme de la nature , — dont — à elle l’honneur. — Tout ce que nous pouvons faire , c’est de tourner et diriger la machine vers le perfectionnement et la fabrication meilleure des arts et des sciences.

Or, quand j’écris le ventre plein, — j’écris comme si je ne devais plus jamais écrire à jeun de tout le reste de ma vie; — c’est à-dire, j’écris libre des soins aussi bien que des terreurs du monde. — Je ne compte pas le nombre de mes cicatrices, — et mon imagination ne s’enfonce pas

dans les allées sombres et dans les recoins pour antidater mes coups de poignard. — En un mot, ma plume prend sa course ; et j’écris dans la plénitude du cœur autant que de l’estomac.

Mais quand, sous le bon plaisir de vos Honneurs, je compose à jeun, c’est une autre histoire. — Je témoigne au monde toute l’attention et tout le respect possibles, — et (tant que cela dure) j’ai, autant que le meilleur d’entre vous, cette vertu de second ordre qu’on nomme prudence.— De façon qu’entre deux, j’écris une insouciante espèce de civil, extravagant, facétieux livre Shandien, qui vous fera à tous du bien au cœur

— Et à la tète aussi, — pourvu que vous le compreniez.

CILVPITRE CLXXIX.

Nous devrions commencer, dit mon père, se tournant à moitié dans son lit, et rapprochant un peu son oreiller de celui de ma mère, comme il ouvrait les débats ; — nous devrions commencer à songer, mistress Shandy, à mettre ce garçon en culottes.

Oui, nous le devrions, dit ma mère. — Il est honteux, ma chère, dit mon père, de différer si longtemps.

Oui, je trouve que c’est honteux, monsieur Shandy, — dit ma mère.

Ce n’est pas que l’enfant, dit mon père, n’ait extrêmement bonne mine en brassières et en jaquette.

11 a très-bonne mine avec, repartit ma mère.

Et pour cette raison ce serait presque un péché,

ajouta mon père, de les lui retirer.

C’en serait un, dit ma mère. Mais aussi il devient grand garçon, — reprit mon père.

11 est très-grand pour son âge, effectivement, —

dit ma mère.

Je ne puis (appuyant sur chaque syllabe) imaginer, dit mon père, à qui diable il ressemble.

Je n’y conçois rien, dit ma mère.

Hum ! — dit mon père.

( Le dialogue cessa pour un moment. )

— Je suis très-petit moi-même, continua mon père, gravement.

— Vous êtes très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.

Hum! se dit mon père une seconde fois; et en marmottant ceci, il éloigna un peu son oreiller de celui de ma mère, — et s’étant retourné, les débats furent clos pendant trois minutes et demie.

Quand on lui aura fait ces culottes, s’écria mon

père d’un ton plus haut , il aura l’air d’une bête dedans.

Il y sera très-emprunté d’abord, répliqua ma mère.

Et nous aurons bien du bonheur, si c’est là le pis,

ajouta mon père.

Oui, nous aurons bien du bonheur, répondit ma

mère.

Je suppose, repartit mon père, — s’arrêtant avant

de donner son avis, qu’il sera exactement comme tous les autres enfants.

Exactement, dit ma mère.

Pourtant j’en serais fâché, ajouta mon père; et les

débats furent encore une fois suspendus.

11 les faudrait de peau, dit mon père, se retournant

de nouveau.

Elles lui dureront plus longtemps, dit ma mère.

Mais il ne pourra pas les avoir doublées, repartit

mon père.

Non, il ne pourra pas, dit ma mère.

Il vaudrait mieux les avoir de fulaine, dit mon

père.

Il n’y a rien de mieux, dit ma mère.

Excepté le basin , répliqua mon père. Oui ,

c’est encore mieux, répliqua ma mère.

Il ne faut pas le tuer, pourtant, — interrompit mon

père. ’

Certainement non, dit ma mère ; — et le dialogue

s’arrêta derechef.

Quoiqu’il en soit, je suis bien décidé, dit mon père, rompant pour la quatrième fois le silence, à ne pas y faire faire de poches.

Il n'y a pas de raisons pour en mettre, dit ma mcre,

J’entends à son habit et à son gilet, s’écria mon père.

— — C’est ce que j’entends aussi, repartit ma mère.

Cependant s’il a une toupie ou un sabot, — pauvres enfants ! c’est un sceptre et une couronne pour eux, il faut bien qu’ils aient où les serrer.

Ordonnez- en comme il vous plaira, monsieur

Shandy, répliqua ma mère.

Mais ne le trouvez-vous pas bien ? ajouta mon père,

la mettant au pied du mur.

Parfait, dit ma mère, si cela vous plaît, monsieur

Shandy.

Vous voilà bien ! s’écria mon père, perdant son

sang-froid. — Si cela me plaît 1 vous ne ferez jamais de distinction, mislress Shandy, et jamais je ne vous apprendrai à en faire, entre une question de plaisir et une de convenance. — C’était dans la nuit du dimanche ; — et ce chapitre ne va pas plus loin.

Page 1