‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 201 sur 331 · CHAPITRE CLXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXXII

Si le lecteur n’a pas une idée nette de ce tiers d’arpcnt qui se trouvait au fond du potager de mon oncle Toby, et qui fut pour lui le théâtre de tant d’heures délicieuses,

— la faute n’en est pas à moi, — mais à son imagination;

— car, ma foi, je lui en ai donné une description tellement minutieuse, que j’en ai presque honte.

Une après-midi que le Deslin jetait les yeux sur les grands événements des temps futurs, — se rappelant l’avenir auquel ce petit terrain était réservé par un décret gravé sur l’airain, — il fit un signe à la Nature: — ce fut assez , — la Nature jeta dessus une demi-pelletée de son plus généreux engrais, avec juste assez d’argile pour conserver la forme des angles et des dentelures, — et assez peu aussi pour que la terre ne pût tenir à la bêche, et rendre de si glorieux ouvrages inabordables dans le mauvais temps.

Mon oncle Toby descendit, comme les lecteurs le savent, apportant avec lui les plans de presque toutes les places

fortes d’Italie et de Flandre: aussi, que le ducdeMarlborough ou les alliés missent le siège devant n’imporlc quelle ville, mon oncle Toby était tout préparé.

Sa méthode, qui était la plus simple du monde, était celle-ci: — dès qu’une ville était investie — (mais plutôt quand le projet était connu) en prendre le plan (quelle que fût la ville) et le développer sur une échelle de la grandeur exacte de son boulingrin, sur la surface duquel, au moyen d’un gros peloton de ficelle, et d’une quantité de petits piquets enfoncés dans la terre, aux divers angles et redans, il transportait les lignes de son papier ; puis prenant le profil de la place et de ses ouvrages, pour déterminer la profondeur et l’inclinaison des fossés, — lo talus du glacis, et la hauteur précise des divers banquettes, parapets, etc. — il mettait le caporal à l’œuvre, et la besogne avançait délicieusement. — La nature du sol, — la nature de la besogne même, — et, par dessus tout, la bonne nature de mon oncle Toby, assis là du malin au soir, et causant amicalement avec le caporal sur les faits du temps passé, — faisaient que ce travail n’en avait guère que le nom.

Quand la place était finie de cette manière, et mise en état convenable de défense , — elle était investie ; — et mon oncle Toby et le caporal commençaient à ouvrir leur première parallèle. — Je demande qu’on ne m’interrompe point dans mon histoire, en me disant, que la première parallèle devrait être au moins à trois cents toises de distance du corps principal de la place, — et que je ne lui ai pas laissé un seul pouce de terrain; — car mon oncle Toby prit la liberté d’empiéter sur son jardin potager, afin d’agrandir ses ouvrages sur le boulingrin; et pour cette raison il ouvrait en général ses première et seconde parallèles entre deux rangées de choux et de choux-fleurs : système dont les avantages et les inconvénients seront examinés en détail dans l’histoire des campagnes de mon oncle Toby et du caporal, dont ce que j’écris en ce moment n’est qu’une esquisse, et sera fini, si mes conjectures sont justes, en trois pages (mais il n’y a pas moyen de deviner). — Les campagnes elles-mêmes occuperont autant delivres; aussi j’aurais peur que ce ne fût suspendre trop lourd d’une

seule espèce de chose à un travail aussi peu solide que celui-ci, si je les cousais, comme j’cn avais eu l'intention, au corps de l’ouvrage; — certainement il vaudrait mieux les imprimer à part. — Nous y songerons; — en attendant, prcncz-en donc l’esquisse suivante : —

CHAriTRE CLXXXIII.

Quand la ville était finie, avec ses ouvrages, mon oncle Toby et le caporal commençaient à ouvrir leur première parallèle, — non pas au hasard, ou n’importe comment,

— mais des mêmes points et distances que les alliés avaient commencé à ouvrir les leurs; et réglant leurs tranchées et attaques sur les relations que mon oncle Toby recevait par les feuilles quotidiennes, — ils suivaient, pendant tout le siège, les alliés pas à pas.

Quand le duc de Marlborough faisait un logement,— mori oncle Toby en faisait un aussi ; — et quand la face d’un bastion était abattue, ou une défense ruinée, — le caporal prenait sa pioche et en faisait autant, — et ainsi de suite ;

— ils gagnaient du terrain, et se rendaient maîtres des ouvrages, l’un après l’autre, jusqu’à ce que la ville tombât entre leurs mains.

Pour une personne heureuse du bonheur des autres, il n’y aurait pas eu de plus beau spectacle au monde que de se placer derrière la charmille le matin d’un jour de poste, lorsqu’une brèche praticable avait été faite par lo duc de Marlborough dans le principal corps de la place,— et d’observer l’ardeur avec laquelle mon oncle Toby, ayant Trim derrière lui, faisait sa sortie; — l’un, la gazette en main, — l’autre une bêche sur l’épaule pour en exécuter le contenu. — Quel honnête triomphe dans les regards de mon oncle Toby, quand il marchait aux remparts! quel plaisir intense nageait dans ses yeux quand il se tenait au-dessus du caporal, lui relisant dix fois le paragraphe, pendant que celui-ci était à l’ouvrage, de peur que , par aventure , il ne fit la brèche d’un pouce trop grande, — ou qu’il ne la laissât d’un pouce trop étroite !

Mais quand la chamade était battue, et que le caporal aidait mon oncle à monter sur les remparts, et le suivait les drapeaux à la main, pour les y planter, — Ciel! Terre! Mer ; — Mais à quoi servent des apostrophes ? — Avec tous vos cléments secs ou humides, vous n’avez jamais composé un breuvage si enivrant.

C’est dans cette voie de félicité que pendant plusieurs années sans aucune interruption, excepté de temps à autre quand le vent continuait de souffler plein ouest une semaine ou dix jours de suite, ce qui arrêtait la poste de Flandre, et les tenait tout ce temps-là à la torture, mais encore c’était la torture du bonheur — c’est dans cette voie, dis-je, que mon oncle Toby et Trim marchèrent pendant plusieurs années , chacune, et quelquefois chaque mois ajoutant à leurs opérations quelque idée nouvelle ou amé lioration ingénieuse , dont l’exécution leur ouvrait toujours de nouvelles sources de délices.

La campagne de la première année se fit, du commencement jusqu’à la fin, d’après la simple et facile méthode que j’ai rapportée.

Dans la seconde année, où mon oncle Toby prit Liège et Iluremondc, il crut pouvoir faire la dépense de quatre beaux ponts-levis, dont j’ai décrit exactement deux dans la première partie de mon ouvrage.

A la fin de la même année, il ajouta une couple de portes avec des herses : — ces dernières furent ensuite converties en orgues , comme étant ce qui valait mieux ; et durant l’hiver de la même année, mon oncle Toby, au lieu d’un habillement complet, qu’il se faisait toujours faire à Koël , se régala d’une belle guérite à placer au coin du boulingrin, entre lequel point et le bas du glacis, était une espèce de petite esplanade, où le caporal et lui pouvaient conférer et tenir leurs conseils de guerre.

Li guérite était là en cas de pluie.

Lct out fut peint en blanc et à trois couches, le printemps suivant, ce qui mit mon oncle Toby en état d’entrer en campagne avec une grande splendeur. -

Mon père disait souvent à Yorick que si dans l’univers entier aucun mortel autre que mon oncle Toby eût fait pareille chose, le] inonde y aurait vu la satire la plus raf-

DE TTUSTRÀM SHANDY. 397

finée de l’ostentation et de la fanfaronnade avec laquelle Louis XIV, dès le commencement de la guerre, mais particulièrement cette même année, était entré en campagne.

Mais il n’est pas dans la nature de mon frère Toby,

la bonne âme ! ajoutait mon père, d’insulter qui que ce soit.

— Mais poursuivons.

Page 1