CHAPITRE CLXXXIV
Je dois faire observer que bien que dans la campagne de la première année le mot ville soit souvent répété, — cependant à cette époque il n’y avait aucune ville dans le polygone ; cette addition n’eut lieu que l’été qui suivit le printemps où les ponts et la guérite furent peints, c’està-dire dans la troisième année des campagnesde mon oncle Toby ; — alors, la prise successive d’Amberg, et de Bonn, et de Rhinberg, et de Iluy et de Limbourg, donna l’idée au caporal que de parler de prendre tant de villes, sans en avoir une seule à montrer comme échantillon , — c’était une manière absurde d’aller en besogne. Il proposa donc à mon oncle Toby de se faire bâtir un petit modèle de ville, — qu’on construirait avec des planches de sapin, qu’on peindrait ensuite, et qui, montée dans l’intérieur du polygone, servirait une fois pour toutes.
Mon oncle Toby sentit tout de suite ce que ce projet avait de bon, et tout de suite il l’adopta, mais en y ajoutant deux singulières améliorations qui le rendirent aussi fier que s’il eût été l’inventeur original du projet même.
L’une était de faire bâtir la ville exactement dans le style de celles qu’elle devait le plus vraisemblablement représenter ; — avec des fenêtres grillées, et les pignons des maisons faisant face aux rues, etc. , etc. — comme celles de Gand et de Bruges, et le reste des villes du Brabant et de la Flandre.
L’autre était de ne point avoir les maisons réunies, comme le proposait le caporal, mais d’avoir chaque maison
indépendante, qu’on pût accrocher ou décrocher, de manière à exécuter à volonté le plan de toute espèce de villes. — Ceci fut aussitôt mis en main ; et mon oncle Tohy et le caporal échangèrent maint et maint regard de congratulation mutuelle, pendant que le charpentier y travaillait.
L’effet en fut merveilleux l’été suivant ; — la ville était un vrai Protée. — Elle fut Landen, et Trerebach, et Santvliet, et Drusen et Jlaguenau ; — et puis elle fut Ostende, et Menin, et Aeth et Dendermonde.
— Certes, jamais ville, depuis Sodomeet Gomorrhe, ne joua autant de rôles que celle de mon oncle Toby.
Dans la quatrième année, mon oncle Toby trouvant qu’une ville avait l’air ridicule sans église, en ajouta Une très-belle avec clocher. Trim était d’avis d’y avoir des cloches. Mon oncle Toby dit qu’il valait mieux em-
ployer le métal à fondre du canon.
Ceci amena à avoir pour la campagne suivante une demidouzaine de pièces de campagne en cuivre à placer trois par trois de chaque côté de la guérite de mon oncle Toby; et en peu de temps cclles-ei amenèrent à augmenter un peu l’artillerie, — et ainsi de suite — ( comme c’est nécessairement toujours le cas dans les affaires dadaïques ) commençant par des pièces d’un demi-pouce de calibre, et finissant par en arriver aux bottes fortes de mon père.
L’année suivante, qui fut celle où Lille fut assiégé, et à la fin de laquelle Gand et Bruges tombèrent dans nos mains, — mon oncle Toby fut cruellement embarrassé de savoir où trouver des munitions convenables, — je dis des munitions convenables, — parce que sa grosse artillerie ne pouvait supporter la poudre; et c’était bien heureux pour la famille Shandy : — car les gazettes, depuis le commencement du siège jusqu’à la fin, étaient si pleines du feu nourri que faisaient les assiégeants, et l’imagination de mon oncle Toby était si échauffée des descriptions qu’elles en donnaient, qu’il aurait infailliblement mis en poudre et brûlé tout son bien.
Il manquait donc, surtout dans un ou deux des plus violents paroxysmes du siège, quelque chose qui pût servir de remplaçant et entretenir une sorte de feu continuel dans l’imagination et ce quelque chose, le caporal, dont
le fort était l’invention, y pourvut par un système entièrement nouveau de batterie à lui, sans lequel les critiques militaires auraient objecté jusqu’à la fin du monde que c’était une des grandes lacunes de l’équipement de mon oncle Toby.
Ceci n’en sera pas plus mal expliqué pour dévier, comme je fais généralement, à quelque distance du sujet.