‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 209 sur 331 · CHAPITRE CXCU · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCU

Le traité d’Utrecht, entre autres fâcheuses conséquences, fut sur le point de dégoûter mon oncle Toby des sièges ; et quoique l’appétit lui revint par la suite, cependant Calais môme ne laissa pas dans le cœur de Marie une cicatrice plus profonde, qu’Utrecht dans celui de mon oncle Toby. Jusqu’à la fin de sa vie il ne put entendre parler d’Utrecht, n’importe sous quel rapport, — ni même lire un article tiré de la gazette d’Utrecht, sans pousser un soupir, comme si son cœur allait se fendre en deux.

Mon père, qui était un grand fureteur de motifs , et par conséquent un voisin fort dangereux, soit qu’on rît, soit qu’on pleurât, — car généralement il savait votre motif de faire l’un et l’autre beaucoup mieux que vous ne le saviez vous-même, — consolait toujours mon oncle Toby en cette occasion, de manière à montrer clairement que, selon lui, ce qui alfiigeait surtout mon oncle Toby dans toute cette affaire, c’était la perte de son dada. — Ne l’inquiète pas, frère Toby, disait-il, — grâce à Dieu, il éclatera une autre guerre quelqu’un de ces jours ; et alors, — les puissances belligérantes auront beau faire, elles ne pourront nous empêcher d’être de la partie. — Je les défie, mon cher Toby, ajouta-t-il, de prendre des pays sans prendre des villes, ou des villes sans faire des sièges.

Mon oncle Toby ne prenait jamais en bonne part ce revers dont mon père frappait son dada. — Il trouvait le coup peu généreux; et d’autant qu’en frappant le cheval il cinglait aussi le cavalier, et cela dans l’endroit le plus déshonorant où un coup pouvait tomber ! de sorte que dans ces occasions, mon oncle posait toujours sa pipe sur la table, et mettait plus de feu à se défendre que de coutume.

J’ai dit au lecteur, il y a deux ans, que mon oncle Toby n’était point éloquent, et précisément dans la même page j’ai donné un exemple du contraire. — Je répète l’observation, et j’y joins un fait qui la contredit encore. — Il n’était point éloquent, — ce n’était point chose aisée pour mon oncle Toby de faire de longues harangues, — et il dè-

testait les harangues fleuries; mais il y avait des circonstances où le torrent emportait l’homme, et si contrairement à son cours habituel, que dans certaines parties, mon oncle Toby momentanément était pour le moins égal à Tertullicn ; — mais dans d'autres, à mon avis, il lui était infiniment supérieur.

Mon père fut si enchanté d’un de ces discours apologétiques que mon oncle Toby avait prononcé un soir devant lui et Yorick , qu’il l’écrivit avant de se mettre au lit.

J’ai eu la bonne fortune de le rencontrer parmi les papiers de mon père, avec une insertion de lui, çà et là, entre deux crochets, ainsi [ ] , et au dos est écrit:

Justification faite par mon frère Toby de ses principes et de sa conduite au sujet de son désir de continuer la guerre.

Je puis dire en toute sûreté que j’ai relu cent fois ce discours apologétique de mon oncle Toby ; et je le regarde comme un si beau modèle de défense, il montre un si charmant mélange de bravoure et de bons principes, que je le donne au monde, mot pour mot ( notes interlinéaires, et tout ) tel que je le trouve.

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