‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 210 sur 331 · DISCOURS APOLOGÉTIQUE DE MON ONCLE TOBY · texte numérisé non relu

DISCOURS APOLOGÉTIQUE DE MON ONCLE TOBY

Je n’ignore pas, frère Shandy, que lorsqu’un homme qui suit la profession des armes, désire, comme j’ai fait, la guerre, — cela fait mauvais effet dans le monde ; — et que, quelque justes et droits que puissent être ses motifs et intentions, — il est dans une position désavantageuse pour s’absoudre de vues personnelles en le faisant.

C’est pourquoi , si un soldat est prudent, et pour l’être il n’en sera pas moins brave, il se gardera bien d’exprimer son désir en présence d’un ennemi; car il aura beau

donner ses raisons, un ennemi ne les croira pas. Il

évitera de le faire même devant un ami, — de peur de déchoir dans son estime ; — mais s’il a le cœur trop plein,

DE TRISTKAM SHANDY.

et que ses soupirs belliqueux aient besoin de s’exhaler, il réservera son secret pour l’oreille d’un frère, qui connaisse son caractère à fond, et ses véritables idées, dispositions et principes sur l’honneur. Ce que j’espère avoir été sous tous ces rapports, frère Shandy, il me messiérait de le dire. — Je le sais , j’ai été bien au-dessous de ce que j’aurais dû, — et peut être un peu au-dessous de ce que je pense; mais tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez sucé le même lait que moi, — avec qui j’ai été élevé depuis le berceau, — et à qui, depuis tes premières heures de nos passe-temps enfantins, jusqu’à celle-ci, je n’ai pas caché une action de ma vie, ni une pensée à peine; — tel que je suis, frère, vous devez maintenant me connaître avec tous mes vices, et avec toutes mes faiblesses aussi, qu’elles viennent de mon âge, de mon caractère, de mes passions, ou de mon jugement.

Ditcs-raoi donc, mon cher frère Shandy, par lequel de ce» motifs, quand j’ai condamné la paix d’Utrecht, et déploré que la guerre ne fût pas continuée avec vigueur un peu plus longtemps, vous avez pensé que votre frère le faisait dans des vues indignes; ou qu’en désirant la guerre il était assez mauvais pour désirer qu’un plus grand nombre de ses semblables fussent tués, — plus d’esclaves faits, — et plus de familles chassées de leurs paisibles habitations, simplement pour son plaisir. — Dites-moi, frère Shandy, sur quel acte de moi vous basez cette opinion.

[Du diable si j’en connais un seul, frère Toby , si

ce n’est un de cent livres , que je t’ai prêtées pour continuer ces maudits sièges. ]

Si, quand j’étais écolier, je ne pouvais entendre un tambour battre sans que mon cœur battit avec lui , — était-ce ma faute? — M’étais-je donné celte propension ? — Qui sonnait l’alarme au dedans, était-ce moi, ou la nature ?

Quand Guy, comte de Warwick, et Parismus, et Parismenus, et Valentin, et Orson, et les sept champions de l'Angleterre circulaient dans l’école, — n’étaient-ils pas tous achetés de mon argent de poche? — Était-ce de l’égoïsme, frère Shandy ? — quand nous lisions le siège de

Troie, qui dura dix ans et huit mois , quoique avec

un train d’arlilloric tel que celui que nous avions à Namur, la ville eût pu être emportée en une semaine; n’étais-je pas aussi allligé de la destruction des Grecs et des Troyens qu’aucun autre enfant de l’école ? — Ne m’a-t-on pas donné trois coups de férule, deux sur la main droite et un sur la gauche, pour avoir appelé Ilélène une catin ? — Aucun de vous a-t-il versé plus de larmes sur Hector? — et quand le roi Priam vint au camp redemander son corps , et retourna en pleurant à Troie sans l’obtenir, — vous savez, frère, que je ne pus dîner.

Cela annonçait-il en moi de la cruauté? — ou bien, frère Shandy, parce que mon sang s’élançait vers le camp, et que mon cœur palpitait pour la guerre, — était-ce une preuve qu’il ne pouvait pas compatir aussi aux malheurs de la guerre ?

O frère ! il y a temps pour un soldat de cueillir des

lauriers, — et temps de répandre des cyprès. [ Qui

t'a dit, mon cher Toby, que le cyprès était employé par les anciens dans les cérémonies funèbres ?]

11 y a temps pour un soldat, frère Shandy, de hasarder sa vie, — de sauter le premier dans la tranchée, où il est sûr d’être taillé en pièces; — Il y a temps, par esprit public et par soif de gloire, d’être le premier à entrer dans îa brèche, — de se tenir au premier rang et de marcher bravement au son des tambours et des trompettes , et les enseignes au vent ; — Il y a temps, dis-je, frère Shandy, de faire cela , — et temps de réfléchir sur les malheurs de la guerre, — de contempler des contrées entières désolées, et de considérer les fatigues et les peines que le soldat lui-même, l’instrument de ces maux, est forcé de subir, pour douze sous par jour, quand il peut les avoir.

Ai-je besoin qu’on me dise, cher Yorick, comme vous avez fait dans l’oraison funèbre de Le Fèvre, qu’une créature aussi douce et aussi paisible que l’homme, née pour l’amour, la miséricorde, la bienveillance, n’était pas formée pour cela ? — Mais pourquoi n’avez- vous pas ajouté, Yorick, —que si elle ne l’est pas par nature, elle l’est par nécessité? — Car qu’est-ce que la guerre? Qu’est-ce, Yorick, lorsqu’elle est fondée, comme Tétait la nôtre, sur des principes de liberté, et sur des principes d’honneur?

Ml

— qu’est-ce, si ce n’est rassembler un peuple tranquille et inoffensif, les armes à la main, pour contenir dans les bornes l’ambitieux et le turbulent? — Et le ciel m’est témoin, frère Shandy, que le plaisir que j’ai pris à ces choses, — et, en particulier, les jouissances infinies que m’ont procurées mes sièges dans mon boulingrin, provenaient en moi, et, j’espère, dans le caporal aussi, de la conscience que nous avions tous deux, qu’en les faisant nous répondions au grand but de notre création.

Page 1