CHAPITRE CCXXII
L’abbesse des Andouillettes ( couvent que vous trouverez situé dans les montagnes qui séparent la France de la Savoie , si vous consultez la grande collection des cartes de provinces qu’on public en ce moment à Paris), était menacée d’une ankylosé , ou roideur d’articulation ( la sinovie de son genou s’étant durcie à force d’assister à matines), et elle avait essayé de tous les remèdes : — d’abord des prières et actions de grâces ; — puis des invocations à tous les saints du ciel , indistinctement : — puis en particulier à chaque saint qui avant elle avait eu la jambe roide; — puis en la touchant avec toutes les reliques du couvent, principalement avec le fémur de l’homme de Lystra , qui avait été impotent dès sa jeunesse ; — puis en l’enveloppant dans son voile quand elle se mettait au lit; *— puis mettant dessus son rosaire en croix ; — puis appelant à son aide le bras séculier, et oignant la partie malade avec des huiles et de la graisse chaude d’animaux ; puis la traitant avec des fomentations émollientes et fondantes;— puis avec des cataplasmes de guimauve, de mauve, de bon Henri, de lis blanc et de sénégré ; — puis
prenant les bois, j’entends leur fumée, en tenant son scapulaire en travers sur ses genoux; — puis des décoctions de chicorée sauvage, de cresson d’eau, de cerfeuil, de myrrhis et de cochléaria ; — et comme rien de tout cela ne réussissait, on la décida enfin à essayer des bains chauds de Bourbon. — Ayant donc au préalable obtenu du visiteur général la permission de prendre soin de son existence, — elle ordonna de tout préparer pour son voyage. Une novice du couvent, âgée d’environ dix-sept ans, qui souffrait d'un panaris au doigt du milieu, pour l’avoir constamment trempé dans les cataplasmes qu’on faisait pour l’abbesse, etc., — lui avait inspiré tant d’intérêt, que sans s’inquiéter d’une vieille nonne affligée de sciatique, que les eaux de Bourbon auraient pu à jamais rétablir, elle choisit Marguerite, la petite novice, pour compagne de voyage.
Une vieille calèche, doublée de ratine verte, et qui appartenait à l’abbesse, sur son ordre revit le soleil. Le jardinier du couvent, choisi comme muletier, fit sortir les deux vieilles mules, pour leur épiler le croupion; tandis qu’une couple de sœurs laies s’occupaient, l’une à repriser l'étoffe, et l’autre à recoudre les lambeaux de galon jaune que la dent du temps avait rongés ; — le garçon jardinier repassa le chapeau du muletier dans de la lie de vin chaude ; — et un tailleur se mit harmonieusement en besogne, sous un appentis vis-à-vis du couvent, et assortit quatre douzaines de sonnettes pour les- harnais, sifflant dans le ton de chaque sonnette à mesure qu’il l’attachait avec une courroie.
Le charpentier et le forgeron des Andouillcttes tinrent une assemblée de roues : et à sept heures, le lendemain matin, tout avait bon air, et était prêt à la porte du couvent pour le voyage aux eaux de Bourbon. — Deux rangées de malheureux y étaient prêts , eux, depuis une heure.
L’abbesse des Andouillettcs, soutenue par Marguerite la novice, s’avança lentement vers la calèche, toutes deux vêtues de blanc, avec leurs rosaires noirs pendant sur leur poitrine. - : ,
— Il y avait dans ce contraste une solennelle simplicité ; elles montèrent dans la calèche ; les nonnes, dans le même
uniforme, doux emblème d’innocence, occupaient chacune une croisée, et quand l’abbesse et Marguerite levèrent la tête, — chacune (la pauvre nonne à la sciatique exceptée) — chacune rejeta en arrière le bas de son voile, — puis baisa la main de lis qui le laissait aller. La bonne abbesse et Marguerite posèrent saintement leurs mains sur leur poitrine, — levèrent les yeux vers le ciel, — puis vers elles , — et eurent l’air de dire : « Dieu vous bénisse , chères sœurs. » ,
Je déclare que cette histoire m’intéresse, et que j’aurais voulu être là.
Le jardinier, que maintenant j’appellerai le muletier, était un petit compère vigoureux et trapu, bon enfant, aimant à jaser et à boire, et se troublant fort peu la cervelle des quand et comment de la vie. Aussi il avait hypothéqué un mois de ses gages du couvent pour se procurer une outre, ou tonneau de vin en cuir, qu’il avait placé derrière la calèche, avec une grande casaque de couleur brune par-dessus, pour le garantir du soleil ; et comme il faisait très-chaud, et que notre homme, qui n’était pas chiche de sa peine, allait dix fois plus à pied qu’à cheval, — il trouva plus d’occasions que la nature n’en demandait, de tomber sur l’arrière-garde de sa voiture ; si bien qu’à force d’allées et de venues il arriva que tout son vin s’était enfui par l’issue légale de l’outre, avant qu’une moitié du voyage fût accomplie.
L’homme est un animal d’habitude. La journée avait été étouffante, — la soirée était délicieuse, — le vin était généreux, — le coteau bourguignon où il croissait était escarpé, — au pied, un petit bouchon tentateur pendait au-dessus de la porte d’une fraîche chaumière, et vibrait en pleine harmonie avec les désirs, — un air doux bruissait distinctement à travers les feuilles : — « Venez, — venez, — muletier altéré, — entrez ici. »
— Le muletier était fils d’Adam; je n’ai pas besoin d’en dire davantage. 11 donna à chacune des mules un grand coup de fouet, et regardant l’abbesse et Marguerite à la face comme pour leur dire : « Je suis là , » — il donna à scs mules un autre bon coup, — comme pour leur dire : « Allez toujours; » — et s’échappant par der-
rière, il entra dans la petite auberge qui était au pied du coteau.
Le muletier, je vous l’ai dit, était un joyeux et gazouillant petit compère, qui ne songeait pas au lendemain, ni à ce qui l’avait précédé, ni à ce qui devait le suivre, pourvu qu’il eût tout son soûl de vin de Bourgogne, et une petite causerie en le buvant. 11 entra donc en longue conversation, contant comme quoi il était jardinier en chef du couvent des Andouillettes , etc., etc., et que par amitié pour l’abbesse et mademoiselle Marguerite, qui n’en était qu’à son noviciat , il était venu avec elles des frontières de la Savoie, etc., etc., — et comme quoi l’abbesse avait gagné une tumeur blanche à faire ses dévotions;— et quelle légion d’herbes il lui avait fourni pour modifier ses humeurs, etc., etc., — et que si les eaux de Bourbon ne guérissaient pas cette jambe, — elle pourrait aussi bien boiter des deux, etc., etc., etc. — Il mena si bien son histoire, qu’il en oublia complètement l’héroïne, — et avec elle la petite novice ; et, ce qui était un point plus chatouilleux,— il oublia les deux mules. Or, les mules sont des créatures qui, victimes de l’égoïsme de leurs parents, prennent leur revanche envers le monde, — et qui n’étant pas à même de s’acquitter par voie de descendance (comme le sont hommeâ, femmes et bêtes), — le font de côté, et en longueur, et à reculons, et en montant, et en descendant, et de toutes les manières possibles. — Les philosophes, avec toute leur morale, n’ont jamais bien considéré ceci : — comment notre pauvre muletier, le verre en main, pouvait-il le considérer aucunement ? 11 n’y songea même pas ; — il est temps que nous le fassions. Laissons-le donc en plein dans sou élément, le plus heureux et le plus insouciant des mortels, — et pour un moment retournons aux mules, à l’abbesse et à Marguerite.
Par la vertu des deux derniers coups de fouet du muletier, les mules avaient continué de gravir tranquillement la côte, guidées par leur conscience, et elles étaient parvenues à moitié chemin, quand la plus âgée, qui était une malicieuse et rusée vieille diablesse, au détour d’un angle, jetant un regard de côté et ne voyant pas de muletier derrière elles,— - —
Par ma fi! dit-elle en jurant, je n’irai pas plus loin.
Et si cela m’arrive, répliqua l’autre, ils peuvent
faire un tambour de ma peau.
— Et là-dessus , d’un commun accord , elles s’arrêtèrent. — -