CHAPITRE CCXXX
J’en suis bien aise, dis-je, faisant mon calcul en moimême, comme j’entrais à pied dans Lyon, — ma chaise ayant été entassée pêle-mêle avec mon bagage sur une charrette, qui se traînait lentement devant moi ; — je suis ravi, dis-je, qu’elle soit toute en pièces; car maintenant je puis aller directement par eau à Avignon, ce qui m’avancera de quarante-huit lieues, et ne me coûtera que sept livres , — et de là, continuai-je en suivant mon calcul, je puis louer une paire de mules, — ou d’ânes, si je veux ( car personne ne me connaît ), et traverser presque pour rien les plaines du Languedoc. — Je gagnerai à ce malheur quatre cents livres, clair et net, et du plaisir! du plaisir, — pour le double de cette somme. Avec quelle vitesse, continuai-je en frappant des mains, je descendrai le Rhône rapide, ayant le Vivarais à ma droite et le Dau-
1 Le même don Pringello , lo fameux architecte espagnol dont mon cousin Antooy a fait une mention si honorable dans une scolie au coule qui lui est attribue. — Voir pog. 1Î9, petite ddil. (A'ots <fc fauteur.)
phiné à ma gauche, et voyant à peine les anciennes villes de Vienne, de Valence et de Viviers ! quelle flamme cela rallumera dans ma lampe, d’arracher une grappe rougissante à l’Ermitage et à la Côte-Rôtie, quand je passerai comme un trait à leur pied ! et quel nouvel élan pour le sang, de voir s’avancer et se retirer sur les rives ces châteaux romanesques dont les victimes ont été jadis délivrées par des chevaliers courtois; — et de contempler avec le vertige, les rocs, les montagnes, les cataractes, et toute cette course de la nature entourée de tous ses grands ouvrages.
A mesure que j’allais de ce pas, il me semblait que ma chaise, dont le naufrage avait un assez grand air au premier abord, insensiblement s’amoindrissait de plus en plus; la fraîcheur de la peinture était passée, — la dorure avait perdu son lustre, — et le tout ensemble apparaissait si pauvre à mes yeux ! — si piètre ! — si méprisable! — et, en un mot, tellement au-dessous de la calèche même de l’abbesse des Andouillcttes, — que j’ouvrais la bouche pour la donner au diable, — quand un impertinent petit raccommodeur de voitures, traversant lestement la rue, demanda si monsieur voulait faire réparer sa chaise. Non, non, dis-je en secouant la tête
de côté. Monsieur voudrait- il la vendre? reprit le
petit sellier. De tout mon cœur, dis-je ; — le fer vaut
quarante livres — les glaces en valent autant, — et quant au cuir, vous pouvez le prendre par dessus le marché.
C’est pour moi une mine d’argent que cette chaise
de poste! dis-je, pendant qu’il m’en comptait le prix. C’est là ma manière habituelle de tenir mes livres, du moins quand il s’agit des malheurs de la vie, — faisant argent de chaque, à mesure qu’ils m’adviennent.
Dis, ma chère Jenny, dis pour moi au monde
comment je me conduisis lors d’un malheur, le plus accablant en son genre qui pût m’arriver, comme homme fier de son sexe ainsi qu’on doit l’être.
C’est assez , dis-tu en venant tout près de moi , comme je me tenais debout, mes jarretières à la main, réfléchissant sur ce qui ne s’était pas passé. C’est assez, Tris-
tram, je suis satisfaite, repris-tu, en me disant ceci à
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l’oreille ;*********.******** tout
autre homme serait rentré sous terre.
A quelque chose malheur est bon, dis-je. /
J’irai passer six semaines dans le pays de Galles,
je boirai du lait de chèvre, et cet accident me vaudra sept années de plus. Aussi je me trouve inexcusable de blâmer la Fortune aussi souvent que j’ai fait, pour m’avoir poursuivi toute ma vie de tant de petits maux, comme une méchante duchesse, ainsi que je l’ai appelée. Certes, si j’ai aucune raison de lui en vouloir, c’est de ce qu’elle ne m’en a point envoyé de grands : — une vingtaine de bonnes maudites pertes bien éclatantes m’auraient rapporté autant qu’une pension.
— Une de cent livres sterling par an, ou à peu près, est tout ce que je désire ; — je ne voudrais pas avoir l’ennui de payer l’impôt foncier pour plus.