VEXATION
J’avais pris mes deux tasses de café au lait (ce qui, par parenthèse, est excellent pour la consomption; mais il faut faire bouillir le lait et le café ensemble, — autrement ce n’est que du café et du lait) — et comme il n’était pas plus de huit heures du matin, et que le bateau ne partait pas
avant midi, j’avais le temps de voir assez de choses à Lyon pour en assommer tous les amis que j’ai dans le monde. Je vais faire un tour à la cathédrale, dis-je en regardant ma liste, et voir, en premier lieu, le merveilleux mécanisme de cette grande horloge de Lippius de Bâle.
Or, de toutes les choses du monde, celle que je comprends le moins, c’est la mécanique ; — je n’ai pour elle ni goût ni disposition, et j’ai l’esprit si peu apte aux choses de cette espèce, que, je le déclare solennellement, je n’ai pas encore pu concevoir les principes du mouvement d’une cage d’écureuil, ou de la roue d’un repasseur de couteaux, — quoique, pendant bien des heures de ma vie, j’aie contemplé l’une avec une grande attention, — et que je me sois tenu près de l’autre avec autant de patience qu’aucun chrétien a jamais pu le faire.
J’irai voir le jeu surprenant de cette grande horloge, dis-je, c’est la première chose que je ferai; puis je rendrai visite à la grande bibliothèque des jésuites, et je tâcherai qu’on me montre, s’il est possible, les trente volumes de l’histoire générale de la Chine, écrite (non en tartare, mais) en chinois, et avec des caractères chinois qui plus est.
Or, je n’entends guère plus la langue chinoise que le mécanisme de l’horloge de Lippius; et pourquoi ces deux articles se sont rencontrés les premiers sur ma liste, — je le laisse à deviner aux curieux, comme un problème de la Nature. J’avoue que cela a l’air d’un caprice de Madame ; et ceux qui la courtisent sont aussi intéressés que moi à connaître son humeur.
Quand j’aurai vu ces curiosités, dis-je m’adressant à demi à mon valet de place qui se tenait derrière moi,— nous ne ferons pas mal d’aller à l’église de Saint-lrénée, voir le pilier où le Christ fut attaché ; et après cela, la maison où demeurait Ponce-Pilate. C’était dans la ville précédente,
dit le valet de place, — à Vienne. J’en suis bien aise,
dis-je en me levant vivement, et faisant par la chambre des enjambées deux fois aussi grandes que mon pas ordinaire; — « car j’en serai d’autant plus tôt au tombeau des deux amants. »
Quelle était la cause de ce mouvement, et pourquoi je fis de si longues enjambées en disant ceci,— je pourrais
DE TRISTRAM SHÀNDY. 463
aussi le laisser à deviner aux curieux; mais comme il ne s’agit point de mécanisme d’horloge, — autant vaut pour le lecteur que je l’explique moi-même.
CHAriTRE CCXXXII.
Oh ! il est une douce époque dans la vie de l’homme, c’est lorsque (le cerveau étant mou et plein de petites fibres, et plutôt semblable à de la bouillie qu’à toute autre chose) — la lecture de l’histoire do deux tendres amants, séparés l’un de l’autre par de cruels parents, et par la destinée plus cruelle encore
Amandus — lui,
Amanda — elle, — -
Chacun d’eux ignorant le sort de l’autre,
Lui — à l’est.
Elle — à l’ouest ;
Amandus pris par les Turcs, et emmené à la cour de l’empereur de Maroc, où la princesse de Maroc, tombant amoureuse de lui, le retient vingt ans prisonnier volontaire pour l’amour de son Amanda
Elle (Amanda ) tout ce temps errant pieds nus, et les cheveux épars, sur les rocs et les montagnes, s’enquérant d’Amandus! — Amandusl — Amandus! — faisant redire son nom à tous les échos des monts et des vallées
Amandus! Amandus!
A chaque ville, à chaque cité s’asseyant désespérée à la
porte : Est-ce qu’ Amandus ? — est-ce qu’ Amandus est
entré? jusqu’à ce que, — à force d’aller et de venir
par le monde, — un hasard inespéré les amenant au même instant de la nuit, quoique de côtés différents, à la porte de Lyon, leur ville natale, et chacun d’eux d’une voix bien connue, s’écriant :
Est-ce qu’Amandus) Est-ce qu’Amanda)
vit encore ?
Us volent dans les bras l’un de l’autre, et tous deux tombent morts de joie.
11 est une douce époque dans la vie de tous les mortels, c’est quand une telle histoire offre plus de pabulum au cerveau que tous les jetons, centons et rogatons d’antiquité que les voyageurs peuvent lui servir.
Ce fut tout ce qui s’arrêta sur la partie droite du
tamis de mon cerveau, de ce que Spon et autres, dans leurs * relations de Lyon, y avaient passé ; et trouvant, en outre, dans quelque itinéraire, mais dans lequel, Dieu sait, — qu’en l’honneur de la fidélité d’Amandus et d’Amanda, un tombeau avait été érigé hors des portes, où , jusqu’à cette heure, les amants venaient les prendre à témoin de leur sincérité, — de ma vie je n’ai pu me trouver dans un embarras de cette espèce, sans que ce tombeau des amants ne finît, de manière ou d’autre, par me venir à l’idée; il avait même pris un tel empire sur moi, que je ne pouvais guère penser à Lyon ou en parler, — ni, quelquefois, voir ma veste de Lyon, sans que ce fragment d’antiquité se présentât à mon imagination ; et j’ai souvent dit dans ma folle manière d’aller mon train, — quoique, j’en ai peur, avec quelque irrévérence, — « que je regardais ce reliquaire (tout négligé qu’il était) comme aussi précieux que celui de la Mecque, et si peu au-dessous, excepte en richesse, de la Santa Casa elle-même, qu’un jour ou l’autre j’irais en pèlerinage (sans avoir d’autre affaire à Lyon) tout exprès pour lui rendre visite. »
Aussi dans la liste des curiosités de Lyon, celle-ci, quoique la dernière, — n’était pas , comme vous voyez , la moindre : faisant donc une douzaine ou deux d’enjambées plus longues que de coutume à travers la chambre, juste au moment où l’idée me traversa le cerveau, je descendis paisiblement dans la cour, afin de sortir; et ayant demandé mon mémoire, — comme j’étais incertain si je reviendrais à mon auberge, je l’avais payé, — j’avais, en outre, donné dix sous à la fille, et je recevais les derniers compliments de M. Leblanc, qui me souhaitait un voyage agréable vers le Khône, — quand je fus arrêté à la porte.