‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 249 sur 331 · CHAPITRE CCXXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXXXIII

C’ctait par un pauvre âne qui venait d’y tourner avec deux grands paniers sur le dos, afin de ramasser une aumùn&.dc têtes de navets et de feuilles de choux; et qui se tenait incertain, les deux pieds de devant en dedans du seuil, et les deux pieds de derrière du côté de la rue, comme ne sachant pas très-bien s’il devait entrer ou non.

Or c’est un animal (quelque pressé que je puisse être) que je n’ai pas le cœur de frapper ; — la patience avec laquelle il endure ses souffrances est si naturellement écrite dans ses regards et dans son maintien, et plaide si puissamment pour lui, qu’elle me désarme toujours; et à un tel point que je n’aime pas à lui parler durement : au contraire, n’importe où je le rencontre, — à la ville ou à la campagne — à une charrette ou entre des paniers, — on liberté ou en esclavage, — j’ai toujours quelque chose d’honnête à lui dire pour ma part ; puis, comme un mot en amène un autre (s’il est aussi désœuvré que moi) — généralement j’entre en conversation avec lui ; et certainement jamais mon imagination n’est si occupée qu’à construire ses réponses d’après les indications de sa physionomie;— et quand celles-ci ne me guident point assez avant, — à voler de mon propre cœur dans le sien, et à voir ce qu’il est naturel à un âne, — aussi bien qu’à un homme, de penser en cette occasion. A la vérité, de toutes les classes d’êtres au-dessous de moi, c’est la seule avec laquelle je puisse le faire; quant aux perroquets, aux corneilles, etc., je n’échange jamais un mot avec eux, — non plus qu’avec les singes, etc., à peu près pour la même raison ; ils agissent comme les autres parlent, par routine, et me rendent également silencieux ; bien plus, mon chien et mon chat, quoique je fasse grand cas de tous deux — (et quant à mon chien, il parlerait s’il pouvait) — néanmoins, pour une cause ou une autre, ils n’ont pas de talent pour la conversation; — avec eux je ne puis prolonger l’entretien au delà de la proposition, de la réponse et de la réplique qui terminait les conversations de mon père

avec ma mère dans ses lits de justice; — et passé ces trois phrases, — le dialogue en reste là.

Mais avec un âne, je puis causer indéfiniment.

— Allons, mon brave, dis-je, — voyant qu’il était impossible de passer entre lui et la porte, — comptes-tu entrer ou sortir?

L’âne se tordit la tète pour regarder dans la rue.

Eh bien, répliquai-je, nous attendrons ton maître une minute.

Il retourna sa tête d’un air pensif, et regarda fixement du côté opposé.

Je te comprends parfaitement, répondis-je; — si tu fais ici un pas mal à propos , il t’assommera de coups. — Eh bien, une minute n’est qu’une minute, et si elle évite la bastonnade à un de mes semblables, elle ne sera pas notée comme mal employée.

Pendant cette conversation il mangeait la tige d’un artichaut , et dans les tiraillements pénibles de la nature entre la faim et l’insipidité, il l’avait laissé tomber de sa bouche et ramassée une demi-douzaine de fois. — Dieu t’assiste, l’ami! dis-je, tu fais là un amer déjeuner, — et tu as bien d’amères journées de travail, — et plus d’un coup amer , j’ai peur , pour salaire ! — quelle que soit la vie pour les autres, pour toi elle est toute amertume ! — Et en ce moment si on savait la vérité, on verrait, j’ose dire, que ta bouche est aussi amère que la suie — (car il avait rejeté sa tige), et tu n’as peut-être pas dans ce basmonde un ami qui te donne un macaron. — En disant cela, j’en tirai un papier que je venais d’acheter, et je lui en donnai un , — et maintenant que je le raconte, mon cœur me reproche de l’avoir fait plutôt par plaisanterie, dans l’idée de voir comment un âne mangerait un macaron, — que par un sentiment de bienveillance.

Quand l’âne eut mangé son macaron, je le pressai d’entrer ; — le pauvre animal était lourdement chargé, — ses jambes semblaient trembler sous lui,' — il se reportait plutôt en arrière ; et son licol, que je tirai , se cassa net dans ma main. — Il me regarda tristement au visage — « Ne me frappez pas avec ; — mais, si vous le voulez, vous le pouvez. » — -Si je le fais, dis-je, je veux être damné.

Digilized by GoogI

Le mot n’était prononcé qu’à moitié , comme celui de l’abbesse des Andouillettes — (il n’y avait donc pas de péché) — quand une personne qui entrait fit tomber une grêle de coups sur la croupe de la pauvre bête, ce qui mit fin à la cérémonie.

Au diable!

m’écriai-je; — mais l’interjection était équivoque, et, de plus, mal placée, je pense, — car un bout d’osier qui sortait du panier de l’âne avait accroché la poche de ma culotte, quand celui-ci passa précipitamment à côté de moi, et l’avait déchirée dans la direction la plus désastreuse que vous puissiez imaginer : de sorte que le Au diable ! selon moi, aurait dû venir ici ; — mais je le laisse à décider aux

Page 1