‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 259 sur 331 · CHAPITRE CCXLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXLII

Peu importe comment, et dans quelle humeur, — mais je m’éloignai vite du Tombeau des Amants, — ou plutôt je ne m’en éloignai pas — ( car il n’existait rien de pareil) et j’arrivai au bateau juste à temps pour ne pas perdre mon passage; — et avant que j’eusse fait une cinquantaine de toises, le Rhône et la Saône se rencontrèrent, et m’emportèrent gaiement à eux deux.

Mais j’ai décrit ce voyage sur le Rhône avant de l’avoir fait.

— Ainsi maintenant je suis à Avignon, et comme il n’y a rien à voir que la vieille maison où résidait le duc d’Ormond, et que je n’ai rien qui m’arrête, à cela près d’une courte remarque à faire sur l’endroit, dans trois minutes vous me verrez passer le pont sur un mulet, avec François à cheval, ayant mon porte-manteau derrière lui, et le propriétaire des deux bêtes, arpentant le chemin devant nous, un long fusil sur l’épaule, et une épée sous le bras, de peur que par hasard nous ne nous sauvions avec ses montures. Si vous aviez vu ma culotte à mon entrée dans Avignon , — quoique vous l’eussiez mieux vue, je pense.

quand je mis le pied à l’étrier, — vous n’auriez pas trouvé la précaution déplacée, ni eu le cœur de la prendre en mauvaise part : quant à moi, je la pris très-bien, et je résolus de lui faire présent de ma culotte, quand nous serions à la fin de notre voyage, pour la peine qu’elle lui avait donnée de s’armer de pied en cap contre elle.

Avant que j’aille plus loin, laissez-moi me débarrasser de ma remarque sur Avignon, et cette remarque c’est — que je trouve mal qu’un homme, par la seule raison que le vent lui a emporté son chapeau de dessus la tête, par hasard, le premier soir de son arrivée à Avignon, se croie le droit de dire « qu’Avignon est plus sujette aux grands vents qu’aucune autre ville de France : » c’est pourquoi je n’altacliai pas grande importance à cet accident avant d’avoir questionné à ce sujetle maître de l’auberge ; mais ayant su de lui que sérieusement il en était ainsi, — et apprenant de plus que les vents d’Avignon étaient passés en proverbe dans le pays d’alentour, je l’inscris purement pour demander aux savants quelle en peut être la cause ;

la conséquence je la vis, — car là ils sont tous ducs,

marquis, et comtes, — du diable s’il y a un baron' dans tout Avignon : — de sorte qu’il n’y a guère moyen de leur parler un jour de vent.

Je te prie, l’ami, dis-je, tiens-moi mon mulet un moment;— car j’avais besoin de retirer une de mes bottes qui me blessait le talon : — mon homme était debout, complètement oisif, à la porte de l’auberge ; et comme je m’étais mis en tête qu’il avait quelque emploi dans la maison ou dans l’écurie, je lui mis la bride dans la main , et je m’occupai de ma botte. — Quand j’eus fini, je me tournai pour lui reprendre mon mulet et le remercier —

— Mais monsieur le marquis était rentré.

CHAFITRE CCXLIII.

J’avais maintenant tout le midi de la France, des bords du Rhône à ceux de la Garonne, à traverser à loisir, — à loisir , — car j’avais laisse la Mort derrière moi , le Sei-

DE T1USTRAM SHANDY. lx 77

gneur sait, — et sait seul , — à quelle distance 1 — « J’ai suivi bien des gens en France, dit-elle; mais jamais d’un pareil train. » Cependant toujours elle me sui-

vait,— et toujours je la fuyais , — mais je la fuyais gaiement ; — toujours elle me poursuivait, — mais comme un chasseur qui poursuit sa proie sans espoir; — à mesure qu’elle s’attardait, chaque pas qu’elle perdait adoucissait son aspect. — Pourquoi la fuir de ce train ?

Aussi, malgré tout ce qu’avait dit le commis de la poste, je changeai encore une fois de manière de voyager; et après une course aussi précipitée et aussi bruyante que celle que j’avais faite, je caressais l’idée de traverser les riches plaines du Languedoc sur le dos de mon mulet, et aussi lentement que son pied pourrait tomber.

11 n’y a rien de plus agréable pour un voyageur, — ni de plus terrible pour les auteurs de voyages, qu’une vaste et riche plaine, principalement si elle est sans grandes rivières, ni ponts, et ne présente à l’œil que le tableau monotone de l’abondance ; car une fois qu’ils vous ont dit qu’elle est délicieuse, ou ravissante (selon le cas); que le sol est fertile, et que la nature y répand toutes ses largesses, etc. — ils ont alors sur les bras une vaste plaine dont ils ne savent que faire, et qui leur est de peu ou point d’usage, si ce n’est pour les conduire à quelque ville ; et cetté ville ne leur sert pas beaucoup plus , si ce n’est de nouveau point de départ pour gagner la plaine voisine, — et ainsi de suite. —

C’est là une terrible besogne ; jugez si je ne me tire pas mieux de mes plaines.

Page 1