CHAPITRE CCLXIV
Ma douleur au genou, continua le caporal, était excessive en elle-même ; et les cahots de la charrette sur des chemins raboteux et dans un état terrible — la rendant pire encore, — chaque pas était la mort pour moi : en sorte que, et la perle de sang, et le manque de soins, et de plus la fièvre que je sentais venir, (Pauvre garçon ! dit
mon oncle Toby.) tout cela ensemble, sauf votre
respect, était plus que je n’en pouvais supporter.
Je racontais mes souffrances à une jeune femme, dans une maison de paysan, où notre charrette, qui était la dernière de la file, avait fait halte ; on m’y avait fait entrer, et la jeune femme avait tiré de sa poche un cordial et en avait versé sur du sucre; et voyant qu’il m’avait ranimé, elle m’en avait donné une seconde et une troisième fois. — Je lui racontais donc, sauf votre respect, le supplice où j’étais, et je lui disais qu’il était si intolérable, que j’aimerais bien mieux m’étendre sur ce lit (en désignant un qui était dans le coin de la chambre)
— et mourir, — que d’aller plus loin; — elle essaya de m’y conduire; mais je m’évanouis dans ses bras. — C’était une bonne âme! comme votre Honneur va voir, dit le caporal en s’essuyant les yeux.
Je croyais l’amour une chose joyeuse, dit mon oncle Toby.
Sauf votre respect, c’est ( quelquefois) la chose la plus sérieuse qu’il y ait au monde.
A la persuasion de la jeune femme, continua le caporal, la charrette des blessés partit sans moi; elle leur avait assuré que j’expirerais immédiatement si on m’y remettait. Lors donc que je revins à moi, — je me trouvai dans une cabane silencieuse et tranquille, où il n’y avait que la jeune femme, le paysan et sa femme. J’étais couché en travers du lit dans le coin de la chambre, ma jambe blessée sur une chaise, et la jeune femme à côté de moi, d’une main me tenant sous le nez le coin de son mouchoir trempé dans du vinaigre, et de l’autre me frottant les tempes.
Je la pris d’abord pour la fille du paysan (car ce n’était point une auberge); — et je lui offris une petite bourse qui contenait dix-huit florins ; c’était mon pauvre frère Tom(ici Trim s’essuya les yeux) qui me l’avait envoyée comme souvenir, par une recrue, juste au moment de partir pour Lisbonne. —
Je n’ai pas encore conté à votre Honneur cette lamentable histoire — ( Ici Trim s’essuya les yeux une troisième fois. )
La jeune femme appela le vieillard et sa femme dans la chambre, et leur montra l’argent, afin de leur donner confiance et d’obtenir pour moi un lit et toutes les petites choses dont j’aurais besoin, jusqu’à ce que je fusse en état
d’être transporté à l’hôpital. Allons, dit-elle en
nouant la petite bourse, — je serai votre banquier; mais comme cet emploi à lui seul n’occupera pas tout mon temps, je serai votre garde-malade aussi.
A la manière dont elle dit cela, ainsi qu’à son habillement, que je commençai alors à regarder plus attentivement, — je vis que la jeune femme ne pouvait pas être la fille du paysan.
Elle était en noir de la tôte aux pieds, et ses cheveux étaient cachés sous une bande de batiste serrée sar le front : c’était, sauf votre respect, une de ces religieuses non cloîtrées dont votre Honneur sait qu’il y a Un bon nombre en Flandre.-*- D’après ta description, Trim, dit mon oncle Toby, je présume que c’était une jeune béguine; c’est un ordre qu’on ne trouve que dans les Pâya-JJas espagnols, — si ce n’est aussi à Amsterdam. •— Elles diffèrent des autres religieuses en ce qu’elles peuvent quitter le cloître si elles veulent se marier; par état, elles visitent et soignent les malades, J’aimerais mieux, pour ma part, que ce fût par bonté d’âme.
Elle m’a souvent répété, dit Trim, qu’elle le faisait pour l’amour de Jésus-Christ. — Cela ne me plaisait pas. — — Je crois, Trim, que nous avons tort tous les deux, dit mon oncle Toby s — nous le demanderons ce soir à M. Yorick cheï mon frère Shandy -, — fais-m’en souvenir, ajouta mon oncle Toby. ——
La jeune béguine, continua le caporal, s’était à peine donné le temps de me dire qu'elle serait ma garde, qu’elle sortit à l’instant pour en commencer l’office et me préparer quelque chose;*— et après un court intervalle,— que pourtant je trouvai long, — * elle revint avec de la flanelle, etc., etc., et m’ayant bien bassiné le genou pendant une couple d’heures, etc., et fait une écuelle de gruau léger pour mon souper,— -elle me souhaita un bon repos, et me promit de revenir de bonne heure le lendemain.
Elle me souhaitait, sauf votre respect, une chose
que je ne devais point avoir. Ma (lèvre fut très-forte cette nuit-là; — sa tournure me mit dans un cruel désordre ; — à chaque instant je coupais le monde en deux — pour lui en donner la moitié; — et à chaque instant je criais que je n’avais qu’un havrcsac et dix-huit florins à partager avec elle. — Pendant toute la nuit, la belle béguine était, Comme un ange, tout près de mon lit, relevant mon rideau, et m’offrant des potions cordiales-, — et je ne fus éveillé de mon rêve que par son arrivée à l’heure promise pour me les donner en réalité. Le fait est qu’elle me quittait à peiue ; et j’étais si accoutumé à recevoir la vie de ses mains, que le cœur me manquait, et que je chan-